La décision prise par les autorités syriennes, le 6 février 2026, d’interdire l’entrée des camions non syriens sur leur territoire, à l’exception des véhicules en transit escortés par la police des douanes, a provoqué une onde de choc au Liban. Cette mesure, émanant de l’Autorité générale des ports terrestres et maritimes de Syrie, vise à réguler le fret et le transport aux postes-frontières terrestres et aux ports maritimes. Elle impose que les marchandises soient transbordées aux frontières pour les camions étrangers, y compris ceux en provenance du Liban, du Jordanie ou d’autres pays voisins. Au Liban, où le secteur du transport terrestre dépend largement des liaisons avec la Syrie, cette restriction a immédiatement suscité des réactions alarmées de la part des syndicats et des acteurs économiques, qui craignent une perturbation majeure des flux commerciaux et une perte de compétitivité pour les ports libanais.
L’Union des syndicats du fret, du transport et du transit au Liban a réagi dans un communiqué publié le jour même de l’annonce syrienne. Elle a déclaré comprendre les motivations de la décision syrienne, destinée à protéger et organiser le travail des camions syriens sur leur territoire. Cependant, elle a attribué cette mesure au « laxisme des autorités libanaises dans l’accomplissement de leurs devoirs ». Malgré des demandes répétées de l’Union et des syndicats concernés, aucune initiative n’a été prise pour former un comité de coordination conjoint avec la partie syrienne. Ce comité aurait dû examiner et organiser les mécanismes de transport en transit conformément aux dispositions de l’accord arabe sur le transport en transit, signé dans le cadre de la Ligue des États arabes. L’Union a appelé les autorités libanaises compétentes à agir de manière immédiate et sérieuse pour rouvrir les canaux de communication et de coordination avec les autorités syriennes. Cela, afin de préserver les intérêts du secteur du transport libanais, de consacrer le principe de réciprocité et d’éviter d’infliger davantage de pertes aux entreprises de transit et aux chauffeurs libanais.
De son côté, Marwan Al-Yaman, président du syndicat des agents maritimes au Liban, a exprimé sa surprise face à cette décision dans un communiqué distinct. Il a indiqué que le secteur s’attendait plutôt à des ententes pour réduire les frais de transit pour les marchandises en provenance du Liban transportées par des camions libanais. Il a souligné que le secteur du transport au Liban plaide pour un renforcement de l’intégration économique avec la Syrie voisine, et pour aborder les questions de transport par des solutions durables à tout dysfonctionnement, problème ou demande du côté syrien. Cela, par le biais d’un dialogue entre les autorités compétentes et avec une participation technique, partant de la nécessité de consolider la coopération saine et de s’entendre sur la réalisation des intérêts légitimes communs. Il a ajouté que faciliter les échanges commerciaux pour le mouvement de transport de marchandises par voie terrestre devant les camions libanais, à l’instar du traitement accordé aux camions syriens au Liban, est une demande logique et fraternelle, liée au bon voisinage et à l’intérêt économique général entre les deux pays.
Marwan Al-Yaman a insisté sur le fait que le transport depuis le Liban et vers lui via les camions syriens représente la majorité absolue en termes de nombre de camions opérant quotidiennement. Les camions syriens bénéficient implicitement du transport de marchandises en transit chargées depuis le Liban, y compris les réfrigérées, qui sont sensibles et sujettes à la détérioration en cas de mesure d’interdiction. Celle-ci obligerait à transférer les marchandises d’un camion libanais à un camion syrien à la frontière. Par conséquent, les commerçants seraient contraints de ne plus traiter avec les camions libanais, ce qui créerait une situation oppressante pour l’économie libanaise, non dans l’intérêt des deux pays.
Cette décision syrienne s’inscrit dans un contexte plus large de tensions et de réajustements aux frontières depuis la chute du régime de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024. Le nouveau gouvernement syrien, sous la direction d’Ahmed al-Charaa, a entrepris de réaffirmer son contrôle sur les frontières, en luttant contre la contrebande de biens divers, des produits de consommation aux armes et aux drogues. Des mesures similaires avaient déjà été prises en juillet 2025, lorsque la Syrie avait interdit l’entrée des camions en provenance d’Égypte et d’Arabie saoudite, invoquant le principe de réciprocité pour répondre aux restrictions imposées aux chauffeurs syriens dans ces pays. À l’époque, Mazen Alloush, directeur des relations à l’Autorité générale des ports terrestres et maritimes, avait expliqué que cette décision visait à améliorer les conditions du secteur du transport terrestre syrien.
Au Liban, la frontière avec la Syrie, longue de plus de 370 kilomètres, est un axe vital pour l’économie. Avant la chute d’Assad, les échanges étaient facilités, bien que souvent entachés de pratiques informelles. Depuis janvier 2025, des restrictions ont été imposées sur l’entrée des citoyens libanais en Syrie, et le Liban a maintenu des mesures strictes pour les Syriens entrant sur son territoire. L’armée libanaise, déployée le long de la frontière nord et est, a réaffirmé son engagement à protéger ces limites, en mettant en œuvre des mesures de sécurité et en combattant la contrebande. En janvier 2026, l’armée a indiqué que la protection efficace des frontières nécessitait un soutien militaire qualitatif supplémentaire.
Les implications économiques de cette interdiction sont particulièrement préoccupantes pour le Liban, déjà fragilisé par une crise économique profonde depuis 2019. Le secteur du transport terrestre représente une part significative de l’activité économique, avec des milliers de camions libanais traversant quotidiennement la frontière syrienne pour acheminer des marchandises vers la Syrie ou en transit vers d’autres pays arabes. Selon des estimations du ministère libanais de l’Économie et du Commerce, le transit via le Liban génère des revenus annuels de plusieurs centaines de millions de dollars pour les ports de Beyrouth et de Tripoli, ainsi que pour les entreprises de logistique. La décision syrienne risque de détourner ces flux vers des ports voisins, comme ceux de Lattaquié en Syrie ou d’Aqaba en Jordanie, affaiblissant ainsi la position concurrentielle du Liban comme hub régional.
Une perturbation prolongée pourrait affecter les exportations libanaises, notamment les produits agricoles et industriels destinés au marché syrien ou transitant par la Syrie vers l’Irak et au-delà. Par exemple, les camions réfrigérés transportant des fruits, légumes et produits laitiers du Liban vers la Syrie risquent de subir des délais et des coûts supplémentaires dus au transbordement frontalier, augmentant les risques de pertes dues à la détérioration. L’Union des syndicats a averti que sans une résolution rapide et responsable, cette situation mènerait à une réorientation des marchandises en transit vers les ports adjacents, impactant négativement les opérations des ports libanais, le mouvement des exportations et l’ensemble de l’économie nationale. Cela menacerait le statut du Liban en tant que corridor essentiel pour le mouvement de transit dans la région.
Le gouvernement libanais, dirigé par le Premier ministre Nawaf Salam depuis février 2025, fait face à un défi supplémentaire dans un contexte de reconstruction post-conflit. Le cabinet, composé de 24 ministres représentant un équilibre confessionnel, inclut des figures clés pour gérer cette crise. Le ministre des Travaux publics et des Transports, responsable des infrastructures routières et logistiques, est confronté à la nécessité d’engager des négociations rapides avec Damas. Le ministre des Finances, Yassin Jaber, doit évaluer l’impact budgétaire potentiel, alors que le Liban négocie avec le Fonds monétaire international pour des réformes financières. Le ministre des Affaires étrangères, Youssef Raji, pourrait être impliqué dans des discussions diplomatiques pour rétablir la coordination.
Des appels à des pourparlers urgents entre Beyrouth et Damas ont émergé immédiatement après l’annonce. Le président de la Chambre de commerce et d’industrie de Beyrouth, Mohammad Choucair, a plaidé pour une réunion bilatérale pour discuter des frais de transit et des mécanismes de réciprocité. De même, des représentants jordaniens ont exprimé leur préoccupation, notant que la décision soudaine a perturbé le mouvement des camions jordaniens vers la Syrie, affectant particulièrement les exportations de matériaux de construction. Dhaifallah Abu Aqoula, chef du syndicat des sociétés de dédouanement et de transport de fret en Jordanie, a confirmé que la mesure a bloqué les camions jordaniens, soulignant l’impact sur les échanges commerciaux.
Historiquement, les relations économiques entre le Liban et la Syrie ont été marquées par une interdépendance, mais aussi par des asymétries. L’accord arabe sur le transport en transit, ratifié par les deux pays au sein de la Ligue arabe, prévoit des mécanismes pour faciliter le passage des marchandises sans entraves inutiles, en échange de frais raisonnables et de garanties de sécurité. Cependant, depuis la chute d’Assad, le nouveau régime syrien a priorisé la souveraineté sur ses frontières, interceptant par exemple, au début de 2026, une importante cargaison d’armes destinée au Hezbollah, selon l’agence officielle syrienne SANA. Cela reflète un changement dans les dynamiques frontalières, où la contrebande, autrefois tolérée entre la Quatrième Division syrienne et le Hezbollah, est désormais réprimée.
Au Liban, le secteur maritime est également en alerte. Les ports de Beyrouth et de Tripoli, qui ont connu une reprise partielle après l’explosion de 2020, dépendent du transit terrestre vers la Syrie pour une partie de leur trafic. Une diminution des volumes pourrait entraîner une baisse des revenus douaniers, déjà critiques pour un État aux finances exsangues. La dette publique libanaise, estimée à plus de 100 milliards de dollars en 2025 selon les rapports de la Banque mondiale, rend toute perte économique supplémentaire intenable. Le gouvernement Salam a déjà mis en œuvre des réformes, comme l’adoption en avril 2025 d’une loi révisée sur le secret bancaire, alignée sur les exigences du FMI, pour faciliter l’accès à l’aide internationale.
Les implications immédiates de cette interdiction incluent des files d’attente aux postes-frontières comme Masnaa et Abboudiyeh, où les camions libanais doivent désormais décharger leurs cargaisons pour les transférer sur des véhicules syriens. Cela augmente les coûts logistiques de 20 à 30 % selon des estimations préliminaires des syndicats, et prolonge les délais de livraison de plusieurs heures à des jours. Pour les marchandises périssables, comme les produits agricoles représentant une part importante des exportations libanaises vers la Syrie – évaluées à environ 200 millions de dollars annuellement avant 2026 –, les risques sont accrus. Des cas de détérioration ont déjà été signalés lors de transbordements similaires imposés en juillet 2025 pour les camions égyptiens et saoudiens.
Les acteurs économiques libanais insistent sur la nécessité d’une approche basée sur le dialogue fraternel. Marwan Al-Yaman a réitéré que le transport terrestre vers la Syrie sœur et à travers elle est une nécessité vitale pour le Liban. L’intégration économique, facilitée par des accords bilatéraux, pourrait atténuer les effets, mais nécessite une volonté politique des deux côtés. En attendant, des alternatives comme le recours accru aux routes via la Turquie ou la Jordanie sont explorées, bien que plus coûteuses et moins efficaces en raison des distances supplémentaires.
Sur le plan sécuritaire, cette mesure syrienne s’aligne avec les efforts du nouveau gouvernement de Damas pour consolider son autorité. Des forces syriennes ont renforcé leur présence aux frontières, y compris avec le Liban, où des incidents sporadiques de contrebande persistent. L’armée libanaise, en coordination avec les forces de l’ONU au sud, maintient une vigilance accrue, mais les ressources limitées posent des défis. En janvier 2026, des discussions ont eu lieu sur le transfert de prisonniers syriens détenus au Liban, marquant un premier pas vers une normalisation des relations.
Les détails de l’accord sur le transport en transit arabe soulignent l’urgence d’une coordination. Signé en 1975 et amendé en 2001, il permet le passage libre des marchandises entre États membres, avec des exemptions de droits pour le transit. Le Liban et la Syrie, en tant que signataires, devaient établir des comités pour résoudre les différends, ce qui n’a pas été fait malgré les rappels. L’absence de tels mécanismes a exacerbé la situation actuelle, où la Syrie invoque la protection de son secteur national pour justifier la restriction.
Les pertes potentielles pour les chauffeurs libanais sont estimées à des millions de dollars mensuels. Avec plus de 5 000 camions impliqués dans le transport transfrontalier, selon les données du syndicat, une réduction de 50 % des opérations pourrait entraîner des licenciements et une contraction du PIB libanais de 0,5 à 1 % en 2026, d’après des projections basées sur les rapports du FMI. Les ports libanais, qui ont traité environ 8 millions de tonnes de fret en 2025, risquent de voir ce volume diminuer si les transitaires optent pour des routes alternatives.
Les autorités libanaises ont commencé à évaluer les options. Le ministère des Travaux publics et des Transports a convoqué une réunion d’urgence avec les syndicats pour discuter des mesures palliatives, comme des subventions temporaires pour les coûts de transbordement. Parallèlement, des contacts diplomatiques sont en cours via l’ambassade libanaise à Damas pour proposer une rencontre bilatérale. Le Premier ministre Salam a souligné l’importance de préserver les liens économiques avec la Syrie, dans le cadre de sa politique de reconstruction et de stabilité.
Cette crise met en lumière les vulnérabilités du modèle économique libanais, dépendant du transit régional. Avec la reprise des investissements saoudiens en Syrie annoncés en février 2026, incluant des projets en énergie et aviation, le Liban doit repositionner son rôle pour éviter une marginalisation. Les flux de réfugiés et les mouvements frontaliers, avec plus de 260 000 passages enregistrés entre fin décembre 2025 et début janvier 2026 selon les rapports de l’ONU, ajoutent une couche de complexité, bien que distincts du fret commercial.
Les détails des opérations frontalières révèlent des asymétries persistantes. Les camions syriens opèrent librement au Liban, transportant la majorité des marchandises en transit, tandis que les restrictions syriennes inversent cette dynamique. Cela pourrait inciter à une révision des accords bilatéraux, avec un focus sur les frais de passage, fixés à environ 100 dollars par camion en Syrie avant la décision, contre des tarifs similaires au Liban.
En somme, les implications immédiates incluent une augmentation des coûts pour les importateurs et exportateurs libanais, avec des répercussions sur les prix à la consommation dans un pays où l’inflation reste élevée, autour de 50 % en 2025 selon la Banque mondiale. Les syndicats continuent de presser pour une action gouvernementale, soulignant que le retard dans la formation du comité conjoint a directement conduit à cette escalade.



