Le scandale Epstein a imposé, au XXIᵉ siècle, une grille de lecture que les sociétés connaissent depuis longtemps : l’exploitation ne s’installe durablement que lorsqu’elle rencontre une combinaison de silence, de prestige, d’argent et de lenteur institutionnelle. Le Liban des années 1950 n’a ni la dimension internationale, ni les mécanismes financiers contemporains d’un tel dossier. Mais il a connu, au cœur de la présidence de Camille Chamoun, une affaire de mœurs qui dépasse le fait divers parce qu’elle touche à ce qui fonde un État : la capacité à faire appliquer la loi face à des réseaux protégés. Ce scandale porte un nom resté dans la mémoire : Aafaf (عفاف).
Il n’existe pas, aujourd’hui, de “récit officiel” unique, publié sous forme d’archives judiciaires facilement accessibles au grand public. Ce qui circule et structure la mémoire de l’affaire provient surtout de reconstitutions journalistiques et de témoignages rétrospectifs. Cela impose une méthode : raconter l’affaire avec précision, mais sans transformer l’allégation en certitude lorsque les pièces judiciaires ne sont pas publiquement vérifiables. Cette discipline n’affaiblit pas l’histoire ; elle la rend crédible.
Beyrouth au milieu des années 1950 : modernité urbaine, clientèles, et zones grises
L’affaire Aafaf surgit dans un Beyrouth en transformation rapide. La ville se densifie, attire capitaux et visiteurs, voit croître l’hôtellerie, les lieux de sociabilité et les quartiers de passage. L’économie urbaine fabrique naturellement ses marges : jeux, alcool, prostitution clandestine, petits trafics, et tout un monde d’intermédiaires qui vendent l’accès, l’information, la discrétion. Dans ces années-là, la frontière entre le “toléré” et le “réprimé” n’est pas seulement morale ; elle est souvent politique et sociale. Les mêmes comportements n’ont pas le même coût selon le nom, le quartier ou les protections disponibles.
C’est dans cet environnement que les récits situent Aafaf : une tenancière associée à un dispositif d’exploitation organisé, localisé à Ras Beyrouth, dans un immeuble présenté comme un hôtel ou une façade respectable. Ce choix de décor n’est pas un détail. Un réseau durable cherche rarement l’isolement total ; il cherche l’invisibilité au milieu du visible. Le quartier, dans ces narrations, permet à la fois la circulation des clients, la discrétion, et une forme de banalisation sociale.
Aafaf : la logique d’un réseau qui “tient”
Au centre de l’affaire, Aafaf apparaît moins comme une figure solitaire que comme le visage d’un système. Les récits décrivent un dispositif reposant sur des intermédiaires, des relais, des méthodes de contrôle et un rapport de force constant avec les victimes. Le point clé, toutefois, n’est pas seulement l’existence d’une prostitution clandestine. Ce qui fait scandale, c’est l’idée qu’elle persiste malgré les alertes et les dénonciations, comme si le réseau bénéficiait d’un capital de sécurité supérieur à celui de l’État.
Dans un dossier de mœurs, la survie d’un lieu dépend de trois facteurs : la prévisibilité des interventions, la capacité à se préparer, et l’impossibilité pour la police de produire une preuve immédiate en flagrant délit. Lorsque ces trois conditions sont réunies, la clandestinité devient une routine. C’est précisément la sensation que la mémoire collective a retenue de l’affaire Aafaf : une clandestinité installée, confiante, parfois arrogante.
La brigade des mœurs : au cœur du dossier, au cœur du malaise
Dans les reconstitutions, la brigade des mœurs est omniprésente, parce qu’elle est censée être l’outil de démantèlement. Or l’affaire Aafaf est racontée comme une histoire d’action empêchée. La brigade des mœurs apparaît comme un service qui voit, qui sait, qui collecte, mais qui intervient trop tard, pas assez vite, ou sous contrainte. Ce décalage nourrit immédiatement deux interprétations opposées, qui peuvent coexister dans l’opinion : soit la police est infiltrée et complice, soit elle est neutralisée par une autorité supérieure et ne peut pas agir.
Cette ambiguïté est précisément ce qui rend l’affaire politique. Dans une société où la confiance institutionnelle repose sur la capacité à protéger les plus vulnérables, le soupçon d’inefficacité policière n’est pas une défaillance technique ; c’est une atteinte à la légitimité. La question devient : qui tient la police ? Et pour quoi ?
Le verrou par la procédure : la protection la plus efficace est parfois administrative
Le nœud le plus sensible de l’affaire Aafaf, tel qu’il est rapporté, tient à un mécanisme décrit comme judiciaire : des directives imposant des conditions strictes d’intervention dans des domiciles et annexes, avec obligation d’autorisation préalable du parquet. Sur le principe, un contrôle judiciaire des perquisitions et intrusions est normal dans un État de droit. Mais dans les affaires de mœurs, la rapidité est un élément constitutif de l’efficacité. Si l’autorisation devient systématique, si la procédure est lourde, si la chaîne de validation ralentit l’intervention, le flagrant délit disparaît. Et sans flagrant délit, l’affaire se délite : elle devient “rumeur”, “on-dit”, “bruit de quartier”.
C’est là que l’affaire Aafaf franchit un seuil : la protection n’est plus seulement une connivence, elle devient — dans le regard public — une architecture. Il ne s’agit pas seulement d’un policier corrompu ou d’un fonctionnaire complaisant. Il s’agit d’un système qui, par le droit et la procédure, empêche la police d’attraper le fait au moment où il devient irréfutable. Cette idée, qu’elle soit entièrement vraie ou partiellement instrumentalisée à l’époque, suffit à déclencher une crise de confiance. Parce qu’elle signifie que l’État, au lieu de protéger, se protège.
Les victimes : exploitation, contrainte et l’ombre des mineures
Ce qui donne à l’affaire Aafaf sa charge la plus grave, ce sont les récits sur les victimes. On y trouve l’idée d’un recrutement de jeunes filles, d’une exploitation organisée, de pressions, de dépendances et parfois de violence. La mémoire libanaise associe fréquemment l’affaire à la notion de mineures et à des appartenances sociales élevées, comme si le scandale avait frappé non seulement par l’exploitation elle-même, mais par la transgression d’une frontière symbolique : celle qui sépare les “intouchables” des “sacrifiables”.
Mais l’histoire impose ici une prudence rigoureuse. L’exploitation et l’existence d’un réseau clandestin constituent le cœur des récits. En revanche, quantifier les victimes, établir leurs âges, confirmer publiquement leur milieu social suppose un accès aux archives judiciaires complètes que le grand public ne possède pas. Cela ne signifie pas que les récits sont faux. Cela signifie que, sans dossier primaire ouvert, il est trop facile, rétrospectivement, de gonfler l’affaire pour lui donner une portée totale, au risque de la transformer en légende.
Cette prudence est d’autant plus nécessaire que les scandales de mœurs produisent un effet constant : les preuves s’effacent plus vite que les histoires. Les victimes se taisent ou sont réduites au silence, la honte sociale s’ajoute à la violence subie, et le temps transforme le dossier en rumeur structurante. L’affaire Aafaf est précisément un de ces dossiers où la mémoire est plus accessible que l’archive.
Une affaire qui devient un enjeu national : le contexte Chamoun
Pourquoi l’affaire Aafaf prend-elle une telle dimension ? Parce qu’elle s’inscrit dans une période où la politique libanaise est sous tension. Le mandat de Camille Chamoun se déroule dans un environnement régional en recomposition, marqué par une concurrence d’axes, des pressions extérieures et des conflits d’orientation. À l’intérieur, la société libanaise est traversée par une polarisation croissante, culminant dans la crise de 1958. Dans un tel climat, un scandale de mœurs ne reste jamais “privé” ou “marginal”. Il devient un instrument, un symbole, une accusation globale.
À ce moment-là, Aafaf cesse d’être seulement un nom associé à un lieu. Il devient un mot politique. Le scandale sert à dire que l’État protège des réseaux, que la justice couvre, que la police est neutralisée, et que le pouvoir — par intérêt, par prudence ou par calcul — préfère la gestion du scandale à sa résolution. Ce basculement est classique : lorsque la confiance est fragile, chaque affaire devient un test de crédibilité, et chaque test devient une arme.
La presse : accélérateur, révélateur, et mise en danger
Le passage de l’affaire du terrain policier au terrain politique s’explique aussi par la presse. Dans les reconstitutions, un nom revient : Salim al-Lawzi, figure journalistique présentée comme un révélateur de l’affaire et comme un acteur ayant exposé publiquement les protections supposées. Dans ce type de séquence, la presse a une fonction simple : elle transforme un dossier qu’on peut “gérer” en un dossier qu’on doit “assumer”. Elle rend le coût politique plus élevé que le coût de l’inertie.
C’est ici que naît la rumeur la plus spectaculaire : celle d’un journaliste assassiné “parce qu’il a révélé l’affaire”. Les faits établis par la chronologie sont plus nets et plus froids : Salim al-Lawzi sera assassiné en 1980, dans un contexte de guerre et de violence politique, bien après la séquence Aafaf. Faire de l’affaire Aafaf la cause directe d’un assassinat survenu plus de vingt ans plus tard relève de l’allégation. Ce type d’affirmation, sans éléments robustes, est précisément ce qui affaiblit un article historique. Il est plus sérieux de dire ceci : l’affaire Aafaf s’inscrit dans une mémoire où la révélation de certains réseaux est perçue comme dangereuse, et où la violence politique contre la presse a, effectivement, existé — mais le lien direct de causalité doit rester présenté comme hypothèse ou rumeur, non comme fait.
Ce que l’affaire Aafaf raconte réellement : un État qui se neutralise
Si l’on retire le sensationnel, l’affaire Aafaf dit une chose essentielle sur le Liban de cette époque : l’ordre public peut être paralysé par la rivalité des institutions. La police accuse la justice de protéger ou de ralentir. La justice reproche à la police ses méthodes et ses abus potentiels. Le pouvoir politique arbitre ou n’arbitre pas. Et dans cet espace, le réseau prospère.
Le cœur du scandale n’est pas la prostitution clandestine en soi. Le cœur du scandale est la sensation que l’État, au lieu de trancher, se neutralise. Dans ce cas, la loi cesse d’être une protection ; elle devient un terrain de bataille. Et quand la loi devient un terrain de bataille, les plus vulnérables paient toujours le prix.
Un scandale d’État, faute d’État
L’affaire Aafaf est restée parce qu’elle ressemble à un acte d’accusation contre l’autorité publique. Elle suggère qu’un réseau a tenu non pas dans l’ombre, mais à la lisière des institutions, grâce à une combinaison de protections, de lenteur procédurale et de rivalités internes. Qu’elle ait été instrumentalisée politiquement à l’époque ne change pas son enseignement : une affaire de mœurs devient une affaire d’État lorsque la société conclut que la loi n’est pas appliquée de la même manière pour tous.
L’histoire, aujourd’hui, exige un geste de méthode : distinguer ce qui est solidement attesté dans les récits disponibles — l’existence d’un scandale, sa localisation approximative, la présence d’un verrou institutionnel décrit, la politisation sous Chamoun — de ce qui relève de la mémoire amplificatrice — les détails nominaux, les chiffres, les appartenances sociales, la causalité directe avec un assassinat ultérieur. Ce tri n’est pas une prudence de style. C’est la condition pour raconter l’affaire sans la déformer.
Aafaf demeure, au fond, le nom d’une question : quand l’État est-il capable de protéger, et quand choisit-il, par calcul ou par paralysie, de laisser durer ? C’est cette question, bien plus que le scandale, qui explique pourquoi l’affaire continue de hanter les récits du Liban d’avant 1958.
Références
An-Nahar (récit rétrospectif détaillé sur l’affaire Aafaf et le rôle des procédures).
Elmarada (republication du même récit).
Almodon (mise en perspective sur la mémoire de l’affaire et son usage social).
Al-Quds (évocation de l’affaire et de sa dimension politique).
Notices biographiques et articles mémoriels sur Salim al-Lawzi, son enlèvement et son assassinat (1980).

