Le 16 février 2026, le ministre de l’Industrie, Joe Issa El Khoury, a publiquement exprimé son désaccord avec une décision prise lors d’une récente session du Conseil des ministres, soulignant des irrégularités dans le processus et des mesures fiscales jugées inéquitables. Cette prise de position, diffusée via la plateforme X, met en lumière les tensions internes au sein du gouvernement de Nawaf Salam, formé un an plus tôt, et reflète les défis persistants dans la gestion des finances publiques libanaises.
Une déclaration publique qui révèle des clivages internes
Dans un message posté tard dans la soirée du 16 février 2026, Joe Issa El Khoury a détaillé les motifs de son opposition à la décision adoptée par le Conseil des ministres. « Notre position lors de la session du Conseil des ministres était claire : nous nous opposons à la décision et refusons la discrimination entre les employés de l’administration et les appareils militaires », a-t-il écrit. Ce ministre, nommé en février 2025 au sein du cabinet Salam, qui compte 24 membres issus de diverses composantes politiques, a ainsi mis en avant un point de friction récurrent dans les débats budgétaires libanais : l’équité salariale entre les secteurs civils et sécuritaires.
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Le message du ministre ne s’arrête pas là. Il énumère trois objections supplémentaires : l’absence de distribution préalable d’une étude détaillée aux ministres, l’augmentation des frais et taxes sur les citoyens et le secteur privé – notamment sur les bidons d’essence et la TVA –, au lieu de prioriser la lutte contre l’évasion douanière et l’amélioration de la collecte des impôts, et enfin, le manque d’analyse des répercussions de ces hausses sur l’inflation et la productivité du secteur privé. Ces critiques interviennent alors que le budget 2026, approuvé par le Parlement fin janvier 2026 après des débats houleux, vise un équilibre entre recettes et dépenses à hauteur de 538 420 milliards de livres libanaises, soit environ 6 milliards de dollars au taux de change officiel de 89 500 livres pour un dollar.
Cette intervention publique du ministre de l’Industrie n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans un climat de contestations sociales et politiques qui ont marqué l’examen du budget. Des manifestations de retraités militaires et d’enseignants du secteur public ont eu lieu devant le Parlement les 27, 28 et 29 janvier 2026, réclamant des ajustements salariaux pour compenser l’effondrement du pouvoir d’achat depuis la crise de 2019. Bien que le budget final n’ait pas inclus de hausses généralisées des salaires, il a intégré des mesures comme l’octroi de six salaires supplémentaires aux employés publics, décidés lors d’une session du Conseil des ministres le 17 février 2026, présidée par le président Joseph Aoun.
Le contexte budgétaire libanais en 2026 : un équilibre fragile
Le budget 2026 représente une étape dans les efforts de stabilisation économique du Liban, pays qui a connu une contraction cumulée de son PIB de près de 40 % entre 2018 et 2022, selon les estimations de la Banque mondiale. Adopté dans les délais constitutionnels pour la première fois depuis plusieurs années, il projette des recettes et dépenses équilibrées, avec une hausse de 20,93 % par rapport à 2025. Les recettes fiscales constituent 81,65 % du total, soit 439 610 milliards de livres, dominées par les taxes sur les biens et services (47,51 %), les droits de douane (13,73 %) et les impôts sur les propriétés (6,69 %).
Cependant, ce budget a été critiqué pour son manque d’ambition réformatrice. Le Fonds monétaire international (FMI), lors de sa visite au Liban du 9 au 13 février 2026, a salué les progrès en matière de collecte fiscale mais insisté sur la nécessité de réformes plus profondes pour restaurer la soutenabilité de la dette et renforcer les dépenses sociales. « Les autorités préparent un cadre budgétaire à moyen terme, indispensable pour soutenir leur stratégie de restructuration bancaire », a déclaré le FMI dans son communiqué du 13 février 2026, tout en soulignant l’importance de mesures fiscales pour accroître les recettes sans compromettre la stabilité macroéconomique.
La formation du gouvernement Salam en février 2025, après plus de deux ans de vacance présidentielle et de gestion intérimaire, avait suscité des espoirs de relance. Composé de personnalités comme Tarek Mitri (vice-Premier ministre), Yassine Jaber (Finances) et Ghassan Salamé (Affaires étrangères), il inclut cinq femmes et vise à exclure les candidats aux élections législatives de mai 2026. Pourtant, les divisions persistent, comme en témoigne l’opposition de Joe Issa El Khoury, affilié aux Forces libanaises, un parti souverainiste.
Les objections détaillées du ministre : un plaidoyer pour l’équité et l’efficacité
Au cœur de la critique de Joe Issa El Khoury se trouve la question de la discrimination salariale. Le budget 2026 prévoit des enveloppes pour les forces de sécurité, mais les employés administratifs, dont les salaires ont été érodés par l’hyperinflation des années précédentes – culminant à 220 % en 2023 –, se sentent lésés. Selon les données de l’Administration centrale de la statistique, l’inflation globale s’est stabilisée à 12,2 % en décembre 2025, mais l’inflation alimentaire reste à 14,8 %, pesant sur les ménages. Le ministre argue que cette distinction ignore les besoins uniformes du secteur public, où les contractuels et les retraités ont multiplié les grèves en janvier 2026.
Deuxième grief : le manque de transparence dans le processus décisionnel. « Nous nous opposons à l’absence de distribution d’une étude détaillée aux ministres avant la session », a précisé le ministre. Cette plainte fait écho aux débats parlementaires, où la Commission des finances a supprimé plusieurs articles du projet initial, jugés inconstitutionnels ou mal préparés, comme des obligations de déclaration des bénéficiaires effectifs ou des ajustements à la TVA.
Troisièmement, Joe Issa El Khoury dénonce l’augmentation des taxes sur les citoyens et le secteur privé, citant spécifiquement les bidons d’essence et la TVA. Bien que le budget n’impose pas de nouvelles taxes générales, il inclut une avance de 1,5 % sur les importations, considérée comme une taxe déguisée par les employeurs. Les Instances économiques, regroupant les patrons libanais, ont exprimé leur « opposition totale » à cette mesure en septembre 2025, arguant qu’elle aggraverait l’évasion fiscale plutôt que de la combattre. Le ministre plaide pour une alternative : « mettre fin à l’évasion douanière et améliorer la collecte des impôts ». Selon le ministère des Finances, 200 cas majeurs d’évasion fiscale ont été renvoyés au procureur financier en 2025, mais les pertes annuelles dues à la contrebande douanière s’élèvent à des centaines de millions de dollars.
Enfin, l’absence d’étude sur les impacts inflationnistes et productifs est soulignée. Le secteur privé, qui représente 80 % de l’emploi au Liban, souffre d’une dollarisation partielle des salaires et d’une dépendance aux importations (85 % des biens de consommation). Une hausse de la TVA ou des taxes sur l’essence pourrait renchérir les coûts de production, comme l’ont averti les importateurs en février 2026, risquant une inflation importée à l’approche du Ramadan.
Les défis économiques persistants au Liban en 2026
Le Liban entre en 2026 avec une croissance projetée à 4 % par la Banque mondiale, après une hausse de 3,5 % en 2025, soutenue par les remittances (estimées à 7 milliards de dollars annuels) et un tourisme timide. Pourtant, l’économie reste fragile : le PIB est à 31 milliards de dollars, contre 55 milliards en 2018, et la dette publique dépasse 150 % du PIB. La restructuration bancaire, clé pour un accord avec le FMI, stagne, avec des dépôts gelés depuis 2019 estimés à 90 milliards de dollars.
Les réformes fiscales sont au centre des discussions avec le FMI. Lors de sa mission en février 2026, l’institution a loué les efforts pour élargir l’assiette fiscale mais critiqué le recul sur les taxes sur les carburants. « Des mesures de politique fiscale seront indispensables pour accroître les recettes à moyen terme », a indiqué le FMI. Le budget 2026 mise sur une numérisation accrue de l’administration fiscale, avec des pénalités multipliées par 25 pour non-conformité, et une taxe exceptionnelle de 17 % sur les profits des opérations Sayrafa excédant 100 000 dollars.
La lutte contre l’évasion douanière est prioritaire. Les ports libanais, dont Beyrouth, perdent des millions en contrebande, aggravée par la corruption. En 2025, les recettes douanières ont augmenté de 0,7 % grâce à des contrôles renforcés, mais restent inférieures aux niveaux de 2019. Le ministre des Finances, Yassine Jaber, a annoncé en janvier 2026 le renvoi de 200 dossiers d’évasion au parquet, impliquant des montants équivalents à des opérations de blanchiment.
Impacts sur l’inflation et la productivité du secteur privé
Les hausses de taxes critiquées par Joe Issa El Khoury pourraient exacerber l’inflation, projetée à 15,2 % en 2025 et à un chiffre unique en 2026 par la Banque mondiale. L’inflation alimentaire, à 14,64 % en décembre 2025, frappe les ménages modestes, avec une dollarisation des prix qui persiste malgré la stabilisation du taux de change. Une augmentation sur l’essence – dont le prix a doublé depuis 2023 – renchérirait les transports, impactant les coûts logistiques pour les entreprises.
Le secteur privé, pilier de l’économie avec 4 857 usines actives selon le ministère de l’Industrie, souffre d’une productivité stagnante. Les importations d’intrants, taxées à 3 % dans le projet initial (réduite à 1,5 %), augmentent les coûts de production, comme l’ont dénoncé les producteurs en septembre 2025. « Cette taxe deviendra une charge supplémentaire, impossible à récupérer en raison de l’absence de mécanismes de remboursement », ont déclaré les Instances économiques. Résultat : une hausse potentielle des prix de 22 %, selon des experts, freinant la consommation et l’investissement.
Les réformes douanières pourraient atténuer ces effets. En 2026, l’administration des douanes vise une collecte accrue via des scanners et une digitalisation, estimant des gains de 600 millions de dollars. Joe Issa El Khoury, dans une déclaration antérieure en novembre 2025 à la conférence de l’ONUDI, a souligné la résilience industrielle libanaise, invitant les investisseurs internationaux malgré les défis.
Les dynamiques régionales et leurs répercussions fiscales
Les tensions régionales influencent les finances libanaises. La guerre entre l’Iran et Israël, évoquée par le ministre en décembre 2025, impose une neutralité au Liban, mais impacte les flux commerciaux. Les exportations ont chuté de 9 % vers les États-Unis et la Chine en 2025, compensées par une hausse de 4 % vers l’UE. Le budget 2026 alloue des fonds aux infrastructures critiques, comme Électricité du Liban, qui a révisé ses tarifs pour éviter des subventions massives.
Le FMI insiste sur un cadre budgétaire à moyen terme pour intégrer ces risques. « Les nouveaux engagements de dépenses doivent être conformes à ce cadre », a-t-il averti en février 2026. Sans cela, l’endettement en devises – ignoré dans le budget équilibré – pourrait exploser, avec une dette totale estimée à 100 milliards de dollars.
Les perspectives pour le secteur privé face aux pressions fiscales
Le secteur privé libanais, avec un taux d’emploi vacant élevé malgré un chômage à 30 %, attend des incitations. Le budget fixe le minimum journalier pour les repas à 300 000 livres, mais ignore les réformes salariales globales. Joe Issa El Khoury, en janvier 2026, a défendu l’industrie comme pilier de la reprise, citant 15 000 usines potentielles si un recensement complet est mené.
Pourtant, les hausses de taxes risquent de décourager les investissements. La taxe sur les camions étrangers, introduite en 2026, vise à protéger le commerce local, mais pourrait renchérir les importations. Les employeurs craignent une spirale inflationniste, avec des prix en hausse de 3 à 5 % sur les biens essentiels.
Les efforts contre l’évasion fiscale offrent un contrepoint. Avec 439 trillions de livres en recettes fiscales prévues, le focus sur la compliance – via des rapports UBO et pénalités accrues – pourrait générer 1 milliard de dollars supplémentaires, selon des estimations du ministère des Finances.
En somme, la déclaration de Joe Issa El Khoury met en exergue les défis d’un budget qui, malgré son équilibre apparent, navigue entre contraintes immédiates et besoins structurels, dans un Liban toujours marqué par sa crise multidimensionnelle.



