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Joseph Aoun défend la santé financière du Liban : retour à la stabilité ou illusion politique ?

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Le 26 août 2025, le président de la République libanaise, Joseph Aoun, a livré une déclaration retentissante, relayée par plusieurs médias locaux, dans laquelle il rejette l’idée d’un Liban en faillite. Selon lui, la richesse du pays réside dans « ses enfants et ses compétences », notamment celles de la diaspora, et non dans ses ressources naturelles ou ses finances publiques. Ce discours, prononcé dans un contexte de crise économique persistante depuis 2019, vise à restaurer la confiance dans une nation fragilisée par une dévaluation monétaire massive, une hyperinflation et un effondrement bancaire. Mais cette rhétorique optimiste, centrée sur la résilience humaine et des signaux internationaux encourageants, masque un décalage préoccupant avec la réalité économique, où la pauvreté touche plus de 80 % de la population et où les réformes structurelles restent au point mort.

Un discours présidentiel en quête de confiance
Joseph Aoun, ancien commandant des forces armées libanaises, a accédé à la présidence le 9 janvier 2025 après plus de deux ans de vacance institutionnelle, dans un climat marqué par un relatif soutien international, notamment des États-Unis et de la France. Son intervention du 26 août, rapportée par des sources comme Al Sharq, s’inscrit dans une stratégie de communication visant à fédérer une opinion publique démoralisée. Le président a insisté sur des signaux positifs, tels que l’adoption de lois anti-corruption, des projets de réformes dans les secteurs financier et judiciaire, et un regain d’intérêt arabe pour des investissements au Liban, notamment dans l’énergie et le tourisme. En évitant les détails chiffrés, Aoun privilégie une approche symbolique, mettant en avant la diaspora comme un moteur de redressement. « Le Liban n’est pas en faillite, il est riche de ses enfants », a-t-il déclaré, une formule destinée à mobiliser l’élan national et à encourager les expatriés à réinvestir dans leur pays d’origine.Cette posture, selon Ad Diyar dans son édition du 26 août 2025, reflète une volonté de repositionner le président comme une figure d’unité, capable de transcender les divisions confessionnelles et politiques qui paralysent le pays. Cependant, l’absence de données concrètes sur la dette publique, les réserves de change ou le déficit budgétaire suscite des critiques. Les observateurs estiment que ce discours, bien qu’inspirant, relève davantage de la communication politique que d’une réponse aux défis économiques immédiats.

Une économie encore à la dérive
Le contraste entre les déclarations présidentielles et la réalité économique est frappant. Depuis 2019, le Liban traverse l’une des pires crises de son histoire, qualifiée par la Banque mondiale comme l’une des trois plus graves au monde depuis 1850. Le PIB par habitant a chuté de plus de 50 %, passant d’environ 8 000 dollars en 2019 à moins de 3 500 dollars en 2024, selon les estimations. L’inflation, bien qu’en légère décélération, reste élevée, avec des taux annuels dépassant encore les 100 % dans certains secteurs. Le chômage, touchant près de 40 % de la population active, a provoqué une émigration massive : plus de 500 000 Libanais, principalement des jeunes qualifiés, ont quitté le pays depuis le début de la crise, privant le Liban de son capital humain.Le secteur bancaire, autrefois pilier de l’économie, est en ruines. Les dépôts des citoyens, gelés depuis 2019, ont subi une « lirafication » forcée, convertis en livres libanaises dévaluées, provoquant une perte de confiance généralisée. Un plan de restructuration bancaire, proposé début 2025, a été rejeté par le Parlement, laissant le secteur en mode dégradé avec un contrôle informel des capitaux. Les petites et moyennes entreprises, essentielles à l’économie, se retrouvent privées de crédit, paralysant la production. Selon Al Liwa’ du 26 août 2025, les réserves de change, estimées à moins de 10 milliards de dollars, ne couvrent que quelques mois d’importations essentielles, exposant le pays à des chocs externes comme la hausse des prix du pétrole ou des denrées alimentaires.

Les réserves en or : un symbole sans effet immédiat
Un argument souvent avancé par les autorités pour rassurer est la détention par la Banque du Liban de l’une des plus importantes réserves en or de la région, évaluées à environ 286 tonnes, soit plus de 15 milliards de dollars au cours actuel. Ad Diyar rapporte que l’entourage présidentiel envisage d’utiliser cet actif comme levier pour un éventuel « fonds souverain » libanais. Cependant, ces réserves sont gelées pour des raisons juridiques et techniques, nécessitant une autorisation parlementaire pour toute mobilisation. Les tentatives passées de liquidation ont suscité des critiques virulentes de la société civile et des partis politiques, qui y voyaient une dilapidation du patrimoine national. Ainsi, l’or reste un symbole psychologique plus qu’un outil économique concret.

Les obstacles aux réformes structurelles
Les déclarations de Joseph Aoun évoquent des progrès dans les réformes, mais les faits dressent un tableau moins optimiste. Les négociations avec le Fonds monétaire international (FMI), entamées dès 2020, piétinent en raison de l’absence de réformes structurelles. Le FMI exige une restructuration bancaire, une unification des taux de change – le taux officiel à 89 500 livres pour un dollar coexiste avec un marché parallèle autour de 120 000 livres – et une lutte effective contre la corruption. Or, ces mesures se heurtent aux intérêts des élites politiques, engluées dans un système confessionnel qui privilégie les alliances communautaires aux réformes économiques.Al Akhbar, dans son édition du 26 août 2025, souligne les tensions entre le ministère des Finances et la Banque du Liban, où le gouverneur, dont le plan de stabilisation monétaire reste flou, peine à répondre aux exigences internationales. Les dépenses publiques, alourdies par les revendications salariales des fonctionnaires, aggravent le déficit budgétaire. La masse salariale de l’État, ajustée pour compenser l’inflation, représente un fardeau insoutenable, malgré une légère hausse des recettes douanières. Sans audit indépendant de la Banque du Liban ni plan budgétaire clair, toute tentative de stabilisation reste illusoire.

Un regain d’intérêt arabe : espoir ou mirage ?
Joseph Aoun a mis en avant un regain d’intérêt arabe pour le Liban, notamment dans les domaines de l’énergie et du tourisme. Des discussions avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, relancées après le cessez-le-feu avec Israël en novembre 2024, laissent entrevoir des projets comme l’importation de gaz égyptien via la Syrie ou un câble sous-marin d’électricité avec Chypre. Ces initiatives pourraient atténuer la crise énergétique, où les coupures d’électricité dépassent 20 heures par jour, coûtant des milliards en productivité. Cependant, ces projets butent sur des obstacles géopolitiques, notamment la normalisation avec la Syrie, et sur des questions de faisabilité financière, Chypre exigeant des garanties sur les tarifs.Le tourisme, cité comme un signe de redressement, montre des signaux encourageants avec une hausse des visiteurs en 2025, mais il reste loin des niveaux d’avant 2019. Les investissements arabes, bien que prometteurs, sont conditionnés à une stabilité politique et à des réformes anti-corruption que le Liban peine à garantir. Ainsi, ces perspectives, bien que positives, demeurent fragiles.

Une déconnexion croissante avec la réalité sociale
Sur le plan social, la crise a des effets dévastateurs. La pauvreté touche plus de 80 % de la population, selon l’ONU, avec des familles luttant pour accéder à la nourriture et aux médicaments. Les services publics, comme l’électricité et l’eau, sont quasi inexistants, forçant les citoyens à recourir à des générateurs privés coûteux. Les revendications salariales des fonctionnaires, légitimes face à l’inflation, risquent de déclencher des grèves généralisées, comme le note Al Akhbar. La société civile, marquée par les manifestations de 2019 qui ont renversé le gouvernement, exprime un scepticisme croissant face aux discours optimistes, percevant une déconnexion entre la présidence et les réalités quotidiennes.L’émigration massive des jeunes qualifiés aggrave cette fracture. La « fuite des cerveaux » prive le Liban des compétences vantées par Joseph Aoun, rendant ironique son appel à la diaspora. Les transferts de fonds des expatriés, représentant 14 % du PIB en 2024 selon la Banque mondiale, soutiennent la consommation, mais leur volatilité, liée à la conjoncture mondiale, expose le pays à des risques accrus.

Les pressions internationales s’intensifient
À l’échelle internationale, le Liban fait face à une impatience croissante. Le FMI conditionne tout prêt à des réformes vérifiables, tandis que l’Union européenne, qui a annoncé en mai 2024 un paquet d’un milliard d’euros pour la stabilité socio-économique, exige des progrès concrets. Des diplomates européens, cités anonymement, ont averti que les aides pourraient être gelées sans avancées. Les sanctions américaines et européennes contre des figures corrompues ajoutent une pression supplémentaire, mais elles n’ont pas encore conduit à des poursuites significatives au Liban.

Une stratégie risquée fondée sur la patience
La stratégie de Joseph Aoun repose sur la patience collective et la restauration de la confiance, tant interne qu’internationale. En appelant à une « mobilisation nationale » basée sur l’initiative privée et le soutien des « amis du Liban », il cherche à sortir de la « culture du pessimisme ». Cependant, sans cadre législatif, judiciaire et monétaire stable, cette mobilisation reste hypothétique. Les économistes, cités par Al Akhbar, estiment que l’effet d’annonce, sans plan chiffré à moyen terme, risque de creuser le fossé entre parole politique et réalité, alimentant le cynisme populaire.Le Parlement, focalisé sur les équilibres communautaires plutôt que sur la gestion des comptes publics, illustre cette dissociation entre sphère politique et impératifs économiques. Joseph Aoun, malgré son autorité morale en tant que figure militaire, manque de leviers exécutifs directs pour imposer des réformes. Les débats sur les alliances et les nominations éclipsent les discussions budgétaires, rendant difficile tout pilotage économique sérieux.

Les racines profondes de la crise
Pour comprendre l’ampleur de cette déconnexion, il faut remonter aux origines de la crise. En 2019, une dette publique atteignant 150 % du PIB, un système bancaire surendetté et une corruption endémique ont précipité l’effondrement. Le défaut sur les eurobonds en 2020, totalisant plus de 30 milliards de dollars, a isolé le Liban des marchés internationaux. Les négociations avec les créanciers stagnent, exigeant une restructuration qui impliquerait des pertes pour les banques et les déposants, une décision politiquement explosive que le gouvernement évite.Le système confessionnel, hérité de l’accord de Taëf en 1989, complique davantage les réformes. Les quotas communautaires favorisent le clientélisme au détriment de l’efficacité, bloquant les mesures nécessaires comme l’unification des taux de change ou l’audit de la Banque du Liban. Joseph Aoun, en tant que président maronite, navigue dans ce paysage fragmenté, mais son manque de majorité parlementaire limite son influence.Un pari sur la diaspora et ses limites
L’appel à la diaspora, central dans le discours présidentiel, mérite une analyse nuancée. Les transferts de fonds ont été vitaux, mais leur dépendance à la conjoncture mondiale – récession en Europe, tensions au Moyen-Orient – les rend incertains. De plus, sans garanties institutionnelles, comme une loi protégeant les investissements étrangers, les expatriés hésitent à réinvestir. Les initiatives comme la quatrième conférence économique des expatriés en août 2025 visent à connecter résidents et diaspora, mais elles manquent de suivi concret.

Vers une nouvelle crise de légitimité ?
La rhétorique optimiste de Joseph Aoun, bien qu’intentionnée, risque de se heurter à la réalité sociale. Les manifestations de 2019 ont montré la capacité de la société civile à se mobiliser face aux promesses non tenues. Si le décalage entre discours et action persiste, une nouvelle vague de contestation pourrait émerger, alimentée par la pauvreté, les inégalités et l’épuisement des services publics. Les économistes avertissent que sans plan budgétaire clair, l’optimisme présidentiel pourrait se transformer en cynisme populaire, menaçant la stabilité même que Aoun cherche à promouvoir.

Une illusion politique à l’épreuve des faits
Joseph Aoun, en défendant la santé financière du Liban par un discours centré sur la résilience humaine, tente de fédérer une nation fracturée. Mais sans réformes concrètes – restructuration bancaire, unification monétaire, lutte contre la corruption – ce discours reste déconnecté des réalités. Les indicateurs économiques, la pression sociale et les exigences internationales soulignent l’urgence d’une approche ancrée dans les faits. Le Liban, riche de ses enfants comme l’affirme son président, mérite des institutions solides et des réformes courageuses pour transformer cet espoir en réalité durable. Sans cela, la stabilité promise risque de n’être qu’une illusion politique, menaçant l’avenir d’une nation déjà à bout de souffle.

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