Un “surplus” qui masque une réalité: couper les prestations pour afficher un équilibre
Les chiffres de la Caisse nationale de sécurité sociale sont présentés comme rassurants à première vue. La caisse affiche des excédents dans ses comptes. Pourtant, l’analyse du projet de budget 2026, préparée par une commission technique, insiste sur un point central. Dans une institution de protection sociale, un excédent n’a pas le même sens que dans une entreprise. Quand l’excédent apparaît, il peut surtout traduire une baisse des prestations et leur retenue, plutôt qu’une amélioration durable.
Cette lecture est renforcée par la méthode comptable décrite. Le système fonctionne sur une logique de flux de trésorerie. Autrement dit, l’équilibre dépend de ce qui sort réellement à un moment donné, pas de ce qui est dû. Dans ce cadre, retarder des paiements, limiter des remboursements, ou ne pas ajuster les tarifs aux prix du marché peut faire “monter” artificiellement le solde.
Le signal le plus parlant se lit dans les écarts entre ce qui est budgété et ce qui est exécuté. La commission technique souligne des différences très fortes entre les prévisions et la réalité en 2025. Ces écarts ne sont pas neutres. Ils orientent les décisions de 2026 sur une base jugée fragile, et ils peuvent servir à justifier des politiques qui déplacent le coût vers l’assuré.
L’assuré comme variable d’ajustement: reporter les obligations d’une année à l’autre
L’un des constats les plus sévères porte sur une politique de report systématique des obligations. Les engagements sont déplacés d’un exercice à l’autre. Les mécanismes de recouvrement sont faibles. Et l’absence de rupture avec ce cycle est décrite comme un choix, pas comme un accident.
Dans cette dynamique, la charge finit sur le maillon le plus faible. L’assuré ne dispose pas d’un levier direct pour forcer la caisse à payer. Il se retrouve face à une réalité concrète. Accès aux soins retardé. Remboursements réduits. Dossiers qui attendent. Et, au bout de la chaîne, des hôpitaux et prestataires qui refusent ou limitent les prises en charge quand les arriérés s’accumulent.
Cette mécanique a une conséquence macroéconomique immédiate. Quand la caisse ne paie pas, ce n’est pas seulement un litige administratif. C’est une contraction de la demande de soins, une pression sur le budget des ménages, et une fragilisation des prestataires. Cela agit comme une taxe cachée, qui réduit la consommation et accroît l’incertitude.
9,8 milliards de dollars: le choc sur l’épargne des travailleurs, cœur de la bombe sociale
Le dossier décrit une perte massive supportée par les travailleurs. Le chiffre mis en avant est celui de 9,8 milliards de dollars perdus sur les économies des assurés. Cette perte est reliée à la manière dont les ressources de la caisse ont été gérées durant la crise monétaire et bancaire entamée en 2019, avec une dégradation accélérée après l’effondrement du taux de change.
Le mécanisme de fond est présenté comme structurel. Pendant des années, le régime de fin de service a été utilisé comme une réserve qui finançait les déficits d’autres branches, notamment la maladie-maternité et les allocations familiales. Tant que le taux de change restait stable, cette ponction pouvait paraître “supportable” en apparence. Avec l’effondrement, la valeur réelle des montants retirés s’est écroulée. La caisse ne s’est pas enrichie. Elle a déplacé des pertes, et la branche fin de service a porté l’essentiel du choc.
Ce point est macroéconomique. Une indemnité de fin de service est une épargne de précaution. Elle sert à amortir une transition, financer une retraite, ou protéger un ménage au moment d’un choc. Quand cette épargne est amputée, le ménage réduit ses dépenses. Il diffère des soins. Il retarde des projets. À l’échelle du pays, cela pèse sur la croissance, sur la santé publique, et sur la stabilité sociale.
La dette de l’État envers la caisse: des montants “comptables” sans trésorerie
Le dossier insiste sur une autre source de fragilité. Les arriérés de l’État envers la caisse existent, mais ils sont gérés comme des écritures étalées plutôt que comme des paiements effectifs. La dette est traitée par échéancier au lieu d’être réglée. Les intérêts sont ajoutés au principal, ce qui fait gonfler les chiffres en livres. Mais sans flux de trésorerie réel, la caisse ne récupère pas de capacité d’action.
Un repère daté est fourni. En septembre 2025, les obligations non réglées de l’État envers la caisse sont évaluées à l’équivalent d’environ 61 millions de dollars, sur la base d’un taux de change de 89.500 livres pour un dollar. Le même passage rappelle qu’avant la crise, ces montants étaient chiffrés à des niveaux bien plus élevés en dollars, ce qui donne une mesure de la perte de valeur réelle.
Le basculement est particulièrement clair dans une comparaison. En 2019, il était dû à la caisse environ 3.800 milliards de livres, soit environ 2,4 milliards de dollars au taux de l’époque. Plus tard, le dû dépasse 5.400 milliards de livres, mais cela correspond à environ 60 millions de dollars en valeur convertie selon un taux plus récent. Cette évolution n’est pas une amélioration. Elle traduit une destruction de la valeur réelle de la créance de la caisse.
Macroéconomiquement, cela revient à dire que l’État a transféré une partie de son ajustement financier vers un outil de protection sociale. La caisse se retrouve à porter le coût de la crise budgétaire. Et les assurés en paient le prix par la baisse des prestations.
Prévisions et exécution: les écarts de 2025 montrent un pilotage “au doigt mouillé”
Le projet de budget 2026 est critiqué pour ses bases de calcul. La commission technique compare les prévisions 2025 et la réalisation. Elle observe des écarts majeurs qui suggèrent soit une mauvaise estimation, soit une sous-estimation volontaire pour produire un récit financier plus favorable.
Un exemple est chiffré. Les cotisations effectivement collectées en 2025 sont évaluées à 313 millions de dollars, alors que la prévision était de 209 millions. L’écart est massif. Il indique que le budget ne reflète pas correctement les recettes attendues.
Le même type d’écart apparaît sur les règlements de fin de service du secteur privé. La ligne passe de 81 millions de dollars à 152 millions. Dans le même temps, la contribution de l’État à ses propres règlements est décrite comme quasi inexistante, avec une baisse enregistrée d’environ 95 %.
Ces écarts ont une portée pratique. Ils brouillent la décision publique. Ils permettent d’annoncer une trajectoire saine tout en masquant la dégradation des droits. Ils rendent aussi la réforme plus difficile, car la transparence des comptes devient contestée.
Maladie-maternité: le “surplus” se construit sans amélioration des soins
La branche maladie-maternité est décrite comme la plus sensible, car elle couvre les soins à l’hôpital et hors hôpital. Or, les documents montrent une discordance entre l’excédent comptable et la réalité des prestations.
La commission technique note que les recettes de cotisations du secteur privé pour cette branche, en 2025, ont été prévues à 181 millions de dollars, mais qu’elles ont été collectées à 302 millions. L’administration avait présenté un déficit de 104 millions entre recettes et dépenses. Dans les résultats réels, ce déficit se transforme en excédent annoncé à 322 millions de dollars.
Le point décisif est le suivant. Cet excédent n’a pas produit une hausse des prestations. Il n’a pas amélioré la couverture. Il n’a pas réduit la pression sur les assurés. Il coexiste avec des restrictions et des retards. Dans cette lecture, l’excédent est le produit d’une baisse d’exécution des dépenses plutôt que d’une meilleure protection.
L’exemple le plus parlant concerne les soins hors hôpital. L’administration prévoyait une dépense d’environ 113 millions de dollars en 2025. Le réalisé ne dépasse pas 17 millions. La commission technique explique que cet écart ne signifie pas que les soins ont “coûté moins”. Il peut venir du fait que certaines prestations n’ont pas été fournies, ou que les paiements ont été retardés, ou que les tarifs n’ont pas été révisés selon les prix du marché.
Macroéconomiquement, cette contraction se voit dans le comportement des ménages. Quand la prise en charge recule, la dépense revient sur le foyer. Le foyer réduit ailleurs, ou s’endette, ou renonce au soin. Dans tous les cas, la perte de protection agit comme un choc sur la demande et sur la santé publique.
Fin de service: un pilier transformé en source de financement du déficit
Le cœur de la bombe est ici. La branche de fin de service est censée protéger le travailleur au moment d’une rupture, d’une retraite, ou d’un changement de vie. Les documents décrivent au contraire une branche utilisée comme réservoir de financement.
Il est précisé que les montants retirés de la fin de service ont servi à combler des déficits de santé et d’allocations familiales. Lorsque le taux de change s’effondre, la valeur réelle de ce “financement” s’effondre aussi. Ce n’est pas un gain. C’est une perte sèche pour les détenteurs de droits.
La commission technique critique aussi un principe de calcul adopté par l’administration pour les règlements. Elle relève une hypothèse selon laquelle les règlements de fin de service représenteraient environ la moitié des indemnités dues. Cette hypothèse est contestée. Une estimation sérieuse devrait, selon la commission, s’appuyer sur des comptes individuels, et sur une distribution des droits selon des cas d’éligibilité précis, comme l’âge légal ou vingt ans de service.
Ce débat est technique, mais ses effets sont macroéconomiques. Une branche mal calculée et mal financée signifie un risque de défaut social. Elle signifie aussi une pression sur la consommation future, car une indemnité affaiblie réduit la capacité de dépenses des retraités et des ménages en transition.
Quand la protection sociale devient un facteur d’inflation et de pauvreté
Le dossier décrit un cercle vicieux. La crise monétaire a réduit la valeur des droits. La réduction des droits pousse les ménages à payer de leur poche. Cette dépense privée augmente la pression sur des revenus déjà fragilisés. Les ménages basculent alors vers des choix coûteux. Réduction de soins. Retard de diagnostics. Dépendance à des aides informelles.
Ce cercle a un coût national. Plus la prévention recule, plus les soins d’urgence augmentent. Plus les soins d’urgence augmentent, plus les coûts du système montent. Et quand les coûts montent sans protection, l’inégalité s’élargit. Les documents ne chiffrent pas ce coût en détail, mais ils décrivent la cause: la baisse des prestations, le report des paiements, et la destruction de l’épargne de fin de service.
À cela s’ajoute un risque inflationniste indirect. Quand les tarifs ne sont pas ajustés au marché, les prestataires facturent ailleurs, ou imposent des compléments. Le ménage se retrouve à payer au prix du marché sans remboursement. Cela augmente son panier de dépenses contraintes, et réduit son pouvoir d’achat sur le reste.
Une relation État-caisse sans réforme: le cœur politique du problème
L’analyse du budget 2026 conclut à une absence de cap réformateur dans la relation entre l’État et la caisse, dans ce qui devrait ressembler à une “politique de protection sociale”. Au lieu d’un redressement, le texte décrit une institution qui “se couvre” en affichant des surplus tout en cachant des pertes structurelles, surtout depuis 2019, compensées par une baisse sans précédent des prestations.
Cette critique vise aussi la gouvernance. Le dossier parle d’un manque de rôle effectif des responsables dans la défense de la caisse, et d’une incapacité à imposer des mécanismes de recouvrement. La conséquence est directe. Sans recouvrement, les droits deviennent théoriques. Et quand les droits deviennent théoriques, la caisse perd sa fonction macroéconomique d’amortisseur.
Pourquoi c’est une bombe macroéconomique, et pas seulement un scandale social
Le dossier ne décrit pas seulement une crise de gestion. Il décrit un risque systémique.
La première composante est l’épargne détruite. La fin de service est une réserve nationale diffuse, répartie sur des millions de situations individuelles. La perte de valeur agit comme une contraction de richesse. Elle réduit la consommation future, et elle accroît la dépendance aux aides.
La deuxième composante est la santé publique affaiblie. Quand la branche maladie-maternité affiche un excédent sans améliorer les soins, cela signifie que l’équilibre est obtenu en limitant l’accès, en retardant le paiement, ou en ne mettant pas à jour les tarifs. Les ménages paient. Les prestataires s’adaptent. Et le système se fragmente.
La troisième composante est la dette publique déplacée. Les arriérés de l’État se transforment en chiffres sans trésorerie. Ils gonflent en livres, mais ils perdent en dollars. La caisse perd sa capacité d’action. Les assurés perdent leurs droits. Et l’État a, de fait, financé son ajustement sur le dos de la protection sociale.
La quatrième composante est la perte de confiance. Une caisse qui n’assure plus la restitution du droit, ni la continuité de la prestation, pousse les ménages à sortir du contrat social. Cela alimente l’économie informelle, et cela fragilise le financement futur par cotisations.



