Le 24 février 1912, les eaux calmes du port de Beyrouth, alors intégrée à l’Empire ottoman, furent brutalement troublées par l’arrivée de deux croiseurs cuirassés italiens. Cette opération navale, menée avec une précision militaire implacable, marqua un tournant dans la guerre italo-turque, un conflit qui opposait le royaume d’Italie à l’Empire ottoman depuis septembre 1911. L’attaque, qui dura à peine quelques heures, aboutit à la destruction complète des forces navales ottomanes stationnées dans le port, au prix de lourdes pertes humaines et matérielles. Au-delà de sa dimension tactique, cet événement révéla les ambitions expansionnistes de l’Italie en Méditerranée orientale et accentua la pression sur un Empire ottoman déjà affaibli par les opérations en Tripolitaine et en Cyrénaïque. Dans un contexte où les puissances européennes observaient avec attention les faiblesses de la Sublime Porte, le bombardement de Beyrouth illustra les limites de la marine ottomane face à une flotte moderne et déterminée.
Les origines de la guerre italo-turque
Pour comprendre l’assaut sur Beyrouth, il convient de replacer l’événement dans le cadre plus large de la guerre italo-turque, un conflit déclenché par les visées coloniales de l’Italie sur les provinces ottomanes d’Afrique du Nord. Le royaume d’Italie, unifié depuis 1861 et en quête de prestige impérial, avait longtemps lorgné sur la Tripolitaine et la Cyrénaïque, régions considérées comme un prolongement naturel de son influence méditerranéenne. Dès les années 1880, des accords diplomatiques avec la France et l’Angleterre avaient tacitement reconnu les intérêts italiens en Libye, mais c’est en 1911 que Rome passa à l’action. Prétextant des troubles locaux et des menaces sur ses ressortissants, l’Italie adressa un ultimatum à Constantinople le 28 septembre 1911, exigeant la cession de ces territoires. Sans attendre de réponse, les forces italiennes débarquèrent à Tripoli le 4 octobre, marquant le début des hostilités.
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La guerre, initialement prévue comme une campagne rapide, s’enlisa rapidement. Les troupes ottomanes, bien que inférieures en nombre et en équipement, bénéficiaient du soutien des populations locales arabes et berbères, qui menèrent une guérilla tenace. Les Italiens, commandés par le général Carlo Caneva, occupèrent les ports principaux comme Tripoli, Tobrouk et Benghazi, mais peinaient à pénétrer l’intérieur des terres. Face à cette impasse, Rome décida d’étendre le conflit à d’autres théâtres pour forcer l’Empire ottoman à négocier. La marine italienne, supérieure en tonnage et en technologie, joua un rôle pivotal dans cette stratégie. Dès novembre 1911, des opérations navales furent menées en mer Rouge et en Adriatique, visant à isoler les forces ottomanes et à perturber leurs lignes de ravitaillement. C’est dans cette logique d’escalade que Beyrouth, un port stratégique en Syrie ottomane, devint une cible prioritaire. La présence de navires ottomans dans ce havre représentait une menace potentielle pour les convois italiens transitant par le canal de Suez vers l’Afrique orientale italienne.
Les ambitions italiennes en Méditerranée orientale
L’attaque sur Beyrouth n’était pas un acte isolé, mais s’inscrivait dans une vision géopolitique plus ample du gouvernement italien, dirigé par Giovanni Giolitti. L’Italie, membre de la Triple Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, cherchait à affirmer sa position parmi les grandes puissances coloniales. La Méditerranée, qualifiée de « mare nostrum » par les nationalistes italiens, était perçue comme un espace vital pour l’expansion économique et militaire. Beyrouth, avec son port animé et ses liens commerciaux avec l’Europe, symbolisait la vulnérabilité ottomane en Levant. Les autorités italiennes craignaient que les navires ottomans basés là – une corvette et un torpilleur – puissent mener des raids contre les lignes de communication italiennes, particulièrement vulnérables près du canal de Suez.
Le vice-amiral Paolo Thaon di Revel, commandant la flotte italienne en Méditerranée, reçut l’ordre de neutraliser cette menace. Revel, un officier expérimenté formé à l’Académie navale de Livourne, avait déjà dirigé des opérations en mer Rouge. Il sélectionna pour cette mission deux croiseurs cuirassés de la classe Giuseppe Garibaldi : le Giuseppe Garibaldi, lancé en 1899 et commandé par le capitaine de vaisseau Giuseppe Raineri Biscia, et le Francesco Ferruccio, sister-ship armé de manière identique. Ces navires, avec leurs tourelles de 254 mm et leurs batteries secondaires de 152 mm, représentaient le summum de la technologie navale italienne de l’époque. Leur blindage, allant jusqu’à 150 mm, les rendait quasiment invulnérables aux tirs ottomans. En face, les Ottomans disposaient de moyens bien modestes : la corvette Avnillah, un vaisseau vétuste datant de 1869, reconstruit en 1907 avec seulement quatre canons de 76 mm et huit de 47 mm, ainsi qu’un tube lance-torpilles ; et le torpilleur Yadigar-i Millet, achevé en 1908, équipé de deux canons de 37 mm et de deux tubes lance-torpilles. Cette disparité flagrante soulignait le déclin de la marine ottomane, qui n’avait pas modernisé sa flotte depuis les réformes du XIXe siècle.
Les préparatifs de l’opération
Les jours précédant le 24 février furent marqués par une intense activité diplomatique et militaire. Les Italiens, informés par leurs agents consulaires à Beyrouth, connaissaient la position exacte des navires ottomans ancrés dans le port. Le vice-amiral Revel, opérant depuis la base de Tobrouk, planifia une approche discrète pour éviter toute alerte prématurée. Les croiseurs quittèrent les eaux libyennes le 22 février, naviguant vers le nord-est sous couvert de la nuit. À bord, les équipages – environ 600 hommes par navire – furent briefés sur la mission : entrer dans le port, délivrer un ultimatum et, en cas de refus, détruire les cibles sans endommager excessivement les installations civiles.
Du côté ottoman, le commandant de l’Avnillah, le capitaine Ali Riza, était conscient de la supériorité ennemie mais comptait sur la protection du port et sur une possible intervention diplomatique. Le vali de Beyrouth, Abid Pacha, avait reçu des instructions de Constantinople pour renforcer les défenses côtières, mais les ressources étaient limitées : quelques batteries d’artillerie obsolètes et une garnison modeste. Les Ottomans espéraient que la neutralité des puissances européennes – France, Angleterre et Russie – dissuaderait une attaque directe sur un port commercial vital. Cependant, l’Italie, assurée du soutien tacite de ses alliés, ignora ces considérations. L’opération visait non seulement à éliminer une menace navale, mais aussi à démontrer la détermination italienne, forçant ainsi l’Empire ottoman à diviser ses forces entre la Libye et le Levant.
Le déroulement de la bataille navale
Le matin du 24 février 1912, vers 7 heures, les silhouettes des deux croiseurs italiens apparurent à l’horizon, à environ 10 kilomètres de la côte. Le port de Beyrouth, animé par le commerce quotidien – chargement de soie, de coton et de grains – fut pris au dépourvu. Les Italiens tirèrent un coup de semonce à blanc pour signaler leur présence, incitant le commandant ottoman à envoyer une chaloupe sous pavillon blanc. Pendant ce temps, le Yadigar-i Millet se positionna près de la jetée pour une éventuelle sortie.
À 7h30, l’amiral Revel transmit un ultimatum au vali via la chaloupe : « Rendre les deux navires de guerre ottomans d’ici 9 heures, sous peine de destruction. » Le message parvint à terre à 8h30, mais la réponse – une tentative de négociation – n’arriva pas dans les délais. À 9 heures précises, les canons italiens ouvrirent le feu depuis 6 000 mètres. Le Giuseppe Garibaldi visa l’Avnillah, touchant sa superstructure et déclenchant un incendie à 9h35. Les tirs ottomans, sporadiques et imprécis en raison de la portée limitée de leurs armes, ne causèrent aucun dommage. L’équipage de l’Avnillah, à court de munitions, abaissa le pavillon et abandonna le navire en feu.
Le Garibaldi s’approcha alors à 600 mètres du Yadigar-i Millet, mais ses tirs manquèrent la cible mobile. Une torpille fut lancée contre l’Avnillah, mais elle dévia et coula six allèges chargées de marchandises. Une seconde torpille frappa la corvette au milieu, la faisant sombrer en eau peu profonde vers 11 heures. Les croiseurs italiens se retirèrent temporairement vers le nord, laissant le port en proie aux flammes.
À 13h45, ils revinrent pour achever l’opération. Le Francesco Ferruccio engagea le Yadigar-i Millet pendant trois minutes, le coulant près de la jetée. Sans opposition significative, les Italiens repartirent vers l’ouest, concluant l’action en moins de sept heures.
Les forces en présence et l’armement
La supériorité italienne était écrasante. Les croiseurs de la classe Giuseppe Garibaldi, construits par les chantiers Ansaldo de Gênes, disposaient d’une artillerie principale de deux tourelles de 254 mm, capables de tirer des obus de 200 kg à plus de 10 km. Leurs batteries secondaires incluaient dix canons de 152 mm et six de 120 mm, soutenus par des mitrailleuses Maxim pour la défense rapprochée. Chaque navire portait cinq tubes lance-torpilles de 450 mm, alimentés par des torpilles Whitehead de conception autrichienne.
En contraste, l’Avnillah, une relique de l’ère des cuirassés en bois, avait été modernisée mais restait obsolète. Ses quatre canons de 76 mm et huit de 47 mm ne pouvaient rivaliser en portée ni en puissance. Le Yadigar-i Millet, un torpilleur de la classe Durandal achetée à la France, était conçu pour des attaques rapides mais vulnérable en combat ouvert. Les Ottomans manquaient de coordination, leurs batteries côtières – des Krupp datant des années 1880 – n’ayant pas pu être mises en batterie à temps.
Les dommages infligés et les pertes humaines
Les conséquences du bombardement furent dévastatrices pour Beyrouth. L’Avnillah coula avec 58 membres d’équipage tués et 108 blessés, dont huit officiers. Le Yadigar-i Millet subit des pertes similaires, bien que moindres en nombre absolu. Au total, les forces navales ottomanes perdirent environ 66 hommes, sans compter les blessés évacués vers les hôpitaux de la ville. Les six allèges coulées représentaient une perte économique significative, chargées de biens destinés à l’exportation.
Les civils payèrent un lourd tribut. Stray shots et obus déviants touchèrent le quartier portuaire, détruisant une partie de la douane, l’immeuble de la Banque Ottomane et plusieurs entrepôts. Des incendies ravagèrent des bâtiments adjacents, tuant 66 Libanais et blessant des centaines d’autres, dont des marchands et des dockers. Les rapports d’époque décrivent des scènes de chaos : rues encombrées de débris, fumées épaisses enveloppant la ville, et une population terrifiée fuyant vers l’intérieur des terres. Bien que les Italiens aient visé précisément, la densité urbaine amplifia les dommages collatéraux.
Les réactions internationales immédiates
L’attaque suscita une onde de choc en Europe. Les puissances coloniales, comme la France et l’Angleterre, qui avaient des intérêts au Levant – la France via ses missions catholiques et l’Angleterre par le commerce – protestèrent formellement contre les dommages aux biens neutres. Des consulats européens à Beyrouth rapportèrent les faits à leurs capitales, soulignant le risque d’escalade régionale. À Constantinople, le gouvernement ottoman, dirigé par le Comité Union et Progrès, condamna l’agression comme une violation du droit international, mais sa faiblesse militaire l’empêcha de riposter efficacement.
En Italie, l’opération fut célébrée comme une victoire navale exemplaire, renforçant le moral des troupes en Libye. La presse romaine, comme Il Giornale d’Italia, loua l’efficacité de la marine, voyant en Beyrouth un pas vers la capitulation ottomane.
L’impact sur le cours de la guerre italo-turque
Le bombardement accéléra l’escalade du conflit. Encouragés par ce succès, les Italiens étendirent leurs opérations : en avril 1912, ils bombardèrent les Dardanelles, et en mai, occupèrent Rhodes et les îles du Dodécanèse. Ces actions isolèrent davantage l’Empire ottoman, dont les forces en Libye étaient coupées de renforts. En Tripolitaine, les guérillas ottomanes, menées par des officiers comme Enver Bey, intensifièrent leurs attaques, mais l’usure navale ottomane favorisa les débarquements italiens supplémentaires.
Pour l’Empire ottoman, Beyrouth révéla les failles structurelles : une marine dépassée, des communications lentes et une dépendance aux puissances européennes pour l’armement. Le vali de Beyrouth fut rappelé à Constantinople pour enquête, et des réformes navales furent envisagées, bien que trop tardives.
Les implications pour l’Empire ottoman et la région
Quatre jours après l’attaque, le 28 février, le gouvernement ottoman ordonna l’expulsion de tous les citoyens italiens des vilayets de Beyrouth, Alep et Damas. Environ 60 000 Italiens – commerçants, artisans et missionnaires – furent déportés vers l’Italie ou des ports neutres, entraînant une rupture économique dans le Levant. Cette mesure, bien que punitive, accentua l’isolement ottoman et alimenta les tensions internes, avec des communautés locales – chrétiens maronites et musulmans sunnites – exprimant leur mécontentement face à l’incapacité de Constantinople à protéger ses sujets.
Beyrouth, déjà un centre cosmopolite, vit son commerce perturbé : les exportations vers l’Europe chutèrent, et les assurances maritimes augmentèrent en raison des risques de guerre. Sur le plan militaire, la perte des navires força les Ottomans à redéployer des unités de la mer Noire vers la Méditerranée, affaiblissant d’autres fronts. Cet épisode préfigura les défis à venir pour l’Empire, confronté à des pressions balkaniques croissantes, et souligna comment une action locale pouvait altérer l’équilibre régional sans résolution immédiate.


