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Karim Souaid et la Banque du Liban : la stabilité monétaire comme dernière ligne de défense

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Dans la guerre, l’argent devient une infrastructure vitale

Dans le Liban du 7 mars 2026, la guerre ne se mesure pas seulement à l’ampleur des bombardements, aux immeubles détruits ou aux familles poussées sur les routes. Elle se mesure aussi à une autre question, plus silencieuse mais tout aussi décisive : les paiements tiennent-ils encore, les banques fonctionnent-elles, la monnaie reste-t-elle un cadre de confiance minimale dans un pays déjà broyé par des années de crise financière. Dans une telle séquence, la stabilité monétaire cesse d’être un sujet technique. Elle devient une condition de survie nationale. Lorsque des dizaines de frappes rasent des dizaines d’immeubles résidentiels et que des dizaines de milliers de déplacés cherchent un toit, la capacité à retirer de l’argent, à payer un loyer provisoire, à acheter des médicaments ou à faire tourner un commerce devient presque aussi stratégique que la capacité à ouvrir une école-refuge ou à maintenir un hôpital en état d’alerte.

C’est dans ce cadre qu’il faut lire la séquence de Baabda entre Joseph Aoun et Karim Souaid. Le gouverneur de la Banque du Liban n’est pas apparu comme un technicien venu présenter une note de conjoncture. Il est venu rassurer dans un moment où la peur peut déplacer des foules, mais aussi déstabiliser un système bancaire par simple anticipation. Le message qu’il apporte est simple dans sa forme, mais lourd dans sa portée : des mesures monétaires et financières de précaution ont été prises, des liquidités suffisantes sont disponibles en livres libanaises et en devises, les systèmes de paiement fonctionnent, et le secteur bancaire continue à opérer sur l’ensemble du territoire. Joseph Aoun, lui, rappelle que la priorité est de protéger les intérêts des citoyens et de préserver la stabilité financière. Dans un autre pays, ce type d’échange relèverait du pilotage ordinaire. Au Liban, il touche au cœur de la peur collective.  

Cette peur n’est pas théorique. Elle s’enracine dans une mémoire récente. Le Liban entre dans cette guerre avec une société qui a déjà vu ses économies s’évaporer, ses dépôts se figer, ses banques perdre leur statut protecteur et sa monnaie devenir l’un des symboles les plus douloureux du déclassement national. Cela change tout. Une déclaration sur la liquidité ne parle pas ici à un public neutre. Elle parle à des gens qui ont appris à lire chaque geste monétaire comme une menace potentielle, à surveiller les signaux faibles, à craindre les ruptures avant même qu’elles ne se produisent. C’est pourquoi la stabilité dont parle Karim Souaid n’est pas seulement économique. Elle est psychologique, sociale et politique.

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La parole du gouverneur vise d’abord à empêcher la panique

L’essentiel, dans l’intervention de Karim Souaid, est peut-être moins ce qu’elle promet que ce qu’elle cherche à éviter. Car la première menace dans une guerre n’est pas toujours l’effondrement matériel immédiat. C’est souvent la réaction collective. Une rumeur sur les liquidités. Une peur de blocage. Une ruée vers les distributeurs. Un retrait préventif. Une conversion précipitée vers le cash ou vers la devise. Une défiance renouvelée à l’égard des banques. Dans un pays au passé bancaire traumatique, ces comportements peuvent se diffuser vite. Ils peuvent produire, en quelques heures, une crise financière intérieure qui s’ajoute à la guerre extérieure.

C’est précisément contre ce scénario que la communication officielle a été construite. En insistant sur la disponibilité de liquidités suffisantes en livres libanaises et en devises, et sur la continuité des systèmes de paiement, la Banque du Liban cherche à bloquer le mécanisme de peur avant qu’il ne s’enclenche. Elle dit aux déposants, aux commerçants, aux hôpitaux, aux familles déplacées et aux entreprises que l’argent circule encore, que les règlements ne sont pas interrompus et que le pays n’entre pas dans une phase de paralysie bancaire. Cette précision compte d’autant plus qu’aucun chiffre de volume n’est avancé. La banque centrale ne parle pas de montants. Elle parle de continuité. Et dans le contexte libanais, c’est sans doute le mot le plus important.  

Le problème est que la confiance ne se décrète plus. Après les années d’effondrement, l’autorité monétaire n’a plus le droit à la simple formule apaisante. Sa parole doit être crédible parce qu’elle est immédiatement testée par l’expérience. Si un paiement échoue, si une agence ferme, si une région manque de cash, la parole de rassurance se fissure aussitôt. Karim Souaid se trouve donc dans une position singulière. Il doit incarner la solidité d’un système que beaucoup ont cessé de croire solide. Il lui faut faire tenir la confiance sans pouvoir s’appuyer sur une mémoire récente de stabilité. C’est ce qui donne à sa fonction une densité politique nouvelle.

La Banque du Liban redevient un pilier visible de l’État

Dans cette séquence, la Banque du Liban réapparaît comme l’une des rares institutions capables de projeter encore l’image d’une continuité nationale. Le fait n’est pas banal. Depuis des années, l’État libanais souffre d’un affaiblissement généralisé de ses structures, d’une fragmentation de l’autorité et d’un discrédit durable sur sa capacité à protéger. Or, dans les moments de guerre, certaines institutions retrouvent brutalement une centralité que l’on croyait perdue. Les hôpitaux parce qu’ils soignent. Les écoles parce qu’elles accueillent les déplacés. Et la banque centrale parce qu’elle maintient le mécanisme abstrait mais indispensable qui permet au reste de tenir.

La signification politique de cette centralité est forte. Lorsque le président de la République reçoit le gouverneur et insiste sur la préservation de la stabilité financière, il envoie un message plus large que celui d’une simple vigilance économique. Il dit que l’État existe encore dans ses fonctions régaliennes essentielles. Il dit aussi qu’il ne veut pas laisser la guerre se transformer en seconde déroute monétaire. La banque centrale devient ainsi une pièce de l’effort national, au même titre que les dispositifs sanitaires, les structures d’accueil et les démarches diplomatiques.

Ce retour au premier plan est d’autant plus important que le pays traverse une séquence de grande vulnérabilité humaine. Des dizaines de milliers de déplacés sont déjà signalés, certains dormant sur les trottoirs à ciel ouvert, tandis que des dizaines de raids ont rasé des dizaines d’immeubles résidentiels. Dans un tel contexte, la stabilité monétaire n’est pas un luxe. Elle conditionne toute la chaîne de la réponse nationale. Un déplacé a besoin d’argent pour se loger, se nourrir, se déplacer. Une famille d’accueil a besoin de moyens pour absorber des charges supplémentaires. Un commerce doit pouvoir être payé pour rester ouvert. Un hôpital doit régler ses fournisseurs. Une administration locale doit faire fonctionner ses circuits. Si l’argent se fige, le reste se grippe à son tour.

La guerre transforme la monnaie en outil de protection civile

On sous-estime souvent la dimension civile de la stabilité monétaire. Pourtant, dans une guerre, la monnaie devient une forme de protection concrète. Elle ne protège pas des frappes, mais elle protège du désordre total. Elle permet à la société de continuer à accomplir les gestes élémentaires sans lesquels aucune résilience n’est possible. Quand la Banque du Liban garantit la continuité des paiements, elle n’agit pas seulement pour les marchés ou pour les banques. Elle agit pour le quotidien. Pour le parent qui doit trouver un abri. Pour le malade chronique qui doit acheter son traitement. Pour le transporteur qui doit continuer à rouler. Pour le petit commerce qui doit encore vendre de l’eau, du pain, des couches ou du carburant.

Cette fonction est encore plus claire lorsqu’on la met en regard avec le secteur hospitalier. Les hôpitaux ont indiqué qu’ils disposaient de stocks de médicaments, de matériel et de fournitures permettant de tenir entre un mois et demi et deux mois, avec l’objectif de pousser ces réserves vers trois mois. Ce chiffre est capital. Il montre que l’économie de guerre se pense en durée. On ne se prépare pas à quelques heures de choc, mais à une séquence prolongée. Or ces stocks n’ont de valeur que si l’environnement financier reste praticable. Un hôpital peut avoir des réserves. Il a aussi besoin de chaînes de paiement, de règlements, d’approvisionnements et de coordination financière pour renouveler ces réserves et faire fonctionner tout ce qui dépend de lui. La monnaie fait donc partie des infrastructures de guerre, même si elle ne porte ni uniforme ni sirène.

La même logique vaut pour les centres d’accueil, les écoles transformées en refuges et les localités qui reçoivent des flux de déplacés. L’aide ne circule pas dans le vide. Elle a besoin de paiements, de retraits, de virements, de capacité d’achat. Dans un pays aussi dépendant du secteur privé et des transactions du quotidien, toute rupture bancaire aurait un effet démultiplié. Elle ne toucherait pas seulement la haute finance. Elle atteindrait la cuisine, la pharmacie, la chambre louée pour trois nuits, le plein d’essence, la facture du générateur et l’achat d’urgence le plus banal.

Le problème n’est pas seulement intérieur

La difficulté pour Karim Souaid et pour la Banque du Liban ne vient pas seulement du souvenir des crises passées. Elle vient aussi du contexte régional. Le Liban se trouve pris dans une guerre qui pousse déjà les prix du pétrole à la hausse, menace les exportations du Golfe et renchérit le coût du transport maritime et de l’assurance. Le pays n’a pas besoin d’un effondrement bancaire pour subir un choc financier. Il lui suffit de voir ses importations coûter plus cher, ses circuits logistiques se tendre et ses approvisionnements devenir plus risqués. La stabilité monétaire doit donc absorber non seulement la peur intérieure, mais aussi les effets d’une dégradation externe rapide.

C’est ce qui rend la mission du gouverneur particulièrement étroite. Il peut rassurer, organiser, prévenir la panique, maintenir les systèmes de paiement et garantir des liquidités suffisantes. Il ne peut pas annuler la hausse du pétrole, ni la tension sur les routes maritimes, ni l’impact des risques de guerre sur les chaînes d’approvisionnement régionales. La banque centrale travaille donc dans une zone défensive. Elle ne promet pas d’échapper au choc. Elle cherche à éviter qu’il ne se transforme en rupture. Cette nuance est essentielle. La stabilité qu’elle défend n’est pas une prospérité. C’est une capacité à tenir sous contrainte.  

Le symbole Karim Souaid compte presque autant que ses outils

Il y a enfin, dans cette séquence, une dimension plus symbolique. Karim Souaid n’est pas seulement le gouverneur qui parle de liquidité et de paiements. Il devient l’un des visages d’une continuité étatique encore possible. Dans un pays saturé de conflits de légitimité, de discours rivaux sur la souveraineté et de fractures sur la guerre en cours, la banque centrale apparaît presque comme un espace de nécessité partagée. On peut se disputer sur la stratégie régionale, sur le rôle des armes, sur les priorités diplomatiques. Mais personne n’a intérêt à un effondrement immédiat des paiements.

Cette forme de consensus négatif donne au gouverneur une position singulière. Il n’incarne pas un projet politique. Il incarne le refus du gouffre. Il ne promet pas un avenir lumineux. Il promet que le présent peut encore fonctionner. Dans la guerre, cette promesse minimale prend une importance immense. Elle permet à l’État de dire qu’il ne s’est pas entièrement dissous, qu’il continue de tenir au moins un des rouages sans lesquels la société glisserait très vite vers une désorganisation plus totale.

Le détail compte aussi : pendant que d’autres institutions parlent de combats, de diplomatie ou de déplacés, la Banque du Liban parle de continuité. Ce mot résume l’ensemble de la bataille. Continuité des retraits. Continuité des règlements. Continuité du secteur bancaire. Continuité de la confiance minimale. Dans un Liban attaqué, déplacé et économiquement usé, cette continuité n’est pas secondaire. Elle est l’un des derniers remparts avant qu’une guerre militaire ne devienne une crise absolue.

Une stabilité de guerre, pas une sortie de crise

Il faut toutefois éviter toute illusion. La stabilité défendue par Karim Souaid n’est pas un retour à la normale. Ce n’est pas la résolution du drame bancaire libanais. Ce n’est pas une reconstruction du contrat financier entre l’État, les banques et les déposants. C’est une stabilité de guerre. Une stabilité de ligne de front. Elle ne dit pas que le pays va bien. Elle dit qu’il ne doit pas s’effondrer davantage pendant que la guerre le frappe.

Cette distinction est importante, parce qu’elle évite de surinterpréter la séquence. La Banque du Liban ne propose pas ici une perspective de redressement. Elle propose une capacité de résistance. Elle promet que les mécanismes vitaux resteront en place assez longtemps pour que le pays ne soit pas submergé sur tous les fronts à la fois. Dans le Liban du 7 mars 2026, c’est déjà immense.

Au fond, la séquence dit quelque chose de simple et de brutal. Dans une guerre moderne, la ligne de défense ne passe pas seulement par les abris, les ambulances ou les initiatives diplomatiques. Elle passe aussi par les paiements, par la liquidité, par les stocks, par la confiance résiduelle d’une population qui a déjà trop perdu. Karim Souaid se retrouve ainsi chargé d’une mission à la fois sobre et immense : faire en sorte que la monnaie ne s’ajoute pas à la liste des ruines.

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