vendredi, janvier 23, 2026

Les derniers articles

Articles liés

Le ministre libanais des Finances Yassine Jaber relance le débat sur les dépôts gelés avec un plan controversé

- Advertisement -

Le 4 septembre 2025, le ministre libanais des Finances, Yassine Jaber, a ravivé les discussions autour des dépôts bancaires gelés depuis la crise économique de 2019, en présentant un plan qui vise à rembourser intégralement en espèces les dépôts inférieurs à 100 000 dollars, couvrant ainsi 85 % des comptes. Pour les montants supérieurs, il propose une conversion en obligations d’État négociables sur les marchés secondaires, avec des taux d’intérêt plus attractifs et des clauses de liquidité renforcées. Lors de cette annonce, Jaber a souligné la nécessité d’un partage de la charge entre l’État, le secteur bancaire et la Banque du Liban (BDL), tout en admettant que ce projet requiert l’adoption rapide de lois en suspens au Parlement et un consensus politique, chose rare dans le contexte libanais fragmenté.

Ce plan, qui émerge alors que le Liban peine à sortir d’une crise financière profonde, marque une tentative de résolution partielle d’un dossier qui pèse sur des millions de Libanais. Depuis l’automne 2019, les banques ont imposé des restrictions unilatérales sur les retraits, gelant effectively des milliards de dollars de dépôts. Jaber, nommé ministre en février 2025 dans le cadre d’un gouvernement formé sous pression internationale, a insisté sur la volonté collective de “se partager la charge du remboursement”. Il a évoqué des discussions avec la BDL et les associations bancaires pour finaliser les modalités, précisant que les obligations d’État seraient émises avec des maturités étalées sur plusieurs années, potentiellement jusqu’à 15 ans, afin de ne pas surcharger les finances publiques déjà exsangues.

Les petits épargnants, souvent des ménages modestes ou des retraités, seraient les premiers bénéficiaires, avec un remboursement en espèces prioritaires. Cela concerne environ 84 % à 85 % des déposants, selon les estimations du ministre, qui représentent une masse critique de la population touchée par la crise. Pour les gros clients, la conversion en obligations vise à transformer les dépôts en instruments financiers potentiellement rentables, avec des taux d’intérêt compétitifs – Jaber a mentionné des niveaux supérieurs à ceux des plans antérieurs, sans préciser de chiffres exacts lors de sa déclaration. Ces obligations pourraient être négociées sur le marché secondaire, offrant une liquidité théorique aux détenteurs qui souhaitent monétiser leurs actifs plus rapidement.

Cependant, cette proposition soulève de vives interrogations sur sa viabilité et son équité. Dans un pays où la confiance dans les institutions financières est au plus bas, ce plan apparaît comme une énième tentative de reporter les pertes sur les épaules des déposants et de la population, au profit d’un secteur bancaire accusé de malgestion chronique. Jaber a reconnu les défis, notant que “aucun système bancaire au monde ne peut restituer les fonds des déposants d’un seul coup”, une phrase qu’il a répétée lors d’une interview télévisée le 1er septembre 2025, soulignant la nécessité d’une approche graduelle.

Le contexte de la crise bancaire libanaise : un effondrement systémique

Pour comprendre l’ampleur de ce plan, il faut replonger dans les racines de la crise qui a éclaté en octobre 2019. À cette époque, des manifestations massives ont révélé au grand jour les dysfonctionnements d’un système financier basé sur une dette publique insoutenable et une dépendance aux dépôts en devises étrangères. Les banques libanaises, attirant des fonds de la diaspora avec des taux d’intérêt élevés, ont investi massivement dans des obligations d’État, créant un cercle vicieux où l’État finançait son déficit par les dépôts des citoyens. Lorsque la bulle a éclaté, avec une dévaluation de la livre libanaise de plus de 95 % et un défaut sur la dette souveraine en mars 2020, les banques ont gelé les accès aux comptes en dollars, imposant des limites de retrait draconiennes – souvent limitées à quelques centaines de dollars par mois.

Depuis lors, les pertes estimées du secteur bancaire s’élèvent à environ 70 milliards de dollars, selon des évaluations de la BDL et du Fonds monétaire international (FMI). La BDL, sous la direction de l’ancien gouverneur Riad Salamé, accusé de corruption et d’enrichissement illicite, a maintenu un taux de change officiel fictif à 1 507 livres pour un dollar, tandis que le marché noir atteignait des sommets à plus de 100 000 livres en 2023. Wassim Mansouri, gouverneur par intérim depuis juillet 2023 et confirmé en mars 2025, a stabilisé partiellement la monnaie, ramenant le taux à environ 89 500 livres par dollar en septembre 2025, mais sans résoudre le problème des dépôts gelés.

Le gouvernement libanais, paralysé par des divisions politiques, n’a adopté que sporadiquement des réformes exigées par le FMI pour débloquer un prêt de 3 milliards de dollars signé en avril 2022. Parmi celles-ci, la loi sur la restructuration bancaire adoptée en avril 2025 permettait déjà d’envisager des conversions de dépôts en actions ou obligations, un mécanisme connu sous le nom de “bail-in”. Jaber, en tant que vétéran de la politique libanaise – ancien ministre de l’Économie en 1995 et des Travaux publics en 2004 –, s’inscrit dans cette lignée. Membre du mouvement Amal, il a été élu député à plusieurs reprises jusqu’en 2022, et sa nomination en février 2025 faisait partie d’un compromis pour former un gouvernement après des mois de vide institutionnel.

Les détails techniques du plan Jaber : une approche en phases

Le plan présenté le 4 septembre 2025 s’articule autour de trois phases, comme Jaber l’avait esquissé lors d’une interview avec Asharq Al-Awsat en avril 2025. La première phase cible les dépôts jusqu’à 100 000 dollars, remboursés en espèces via un fonds de récupération des dépôts, financé partiellement par des taxes sur les gains exceptionnels des banques et de la BDL. Cela concernerait une masse de dépôts estimée à environ 20 milliards de dollars, selon des données de l’Association des banques du Liban (ABL). Jaber a insisté sur le fait que ce remboursement serait “intégral”, sans haircut, pour préserver la confiance des petits épargnants.

La deuxième phase vise les dépôts entre 100 000 et 500 000 dollars, ou potentiellement jusqu’à 1 million, avec une combinaison de cash et d’obligations. Ici, les clauses de liquidité améliorées permettraient aux détenteurs de vendre ces obligations sur un marché secondaire, théoriquement le Beirut Stock Exchange (BSE). Les taux d’intérêt, qualifiés de “plus compétitifs” par le ministre, pourraient atteindre 4 % à 5 %, contre 1 % à 2 % dans des projets antérieurs comme celui du gouvernement Diab en 2020.

Enfin, la troisième phase concerne les gros dépôts, souvent détenus par des institutions ou des familles influentes, convertis majoritairement en obligations d’État ou en actions bancaires. Jaber a déclaré le 1er septembre 2025 que “une partie des dépôts gelés ne pourront être restitués que sous forme d’actions”, confirmant une approche de bail-in rejetée par de nombreux déposants. Ces actions permettraient aux déposants de devenir actionnaires des banques restructurées, avec l’espoir de récupérer de la valeur si le secteur se redresse. Le partage de la charge implique que l’État assume une partie des pertes via des émissions de dette, la BDL via ses réserves – qui s’élèvent à environ 10,35 milliards de dollars en avril 2025 –, et les banques via des fusions forcées, comme l’a suggéré Jaber en avril.

L’absence de marché secondaire : un frein majeur à la liquidité

L’un des aspects les plus problématiques du plan réside dans la promesse de négociabilité des obligations sur un marché secondaire. Au Liban, le BSE reste largement inactif depuis des années, manquant cruellement de liquidité et d’investisseurs. Sans un marché structuré et dynamique, les transactions se limiteraient à des ventes de gré à gré, souvent directement aux banques ou à des intermédiaires. Des experts, cités dans des analyses récentes, estiment que ces obligations pourraient se vendre à 15 % ou 20 % de leur valeur nominale, permettant aux banques d’acquérir ces actifs à bas prix et de réaliser des profits substantiels une fois le marché stabilisé.

Cette situation expose les déposants à une dépréciation accélérée, particulièrement dans un contexte d’inflation persistante – l’indice des prix à la consommation a grimpé de 70 % en 2024, selon la Banque mondiale. Le plan Jaber, en ne prévoyant pas de mesures pour revitaliser le BSE ou attirer des investisseurs étrangers, semble ignorer cette réalité, transformant les obligations en instruments financiers risqués plutôt qu’en solutions viables.

Un transfert de pertes vers l’État et la population

Le refus catégorique que l’État assume le coût de la malgestion des banques privées est au cœur des critiques. Les banques, accusées d’avoir investi imprudemment dans la dette publique et d’avoir profité d’un système de Ponzi sous Salamé, devraient porter la responsabilité principale. Pourtant, le plan transfère une part significative des pertes vers l’État, via des émissions d’obligations qui alourdiront la dette publique, déjà à 150 % du PIB en 2025. Les contribuables, à travers des impôts futurs ou des coupes budgétaires, paieront ainsi pour les erreurs des banquiers.

Jaber a admis ce partage lors de son intervention du 1er septembre, mais sans détailler les proportions exactes, laissant planer le doute sur une répartition équitable. Cette approche contraste avec les exigences du FMI, qui insiste sur une restructuration où les actionnaires et les gros déposants absorbent les pertes en premier.

Où sont les projets de justice contre les irrégularités bancaires ?

Au-delà de ces mécanismes financiers, une question cruciale émerge : où sont les initiatives pour punir les irrégularités commises par les banques, telles que celles révélées par l’audit d’Alvarez & Marsal ? Ce rapport préliminaire, publié en août 2023, a mis en lumière des années de misconduct à la BDL, incluant des “commissions illégitimes” s’élevant à 111 millions de dollars payées à des intermédiaires entre 2015 et 2020. L’audit a dénoncé un manque de gouvernance, des dépenses inappropriées – comme des donations totalisant près de 20,4 millions de dollars – et des pratiques contraires à l’éthique, impliquant directement l’ancien gouverneur Riad Salamé.

Malgré ces révélations accablantes, le plan Jaber reste muet sur des poursuites judiciaires systématiques. En février 2025, la procureure Ghada Aoun a lancé des poursuites contre cinq banques et Salamé, les accusant d’avoir accordé des prêts en dollars frais de manière irrégulière. En juillet 2025, des mandats d’arrêt ont été émis contre deux ex-cadres de la Creditbank pour corruption, détournement de fonds et blanchiment. Plus récemment, en août 2025, un procès historique s’est ouvert aux États-Unis contre la BDL et plusieurs banques membres de l’ABL, accusées de fraude massive.

Cependant, ces actions isolées ne constituent pas un plan global de justice. La loi de restructuration bancaire, adoptée fin juillet 2025 et publiée le 21 août, est critiquée pour son opacité et ses suspicions de favoriser les anciens actionnaires, qui bloquent les réformes. Des transferts suspects vers l’étranger, comme ceux impliquant HSBC et visés par des enquêtes suisses en juillet 2025, soulignent les malversations persistantes, sans que le plan Jaber n’intègre de mécanismes pour récupérer ces fonds illicites ou sanctionner les responsables.

Cette absence de focus sur la justice renforce le sentiment que le plan protège les élites bancaires plutôt que de les tenir responsables. Des audits comme celui d’Alvarez & Marsal, repris en octobre 2021 après une suspension due au secret bancaire, ont révélé des irrégularités systémiques, pourtant les fusions bancaires envisagées – réduisant le nombre d’institutions de 70 à une vingtaine – risquent de concentrer le pouvoir sans assainissement préalable.

Les implications immédiates pour l’économie libanaise

Le remboursement des petits dépôts pourrait injecter de la liquidité dans les ménages, stimulant la consommation dans un pays où le PIB par habitant a chuté de 8 000 dollars en 2019 à moins de 3 000 en 2025. La BDL, sous Mansouri, a lancé des initiatives comme la plateforme Sayrafa en 2021 pour stabiliser les changes, et ce plan s’inscrit dans une logique de normalisation graduelle.

Pourtant, la conversion en obligations pour les gros dépôts perpétue l’économie de cash, où 80 % des transactions se font en liquide, selon le FMI. Cela maintient le Liban sur la liste grise du GAFI, compliquant les relations avec les banques internationales. Jaber, lors des réunions du FMI en avril 2025, avait promis des réformes pour en sortir, mais le plan priorise la survie des banques.

Les rôles des acteurs clés : un équilibre précaire

La BDL joue un rôle pivot, avec ses réserves en or – 18 milliards de dollars – comme garantie implicite. Mansouri, crédité d’avoir augmenté les réserves de 210 millions en début 2025, supervise la restructuration, incluant Al-Qard al-Hassan, sanctionnée par les États-Unis.

Les banques, via l’ABL, soutiennent le plan car il les exonère partiellement. Elles plaident pour un bailout étatique, mais des audits révèlent des irrégularités massives. L’État, avec un budget 2025 d’austérité (3,3 milliards de dollars), peine à financer ce partage.

Les réactions récentes et les dynamiques en cours

Les 2 et 3 septembre 2025, des débats sur les réseaux sociaux ont mis en lumière le scepticisme. Des analystes avertissent que les obligations, sans marché liquide, se vendront à des fractions de valeur, enrichissant les spéculateurs. Une session du comité des Finances le 1er septembre, présidée par Ibrahim Kanaan, a montré des tensions, avec des accusations de procrastination.

En septembre 2025, le Liban signe un accord avec la Banque mondiale pour 210 millions en infrastructures, mais le plan Jaber reste le test ultime. Les déposants, via des unions comme celle de Fouad Debs, dénoncent un “vol légalisé”, avec des manifestations à Beyrouth. Le ministre, en signant des décrets pour des bonus militaires le 1er septembre, gère au jour le jour, mais les implications du plan – injection de cash pour les petits, dilution pour les gros – soulignent les inégalités, où les banques échappent aux conséquences, laissant l’État absorber les chocs.

Les poursuites isolées, comme celles contre Creditbank en juillet 2025 ou le procès US en août, n’intègrent pas le plan, qui semble ignorer les commissions illégales révélées par Alvarez & Marsal. Cette omission renforce les critiques sur un système qui priorise la stabilisation sur la justice, avec des réformes bloquées par d’anciens actionnaires en 2025.

- Advertisement -
Newsdesk Libnanews
Newsdesk Libnanewshttps://libnanews.com
Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

A lire aussi