À l’approche d’Halloween, les vitrines se couvrent de masques et de faux toiles d’araignée. Mais dans les villages du Mont-Liban, la peur n’a pas attendu les citrouilles : elle a longtemps pris le nom de « ghoule », créature polymorphe des veillées, ogresse qui se déguise pour tromper voyageurs et enfants. Histoire, fonctions et variations d’un mythe vivant, au plus près des sentiers, des ravins et des seuils de maison.
La ghoule appartient à ces figures que l’on croit connaître parce qu’elles semblent universelles : un monstre qui mange les imprudents. Pourtant, dès que l’on prête l’oreille aux récits de montagne, la silhouette se précise et s’éloigne des clichés. La ghoule n’est pas un loup-garou ni une sorcière. Elle n’est pas une « dame blanche ». C’est une présence qui attend, observe, imite et s’approche. Elle se campe sur un bas-côté pierreux, au détour d’un muret, à l’embranchement d’un sentier. Elle sait parler comme nous, marcher comme nous, demander de l’aide pour mieux nous égarer. On la dit experte en métamorphose : vieille femme trop courbée pour être vraie, enfant solitaire au bord d’un ravin, mari revenu « plus tôt que prévu ». À peine l’hospitalité accordée, le masque tombe.
Dans les récits de veillées, la ghoule a des appétits de terre et de chair : elle convoite ce que l’on porte (un pain encore tiède, un petit chevreau, un collier), mais surtout ce que l’on est : un corps fatigué par la montée, un enfant distrait par la curiosité, un adolescent bravache pressé de « faire preuve ». Elle rôde aux lisières des usages, là où la vigilance se relâche : seuils de maison, raccourcis nocturnes, sources isolées, terrasses abandonnées après vendange. Rien de spectaculaire ; tout de plausible. La ghoule prospère sur la vraisemblance.
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Ce réalisme a une raison d’être. Dans une montagne longtemps rythmée par la marche, les transhumances, les retours tardifs des champs, les récits de ghoule remplaçaient l’affiche de prévention. Ils enseignaient l’art simple de survivre : ne pas rentrer seul la nuit, refuser poliment l’invitation qui sonne faux, contourner les ruines, ne pas parler aux inconnus qui se tiennent “juste là”, à la limite du cône de lumière. La créature n’est pas qu’un épouvantail pour enfants ; c’est une pédagogie collective. Elle fixe la carte mentale des dangers : tel vallon, tel escalier creusé, la grotte au-dessus du verger, l’ancien four à chaux où personne n’entre plus.
Les conteurs distinguent des motifs. Il y a la ghoule-imitatrice, la plus commune : elle prend apparence humaine et ne laisse percer son « trop » qu’au dernier moment, par un détail dissonant que l’auditeur est sommé, en secret, d’apprendre à repérer. La liste des signes varie selon les villages : l’ombre qui ne suit pas le corps, le pas qui ne marque pas la poussière, la voix qui change de timbre, la main gauche trop habile, l’odeur de terre froide. Il y a la ghoule-dévoreuse, plus brute : elle surgit au tournant d’un muret, renverse, étouffe, emporte. Et il y a la ghoule-trompeuse, qui réclame l’hospitalité pour mieux franchir le seuil et, une fois à l’intérieur, dévore la maisonnée. Ces variantes disent tout d’un monde où l’on vit porte ouverte mais œil aux aguets, où la vertu cardinale reste l’attention.
La tradition a aussi imaginé des parades. Les plus anciennes relèvent du geste : le fer (couteau, clou), le sel, la braise qu’on laisse rougir à l’entrée après le coucher du soleil. D’autres sont de diction : un nom prononcé « à l’endroit » pour dissiper un leurre, une formule qui défait le déguisement, parfois simplement le refus calme et répété — « merci, ce n’est pas nécessaire » — qui décourage l’approche. La leçon implicite n’est pas ésotérique ; elle est civique : savoir dire non, garder son cap, oser l’alerte. Dans plus d’un récit, c’est la solidarité qui sauve : une voisine qui perçoit la dissonance, un oncle qui intercepte l’adolescent bravache, un berger qui accompagne la fillette jusqu’au seuil éclairé.
Le Mont-Liban n’a pas l’exclusivité de la ghoule, mais lui donne un terroir particulier. À l’ouest, sur la côte, la créature se mue parfois en sirène trouble-vue, silhouette croisée à la tombée, entre rochers et écume — un thème que la tradition portuaire développera à part. Au nord, dans les vallées profondes, elle préfère les espaces creusés : grottes, silos, puits à demi comblés. Au centre, elle fréquente les terrasses de vigne et les oliveraies, profitant des alignements de murets pour surprendre. À l’est, côté versants secs, elle épouse la topographie des corniches ; l’angoisse n’est alors plus tant la rencontre que la chute, l’étourdissement, la fatigue qui fait manquer la marche.
La comparaison avec les pays voisins aide à situer l’originalité libanaise. Au Maghreb, l’ogre qu’on nomme pareillement « ghoul » est volontiers massif, frontal, doté d’attributs monstrueux affichés, parfois d’une taille gigantesque. En Syrie et en Palestine, les contes insistent sur la tromperie et le rapt, mais dans des espaces plus désertiques ; la nuit et la soif y jouent un rôle dramatique. Au Mont-Liban, la ghoule est d’abord une affaire de proximité : elle ressemble trop, parle trop bien, sait le nom du voisin. C’est la parenté perfide qui inquiète. L’universalité du thème — la créature qui ment pour manger — se fait locale : elle se plie à l’échelle des sentiers, des seuils, des voix connues.
On objectera que tout cela n’est que superstition, et qu’Halloween n’a rien à voir avec ces veillées. À tort. La fête importée, avec ses artifices, offre précisément l’occasion d’un exercice utile : remettre les masques à leur place. Là où Halloween s’amuse à montrer des dents peintes, les récits de ghoule apprennent à reconnaître des dissonances minimes. L’un relève du décor, l’autre d’une hygiène de l’attention. Raconter la ghoule aujourd’hui, c’est expliquer pourquoi ces histoires ont tenu : parce qu’elles rendent visibles des risques ordinaires et donnent des mots simples pour les conjurer. On peut sourire des clous plantés au seuil ; on ne sourira pas de la règle de ne jamais renvoyer seul un enfant par le raccourci nocturne.
La modernité n’a pas fait disparaître la figure. Elle l’a simplement déplacée. Les ruelles sont devenues des cages d’escalier mal éclairées, les sentiers des parkings, les grottes des immeubles inachevés. La ghoule d’aujourd’hui n’a pas besoin de crocs ; il lui suffit d’une voix familière dans un messager instantané, d’un badge contrefait, d’un « je viens de la part de… » convaincant. La structure du récit n’a pas changé : un seuil, une ruse, une imprudence, et le danger qui s’engouffre. C’est pourquoi il vaut la peine, chaque fin d’octobre, de redire ces histoires au présent, sans les folkloriser, sans les mépriser. Elles ne prétendent pas décrire un monde peuplé de monstres ; elles rappellent que le mal commence souvent par un détail.
Reste la question, délicate, de l’orthographe et du « nom vrai ». Les collectes orales livrent des prononciations variables ; la famille étymologique renvoie à l’idée d’engloutir, d’absorber, d’emporter. Peu importe ici la philologie : l’essentiel est la fonction sociale du récit. Car la ghoule, au fond, n’est pas un personnage mais un outil. Elle serre la communauté autour d’un consensus élémentaire — protéger les plus vulnérables, encadrer les retours tardifs, garder l’œil ouvert —, et confie aux conteurs le soin d’inscrire ces règles dans des histoires qui se transmettent mieux que des consignes.



