mardi, février 24, 2026

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Justice pour le 4 août : en 2025, l’enquête avance… mais le système continue de la neutraliser

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Cinq ans après l’explosion du port de Beyrouth (4 août 2020), qui a fait plus de 220 morts, blessé plus de 6 000 personnes et ravagé une partie de la capitale, 2025 devait être l’année du “déblocage”. Sur le papier, quelque chose s’est effectivement remis en mouvement : le juge d’instruction Tarek Bitar a repris une enquête qui avait été paralysée pendant près de deux ans, a relancé des convocations et a tenté de rouvrir des voies de coopération judiciaire. Mais l’année montre surtout autre chose : au Liban, une enquête peut “reprendre” sans pouvoir réellement produire justice. La machine institutionnelle est capable de tolérer un peu de mouvement tant qu’il ne devient pas un verdict, tant qu’il ne franchit pas le seuil où des noms, des responsabilités et des sanctions cessent d’être hypothétiques.

Il faut donc être précis : 2025 n’est pas l’année où l’enquête s’est arrêtée, mais l’année où l’on a compris qu’elle pouvait continuer indéfiniment sans conclure. Le blocage n’est plus seulement un coup d’arrêt brutal, il est devenu une méthode, plus subtile : procédures, immunités, conflits de compétences, refus de comparaître, pressions, et, au bout, l’absence de l’acte judiciaire qui compte vraiment — un acte d’accusation clair et opposable, qui oblige l’État à choisir entre appliquer la loi ou avouer qu’il ne le peut pas.

Reprise en janvier, “retour de l’État” en mars : une relance sous condition

En janvier 2025, Tarek Bitar relance formellement ses procédures. Il inculpe de nouveaux suspects et convoque des responsables liés aux chaînes administratives et sécuritaires qui encadraient le stockage du nitrate d’ammonium. Le geste est important : il signifie que l’enquête n’est pas morte, qu’elle peut encore élargir son champ, et qu’elle n’accepte pas l’idée d’un dossier “classé par épuisement”.

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Mais au Liban, la reprise d’une enquête ne suffit pas. La question est : l’appareil judiciaire suit-il ? En mars 2025, un tournant technique mais décisif intervient : le parquet, sous l’autorité de l’intermédiaire procureur général près la Cour de cassation, Jamal Hajjar, revient sur une directive de son prédécesseur Ghassan Oueidate qui avait, dans les faits, coupé les circuits de coopération avec Bitar. Cette volte-face remet le parquet “dans la boucle” et rétablit un minimum de normalité procédurale.

C’est un progrès réel, mais il ne faut pas en surestimer la portée : ce n’est pas une victoire contre l’impunité, c’est la restauration d’un fonctionnement minimum après une phase où l’obstruction était ouverte. En clair, 2025 montre que l’État libanais peut rétablir les règles de base… mais seulement jusqu’au point où ces règles deviennent dangereuses pour des acteurs puissants.

Le piège libanais : l’enquête “existe”, la responsabilité reste inaccessible

Le cœur du problème, en 2025, n’est pas de savoir si le juge travaille. C’est de savoir si le système accepte qu’il atteigne les responsables au sommet. Depuis le début, le dossier du port heurte la structure même du pouvoir libanais : il touche à des administrations, à des appareils sécuritaires, à des ministères, à des décisions prises sur plusieurs années, et à une culture d’impunité où l’erreur grave se traite par arrangement, pas par procès.

Le droit libanais offre plusieurs boucliers qui, en temps normal, sont présentés comme des garanties institutionnelles : immunités parlementaires, mécanismes spécifiques de poursuite des ministres, conflits de compétence entre juridictions. En 2025, ces boucliers continuent de fonctionner comme des murs. Même quand une partie des obstacles administratifs est levée, le cœur politique du dossier reste protégé par des couches successives de procédure.

Il y a une conséquence directe : pour les familles des victimes, la “reprise” ressemble à une mise en scène si elle ne s’accompagne pas d’un basculement vers la phase accusatoire. Dans une enquête de cette ampleur, le temps ne joue pas seulement contre la mémoire. Il joue contre la preuve, contre la disponibilité des témoins, contre la cohérence du dossier, et, surtout, il joue en faveur des stratégies de défense qui misent sur l’usure.

2025 : une internationalisation qui souligne la faiblesse interne

L’un des marqueurs de 2025 est le retour d’un volet international plus visible. La piste du navire Rhosus, qui avait transporté le nitrate d’ammonium, ressurgit à travers l’arrestation en Bulgarie du propriétaire du navire, Igor Grechushkin, en septembre 2025, à la suite d’une demande libanaise via Interpol. En décembre, Tarek Bitar se rend en Bulgarie pour l’entendre. Grechushkin refuse de répondre aux questions, exercice légalement possible, et le juge rentre à Beyrouth sans audition substantielle.

Puis vient un autre signal, plus lourd encore : le 10 décembre 2025, un tribunal bulgare rejette la demande d’extradition de Grechushkin, au motif que le Liban n’a pas fourni d’assurances jugées suffisantes concernant la peine de mort et son exécution. Le parquet bulgare annonce vouloir faire appel, et le dossier reste donc mouvant, mais l’épisode dit quelque chose d’essentiel : l’enquête libanaise dépend, pour des pièces clés, d’une coopération étrangère soumise à des standards juridiques que le Liban peine à satisfaire.

Ce n’est pas un détail. C’est presque une métaphore : le Liban demande justice à l’extérieur tout en gardant, à l’intérieur, un système qui bloque la justice. Les partenaires étrangers peuvent transmettre des éléments, arrêter un suspect, refuser une extradition, mais ils ne peuvent pas fabriquer l’acte politique et institutionnel qui manque : la capacité libanaise à juger jusqu’au bout.

Le scandale silencieux : pas d’acte d’accusation initial, donc pas de moment de vérité

Ce qui frappe en 2025, c’est l’absence persistante d’un acte judiciaire structurant qui rendrait impossible le retour à l’ambiguïté. Dans ce type de dossier, l’acte d’accusation initial a une fonction politique autant que juridique : il expose une chaîne de responsabilités, fixe des faits, impose des contradictions, oblige les institutions à se positionner. Or, malgré la relance, malgré les interrogatoires et malgré l’attention internationale, l’enquête ne débouche toujours pas sur un basculement clair vers la phase où l’État doit affronter ses propres élites.

Sans ce moment, le système garde une option : continuer l’enquête comme un horizon, pas comme une décision. C’est exactement ce que produit la justice bloquée : la promesse permanente d’un aboutissement, qui sert à contenir la colère, sans jamais créer le choc institutionnel d’un procès.

Pourquoi le dossier est structurellement explosif : il parle d’État, pas seulement d’un crime

L’explosion du port est souvent décrite comme une catastrophe due à une négligence criminelle. C’est vrai, mais insuffisant. En 2025, l’enquête est devenue un référendum implicite sur l’État libanais : peut-il juger un crime qui implique potentiellement des responsables publics de haut niveau ? Peut-il contraindre des institutions sécuritaires à livrer des informations ? Peut-il éviter que la procédure soit détournée en guerre politique et communautaire ?

Chaque fois que le dossier se rapproche d’un niveau de responsabilité supérieur, il menace un équilibre de pouvoir basé sur l’idée que personne ne paie vraiment. C’est pourquoi l’obstruction n’a pas besoin d’être spectaculaire. Elle peut être administrative, procédurale, “légale” en apparence. C’est une stratégie d’État faible : on ne dit pas non, on ralentit jusqu’à ce que le coût de continuer devienne trop élevé.

Les victimes face à la fatigue organisée : commémorer n’est pas juger

En 2025, les commémorations des cinq ans (août) montrent une chose : la mémoire est intacte, mais la justice ne suit pas. Les familles et les survivants continuent d’exiger une enquête indépendante et sans interférence. Des organisations de défense des droits humains multiplient les appels publics à protéger Bitar et à empêcher l’intimidation judiciaire. En décembre, la visite du pape au site du blast, sa prière silencieuse et ses rencontres avec des proches de victimes remettent le drame sous les projecteurs internationaux, mais, là encore, le symbole ne remplace pas la décision.

Le Liban a appris à commémorer comme on maintient un feu sous la cendre. Mais commémorer n’est pas juger. Et, au fil des années, l’écart entre hommage et verdict devient une violence supplémentaire : celle d’un pays qui reconnaît la douleur mais refuse d’en tirer une responsabilité.

Ce que 2025 révèle, sans détour : l’obstacle n’est plus l’enquête, c’est le régime d’impunité

Si l’on veut résumer 2025 factuellement, il faut tenir deux phrases en même temps. Oui, l’enquête a repris, des verrous techniques ont sauté, et des pistes internationales ont été activées. Non, la justice n’est pas plus proche si l’État ne franchit pas le point de non-retour : rendre public, juridiquement, une chaîne de responsabilités, et accepter que des acteurs puissants soient réellement exposés au risque pénal.

C’est cela, la vérité inconfortable de 2025 : le Liban ne manque pas seulement d’une procédure, il manque d’une décision politique d’accepter la justice comme principe supérieur aux équilibres. Tant que cette décision n’existe pas, l’enquête peut continuer encore longtemps, produire des auditions, des rebondissements, des déplacements à l’étranger… et laisser, au bout, le même résultat que depuis le début : un pays où la justice pour un crime massif reste un objectif moral, pas une réalité institutionnelle.

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