Le 22 janvier 1996, après treize années de fermeture forcée due à la guerre civile, la Bourse de Beyrouth reprend ses activités dans un bâtiment provisoire du quartier de Hamra, marquant un symbole fort de la reconstruction nationale. Fondée en 1920 sous le mandat français, cette institution, autrefois la plus active du Moyen-Orient, avait cessé ses opérations en 1983 au plus fort des combats qui ravageaient la capitale. Ce jour-là, sous l’impulsion du gouvernement dirigé par Rafic Hariri, premier ministre depuis 1992, une douzaine d’entreprises, dont des banques comme la Banque Audi et la Société générale de Banque au Liban, sont cotées pour la première session. L’indice initial est fixé à 100 points, et les volumes échangés s’élèvent à environ 500 000 dollars, un démarrage modeste mais porteur d’espoirs pour attirer des investissements arabes et internationaux. Fouad Seniora, alors ministre d’État pour les Affaires financières, déclare lors de la cérémonie d’ouverture : « C’est un jour très important pour l’économie libanaise, car la Bourse aidera à attirer un grand nombre d’investisseurs et à activer le marché monétaire et le marché des capitaux dans le pays. » Cette réouverture s’inscrit dans le vaste plan de reconstruction post-guerre, financé par des prêts internationaux et des investissements privés, alors que le Liban émerge d’un conflit ayant causé des pertes estimées à 25 milliards de dollars et détruit 80 % des infrastructures de Beyrouth.
Le contexte de la fermeture pendant la guerre civile
La Bourse de Beyrouth, établie par décret du commissaire français en 1920, avait connu son apogée dans les années 1960 et 1970, servant de plaque tournante financière pour le Moyen-Orient. À son pic, elle traitait les actions de 43 sociétés, incluant des banques, des industries et des compagnies d’assurance, avec un volume quotidien moyen de plusieurs millions de dollars. Beyrouth, surnommée la « Suisse du Moyen-Orient », attirait des capitaux de toute la région grâce à son secret bancaire rigoureux et à sa stabilité relative. Cependant, le déclenchement de la guerre civile en avril 1975 change radicalement la donne. Les combats intermittents perturbent d’abord les opérations, avec des sessions irrégulières et une chute progressive de la liquidité. En 1982, l’invasion israélienne aggrave la situation : les bombardements sur le centre-ville, où se trouvait le siège historique de la Bourse place Riad el-Solh, endommagent gravement les installations. Les échanges deviennent sporadiques, limités à des transactions over-the-counter entre brokers, et la confiance des investisseurs s’effondre face à l’instabilité sécuritaire.
En 1983, au cœur des affrontements les plus intenses entre milices rivales et forces étrangères, la Bourse ferme officiellement ses portes. Cette suspension, initialement temporaire, s’étend sur treize ans, coïncidant avec la durée totale de la guerre civile qui s’achève en 1990 avec les accords de Taëf. Pendant cette période, l’économie libanaise sombre dans le chaos : hyperinflation atteignant 487 % en 1987, dévaluation massive de la livre libanaise passant de 3,5 pour un dollar en 1975 à plus de 2 500 en 1992, et une dette publique qui explose. Les marchés informels prennent le relais, avec des échanges de titres effectués dans des cafés ou des bureaux privés, mais sans cadre réglementaire ni transparence. Les pertes pour les investisseurs sont colossales, beaucoup de sociétés cotées voyant leurs actifs détruits ou expropriés. Selon des rapports de la Banque centrale du Liban, le secteur financier, pilier de l’économie, perd plus de 50 % de sa capacité opérationnelle, forçant de nombreuses banques à consolider ou à fermer des branches.
La nomination d’un nouveau comité d’administration en 1994, sous l’égide du ministère des Finances, pose les bases de la relance. Composé d’experts financiers et de représentants du secteur privé, ce comité collabore avec la Bourse de Paris pour moderniser les infrastructures : installation d’un système informatisé de cotation, adoption de règles de transparence alignées sur les standards internationaux, et exemptions fiscales pour inciter les listings. Rafic Hariri, milliardaire et entrepreneur en construction, joue un rôle pivotal. Élu premier ministre en octobre 1992, il lance le plan Horizon 2000, un programme ambitieux de 18 milliards de dollars pour reconstruire Beyrouth, incluant la création de Solidere, la société immobilière chargée de revitaliser le centre-ville. La réouverture de la Bourse est vue comme un catalyseur essentiel pour financer ces projets via des émissions d’actions et d’obligations.
Les préparatifs techniques et réglementaires pour la réouverture
Dès 1994, les autorités libanaises entament une refonte complète du cadre légal. Une nouvelle loi sur les marchés financiers est promulguée en 1995, instaurant une commission de surveillance indépendante pour prévenir les manipulations et assurer la protection des investisseurs. Les exemptions fiscales sont accordées : les dividendes des actions cotées sont exonérés d’impôt pendant cinq ans, et les plus-values sur cessions bénéficient d’un taux réduit. Pour attirer les capitaux étrangers, la Bourse s’ouvre aux investisseurs non résidents sans restrictions, avec des partenariats signés avec des places européennes comme Paris et Londres pour des formations et des transferts technologiques.
Le siège provisoire à Hamra est équipé d’un système électronique fourni par la société française Sicovam, permettant des cotations en temps réel et des settlements en T+3. Douze sociétés sont initialement listées, représentant un capital total de 1,2 milliard de dollars, principalement des banques et des cimenteries comme Holcim Liban, essentielles à la reconstruction. Fady Rizk, nommé président de la Bourse en 1995, supervise les tests : des simulations de trading sont menées en décembre 1995 avec une quarantaine de brokers accrédités. Rizk déclare à l’époque : « C’est un nouveau départ pour l’économie libanaise, prouvant notre résilience face à l’adversité. » Les autorités prévoient une croissance rapide, avec l’objectif de doubler le nombre de listings d’ici 1998.
La session d’ouverture du 22 janvier 1996 : Détails d’une journée symbolique
Le 22 janvier 1996, la cérémonie débute à 10 heures dans la salle de trading de Hamra, en présence de ministres, de banquiers et de diplomates. Fouad Seniora sonne la cloche traditionnelle, héritée de l’ancienne Bourse, marquant le début des échanges. La première transaction porte sur des actions de Solidere, la société emblématique de Hariri, cotée à 10 dollars l’unité. Au total, 50 000 actions changent de mains ce jour-là, pour un volume de 500 000 dollars, avec des prix stables malgré une volatilité initiale due à l’excitation des brokers. L’indice BSE, recalibré à 100, clôture en légère hausse de 0,5 %.
Les médias internationaux couvrent l’événement : The Washington Post titre « In Beirut, a Market is Reborn », soulignant l’optimisme ambiant. Hariri, absent pour un voyage officiel, envoie un message lu par Seniora : « La réouverture de la Bourse est un pas décisif vers la restauration de Beyrouth comme centre financier régional. » Les premiers investisseurs sont majoritairement libanais de la diaspora, rapatriant des fonds d’Europe et du Golfe, attirés par les incitations fiscales. Des partenariats avec la Bourse de Paris permettent des cotations croisées, facilitant l’accès aux marchés européens.
Évolution immédiate post-réouverture : Croissance et défis des années 1990
Dans les mois suivants, la Bourse gagne en momentum. En juin 1996, Solidere émet 65 millions d’actions, levant 650 millions de dollars pour financer la reconstruction du centre-ville, un projet couvrant 1,8 million de mètres carrés avec des immeubles résidentiels, commerciaux et des infrastructures portuaires. L’indice BSE grimpe de 50 % en 1996, atteignant 150 points, porté par des listings supplémentaires comme Byblos Bank et BLOM Bank. Les volumes quotidiens passent à 2 millions de dollars en moyenne, avec une capitalisation marché atteignant 2 milliards de dollars fin 1996.
Cependant, des défis émergent : la volatilité due aux tensions régionales, comme les bombardements israéliens au sud en avril 1996 lors de l’opération « Raisins de la colère », provoque une chute temporaire de 10 %. La dette publique, financée par des eurobonds émis via la Bourse, s’alourdit, passant de 3 milliards de dollars en 1992 à 18 milliards en 2000. Hariri réinvestit personnellement, via sa société Saudi Oger, dans des projets comme l’aéroport de Beyrouth, reliant l’économie réelle au marché boursier.
En 1997, la Bourse déménage dans un nouveau siège au centre-ville, conçu par des architectes français, avec une salle de trading high-tech. Des réformes continues : introduction de produits dérivés en 1998 et d’un indice sectoriel pour les banques, qui représentent 70 % de la capitalisation. La croissance culmine en 1999 avec une hausse de 300 % de l’indice entre 1996 et 2000, attirant des fonds souverains du Koweït et des Émirats.
La Bourse face aux crises successives des années 2000
Les années 2000 apportent de nouveaux défis. L’assassinat de Hariri en février 2005 déclenche une crise politique, avec une chute de 20 % de l’indice en une semaine. Pourtant, la Bourse rebondit, atteignant un pic de 1 500 points en 2008, avec une capitalisation de 20 milliards de dollars. La guerre de juillet 2006 avec Israël cause une suspension temporaire de trois jours, mais les échanges reprennent rapidement, soutenus par des aides internationales.
La crise financière mondiale de 2008 impacte modérément : l’indice perd 15 %, mais les banques libanaises, solides grâce à des réserves élevées, attirent des dépôts arabes. En 2011, les retombées du Printemps arabe et la guerre syrienne entraînent un afflux de réfugiés, gonflant la dette publique à 150 % du PIB. La Bourse stagne, avec des volumes annuels tombant à 1 milliard de dollars en 2015.
L’effondrement économique depuis 2019 : Un parallèle avec les années de guerre
Depuis octobre 2019, la Bourse subit les effets de la pire crise économique de l’histoire libanaise. La dévaluation de la livre, passant de 1 500 à plus de 150 000 pour un dollar en 2025, érode la confiance. Les banques, insolvables avec des pertes cumulées de 72 milliards de dollars, voient leurs actions chuter : BLOM Bank perd 80 % de sa valeur entre 2019 et 2023. La capitalisation marché tombe à 10 milliards de dollars en 2020, avant une légère reprise à 20 milliards en 2024, soutenue par des réformes timides.
En 2025, sous le cabinet de Nawaf Salam, formé en février, des négociations avec le FMI pour un prêt de 3 milliards de dollars incluent des mesures pour relancer la Bourse, comme la restructuration bancaire. Le ministre des Finances, confirmé par les communiqués du Conseil des ministres, annonce en juillet 2025 un budget équilibré pour la première fois depuis 2018, avec des dépenses de 12 milliards de dollars. Pourtant, l’inflation à 120 % et le PIB contracté de 8 % en 2024 pèsent lourd.
Les projets de privatisation comme levier potentiel de relance
Dans ce contexte de crise persistante, les discussions sur la privatisation d’actifs publics émergent comme une piste pour injecter de la liquidité dans l’économie. Le gouvernement de Nawaf Salam, confronté à une dette publique dépassant les 100 milliards de dollars selon les rapports de la Banque centrale, a évoqué en 2025 des plans pour céder des participations dans des secteurs comme les télécommunications, l’électricité et les ports. Ces initiatives, inscrites dans les négociations avec le FMI, visent à générer des recettes estimées à plusieurs milliards de dollars pour combler les déficits budgétaires. Cependant, le mode de mise en œuvre de ces privatisations suscite des débats intenses au sein des cercles économiques et politiques libanais.
Traditionnellement, les ventes d’actifs publics au Liban ont souvent pris la forme de transactions de gré à gré, impliquant des négociations directes avec des investisseurs sélectionnés, parfois liés à des intérêts politico-financiers influents. Par exemple, dans les années 1990, certaines cessions liées à la reconstruction post-guerre ont été critiquées pour leur opacité, favorisant des groupes proches du pouvoir. En 2025, des propositions similaires pour privatiser une partie d’Electricité du Liban ou de la compagnie de téléphonie Ogero ont soulevé des préoccupations quant à une concentration des actifs entre les mains d’entités privées connectées à des factions confessionnelles ou régionales, comme des consortiums sunnites à Tripoli ou chiites au sud, sans appel d’offres ouvert.
Pourtant, une approche alternative pourrait transformer ces privatisations en un outil de relance pour la Bourse de Beyrouth. Au lieu de ventes privées, des offres publiques d’achat (OPA) et des introductions en Bourse (IPO) permettraient d’ouvrir ces actifs à un plus large éventail d’investisseurs, tant locaux qu’internationaux. Ce mécanisme, aligné sur les pratiques des marchés matures comme ceux de Paris ou de New York, injecterait de la transparence et stimulerait les volumes d’échanges. Par exemple, une IPO pour 30 % du capital d’Ogero pourrait lever jusqu’à 1 milliard de dollars, selon des estimations du ministère des Télécommunications en septembre 2025, tout en augmentant la capitalisation boursière globale. Cela favoriserait une distribution plus équitable des bénéfices, réduisant les risques de capture par des intérêts politico-financiers et renforçant la confiance des investisseurs étrangers, échaudés par les scandales passés.
Les experts du secteur, lors de conférences organisées par la Commission des marchés de capitaux en novembre 2025, ont insisté sur ce potentiel. Une telle stratégie pourrait doubler les listings actifs sur la Bourse, actuellement limités à une quarantaine de sociétés, majoritairement bancaires. En intégrant des entreprises publiques via des OPA, la Bourse gagnerait en profondeur sectorielle, couvrant l’énergie, les transports et les services publics, et attirerait des fonds souverains du Golfe, qui ont exprimé un intérêt conditionnel à des processus ouverts. De plus, cela alignerait le Liban sur les conditions du FMI, qui, dans son rapport d’octobre 2025, conditionne l’aide à des réformes incluant une privatisation transparente pour éviter les monopoles privés.



