À Beyrouth, les portraits du pape Léon XIV s’alignent désormais sur les grands axes comme les panneaux publicitaires d’une tournée mondiale. Des banderoles blanches, tendues entre deux immeubles aux façades abîmées, reprennent des versets évangéliques sur la paix et la consolation des affligés. À quelques jours de l’arrivée du souverain pontife, prévue dimanche, l’ambiance est celle d’un compte à rebours fébrile dans un pays exsangue, mais déterminé à se montrer à la hauteur de l’événement. Dans les halls de l’aéroport, les arrivées en provenance de Sydney, Paris ou Montréal se succèdent. Une jeune Libanaise de la diaspora, rentrée d’Australie pour “voir le pape dans son pays et non à la télévision”, résume le sentiment d’une génération exilée qui revient le temps d’un week-end pour se reconnecter à une terre quittée sous la pression des crises successives.
Dans les paroisses de montagne comme dans les quartiers populaires de la capitale, les préparatifs s’enchaînent. Des groupes de volontaires répètent les chants de la grande messe prévue sur le front de mer. Des scouts, des mouvements de jeunesse, des associations caritatives organisent le transport de fidèles des régions lointaines vers Beyrouth. La visite de Léon XIV, premier pape à se rendre au Liban depuis 2012, est vécue comme un moment “historique” dans un pays meurtri par une décennie de collapsus économique, l’explosion du port et une année de guerre au Sud. L’idée de voir à nouveau un chef de l’Église universelle fouler le sol libanais nourrit une fierté que les chiffres de la pauvreté ne suffisent pas à étouffer.
Au centre-ville, les décorations s’efforcent de masquer les stigmates de l’effondrement. Des drapeaux jaune et blanc alternent avec les cèdres libanais au-dessus de trottoirs fissurés, tandis que des commerçants repeignent à la hâte des devantures restées ternes depuis la crise de 2019. La municipalité a lancé une série de travaux d’urgence sur les trajets que doit emprunter le cortège pontifical. Des lampadaires sont réparés, des ronds-points débarrassés de carcasses de voitures, des murs recouverts de fresques temporaires. Tout se passe comme si, l’espace de quelques jours, le pays voulait donner à voir une version restaurée de lui-même, sans pouvoir dissimuler complètement les ruines accumulées.
Un programme millimétré dans un pays au bord de la rupture
Le programme de la visite, rendu public par le Vatican et par les autorités libanaises, est dense et construit comme une traversée des traumatismes récents du pays. Le pape Léon XIV atterrira dimanche après-midi à l’aéroport international de Beyrouth, où il sera accueilli par le président Joseph Aoun avant de se rendre au palais de Baabda pour les premiers entretiens officiels. Une cérémonie protocolaire réunira autour de lui les trois têtes de l’exécutif, le président de la Chambre et le premier ministre Nawaf Salam, ainsi que des représentants de la vie politique et de la société civile. Cette première séquence doit donner le ton: insister sur la continuité institutionnelle d’un État que beaucoup, à l’étranger, ont trop vite considéré comme failli.
Le lendemain, Léon XIV se rendra à Annaya pour prier au tombeau de saint Charbel, figure emblématique de la piété maronite et symbole d’un monachisme rural très ancré dans l’imaginaire national. Ce déplacement, qui nécessite un important dispositif de sécurité sur des routes de montagne déjà fragilisées par le manque d’entretien, est conçu comme un hommage au rôle historique des chrétiens libanais dans l’équilibre du Levant. Au retour, le pape rejoindra Harissa, au-dessus de Jounieh, où il rencontrera l’épiscopat, les prêtres et les religieux, avant une grande veillée œcuménique et interreligieuse au centre de Beyrouth, sur la place des Martyrs, point de jonction entre quartiers chrétiens et musulmans.
Le troisième jour, la visite se fera plus explicitement sociale et mémorielle. Dans la matinée, le souverain pontife doit se rendre à l’Hôpital Psychiatrique de la Croix, à Jal el-Dib, établissement privé à but non lucratif, géré par un ordre religieux, qui accueille des centaines de patients chroniques dont le séjour est financé en partie par un État surendetté. Les équipes soignantes alertent depuis des années sur l’insuffisance des subventions publiques et sur la dépendance croissante à des dons privés pour assurer la nourriture, les médicaments et le chauffage. La décision de Léon XIV de consacrer une halte à cet hôpital, plutôt qu’à des institutions plus visibles, est interprétée comme un choix délibéré de mettre en lumière un secteur longtemps relégué au second plan: la psychiatrie et la santé mentale dans un pays traumatisé.
Dans l’après-midi, le pape se recueillera sur le site de l’explosion du port de Beyrouth, où plus de deux cents personnes ont trouvé la mort en août 2020 et où l’enquête judiciaire est toujours au point mort. Un temps de prière est prévu devant les silos éventrés, devenus un monument involontaire de l’impuissance de l’État. Enfin, une messe en plein air sera célébrée sur le front de mer de la capitale, transformé pour l’occasion en esplanade liturgique. Les organisateurs prévoient la présence d’environ cent mille fidèles, venus de tout le pays et de la diaspora, dans un dispositif de sécurité qui mobilisera l’armée, les forces de sécurité intérieure et des milliers de volontaires.
Un “message de paix et de coexistence” au milieu des menaces
Officiellement, le Saint-Siège présente ce déplacement comme un “message de paix, de coexistence et de solidarité” à un pays qui cumule crise économique, instabilité politique et tensions sécuritaires. La communication pontificale insiste sur le rôle singulier du Liban comme espace de pluralisme religieux, où chrétiens et musulmans partagent les mêmes institutions depuis l’indépendance, malgré des affrontements récurrents. Dans les nombreux entretiens accordés avant le voyage, les responsables catholiques locaux rappellent que “le Liban ne peut être réduit à un champ de bataille” et qu’il demeure un laboratoire fragile mais précieux de vie commune au Moyen-Orient.
Ce discours spirituel intervient alors que, sur le terrain, la paix reste largement théorique. Un an après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu de novembre 2024 entre Israël et le Hezbollah, les violations se comptent par milliers, faites de survols de drones, de frappes ponctuelles sur le Sud et, récemment, d’un bombardement meurtrier dans la banlieue sud de Beyrouth. Les habitants de la frontière vivent dans une “trêve de papier”, marquée par des destructions récurrentes d’infrastructures agricoles et des déplacements temporaires de population, au gré des montées de tension. Dans ce contexte, la présence du pape est perçue, y compris par des diplomates aguerris, comme un facteur susceptible de temporairement freiner les ardeurs militaires des protagonistes, ne serait-ce que par crainte de l’impact médiatique d’une escalade pendant la visite.
Le message religieux se veut également une réponse à la tentation, pour une partie de la jeunesse chrétienne, de considérer l’émigration comme la seule issue. Le Levant catholique s’est vidé en quelques décennies d’une bonne partie de ses fidèles, et les responsables religieux redoutent un affaissement irréversible de la présence chrétienne. Le parcours choisi par Léon XIV – de saint Charbel à Harissa, de Bkerké à la messe sur la corniche – vise à envoyer un signal à ceux qui hésitent encore à partir: le centre de gravité de l’Église universelle ne se trouve pas seulement à Rome, mais aussi dans ces communautés éprouvées qui continuent de tenir, malgré tout.
Une récupération politique assumée mais encadrée
À Baabda comme au Grand Sérail, personne ne nie l’intérêt politique du voyage. Pour le président Joseph Aoun, élu sur la promesse de restaurer la souveraineté de l’État et de remettre le pays sur une trajectoire de normalisation avec ses partenaires, accueillir le pape au lendemain de la signature d’un accord de délimitation maritime avec un pays voisin offre une occasion rare de montrer un Liban qui décide encore pour lui-même. La cérémonie organisée au palais présidentiel, avec revue de la garde d’honneur et discours convergents sur le “rôle du Liban dans la région”, s’inscrit dans cette stratégie de reconquête d’une image d’État responsable, capable de garantir la sécurité d’un chef religieux mondial.
Le premier ministre Nawaf Salam, ancien diplomate et juge international, joue de son côté une carte de crédibilité auprès des capitales occidentales. Son gouvernement, en place depuis février 2025, tente de convaincre les bailleurs de la sincérité d’un programme de réformes qui inclut une restructuration bancaire, une réforme fiscale et un accord avec le Fonds monétaire international. Dans ce cadre, la présence du pape est utilisée comme un argument supplémentaire pour montrer qu’il existe encore un interlocuteur institutionnel à Beyrouth. Les communiqués officiels insistent sur la coordination étroite entre les services de sécurité, les autorités civiles et les instances ecclésiales pour garantir le bon déroulement du voyage, comme pour contredire l’image d’un État paralysé.
Cette récupération politique ne se limite pas aux institutions. Les partis traditionnels multiplient les affiches où leurs dirigeants apparaissent en arrière-plan de la silhouette pontificale, ou reprennent sur leurs réseaux les phrases jugées les plus “compatibles” avec leurs lignes respectives. Certains responsables mettent l’accent sur l’appel à la souveraineté nationale pour réaffirmer leur opposition aux ingérences étrangères. D’autres insistent sur les passages relatifs à la lutte contre la pauvreté, à la corruption ou à l’importance de l’éducation, pour se présenter comme les mieux placés pour répondre aux attentes sociales que le pape ne manquera pas de rappeler. Dans ce jeu, chacun cherche à préempter une partie du message, sans pouvoir orienter le contenu des discours pontificaux eux-mêmes, préparés avec soin à Rome et au Liban.
Une société épuisée qui projette ses attentes
Au-delà des calculs politiques, la visite cristallise les espoirs d’une société éprouvée par des chocs successifs. Dans les témoignages recueillis ces derniers jours, reviennent les mêmes thèmes: le désir de voir le Liban “regarder autrement” par la communauté internationale, la fatigue d’être évoqué uniquement à travers le prisme de la crise financière, des explosions et des guerres, et l’attente – parfois naïve, souvent lucide – que la venue d’une figure mondiale puisse au moins briser un certain isolement. Des familles de déplacés du Sud disent espérer que le pape évoquera explicitement le sort de ceux qui vivent depuis un an entre retour précaire au village et menace de nouveaux bombardements.
Dans les quartiers populaires de Beyrouth et de Tripoli, d’autres préoccupations dominent: la hausse des prix, la raréfaction de l’emploi stable, la dégradation des services de santé et d’éducation. Pour ces Libanais-là, la visite pontificale n’est pas une fin en soi, mais un possible amplificateur de leurs difficultés. Des associations caritatives, des ONG locales espèrent que la mise en avant des institutions hospitalières, scolaires ou sociales pendant le voyage se traduira par un afflux de dons et de soutiens ciblés. Le choix de Jal el-Dib, avec son hôpital psychiatrique emblématique des défaillances de la protection sociale, répond à cette attente d’une visibilité accrue pour des réalités souvent invisibles.
Les jeunes, notamment ceux de la diaspora revenus pour l’occasion, projettent d’autres questions sur l’événement. Certains espèrent un discours sur la responsabilité des élites, sur la nécessité de clarifier le partage des armes et du pouvoir entre l’État et les acteurs armés, sur l’urgence de réformes institutionnelles qui permettraient enfin de tourner la page de la paralysie. D’autres, plus sceptiques, considèrent que la portée politique du voyage sera limitée, mais se réjouissent malgré tout de voir le Liban, pour quelques jours, au centre d’un récit qui ne soit pas seulement celui de la faillite.
Une vitrine internationale aux retombées encore incertaines
Pour l’instant, les effets les plus tangibles de la visite se lisent dans des indicateurs très concrets. Les hôteliers annoncent des taux d’occupation en nette hausse sur le week-end, dopés par la diaspora et par des pèlerins venant des pays voisins. Les compagnies aériennes ont ajouté des rotations en direction de Beyrouth, tandis que les agences de voyage proposent des forfaits combinant participation à la messe pontificale, visites de sanctuaires et excursions touristiques. Sur le front de mer, les restaurateurs et les cafés anticipent une affluence inédite, après des mois de fréquentation irrégulière.
Les services de sécurité, eux, sont engagés dans une opération de coordination d’une ampleur rare. Un centre conjoint de commandement a été mis en place pour gérer les flux de foule, les risques d’incident et la protection du cortège pontifical sur des trajets parfois étroits et sinueux. Des exercices ont été organisés sur la corniche, à Harissa et à proximité du port, pour tester les plans d’évacuation en cas d’urgence. Les autorités affirment être en contact permanent avec plusieurs services étrangers spécialisés dans la protection des personnalités de haut rang, tout en soulignant que la réussite logistique de la visite sera un message en soi sur la résilience de l’appareil sécuritaire libanais.
Les diplomates, enfin, observent la séquence avec attention. Certains y voient l’occasion d’inscrire le Liban dans un registre symbolique plus positif, susceptible de préparer des initiatives ultérieures sur la mise en œuvre du cessez-le-feu au Sud ou sur le soutien aux institutions éducatives et sociales du pays. D’autres rappellent que les décisions clés sur la guerre et la paix dans la région se prennent ailleurs et que la visite ne suffira pas à inverser des dynamiques militaires et économiques profondément ancrées. Dans tous les cas, à mesure que s’approche l’atterrissage de Léon XIV, le Liban se prépare à montrer au monde un visage à la fois fragile et digne, suspendu entre la ferveur d’un peuple en attente et les calculs d’un système politique qui cherche, une fois encore, à tirer parti d’un événement qui le dépasse.



