vendredi, février 20, 2026

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Le projet de « Syrie nouvelle » : où se place le Liban dans les plans de Washington et de Riyad ?

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Une expression floue, un agenda bien réel

L’expression de « Syrie nouvelle » circule depuis plusieurs années dans les discussions diplomatiques et les notes de think tanks. Elle ne renvoie pas à un plan officiel, encore moins à une carte publiée, mais à une idée générale : celle d’un Proche-Orient réorganisé autour d’une Syrie recomposée, avec de nouveaux équilibres sécuritaires, économiques et territoriaux. Au fil des réunions, des conférences et des fuites dans la presse, ce concept a pris corps, au point d’inquiéter directement le Liban.

Pour une partie des responsables libanais, ces scénarios ne sont pas abstraits. Ils entendent, dans les propos d’émissaires américains ou de partenaires régionaux, l’idée que le Liban serait voué à devenir l’appendice d’un ensemble plus vaste centré sur Damas, qu’il s’agisse d’intégration économique, d’alignement sécuritaire ou de mise en cohérence des politiques énergétiques. D’où une question insistante : dans ce projet de « Syrie nouvelle », quelle place est réservée au Liban, et à quelles conditions ?

Entre Washington et Riyad, les visions ne sont pas identiques, mais elles se rejoignent sur un point : il n’est plus possible de traiter le dossier syrien comme un simple conflit gelé, sans horizon de recomposition. Pour le Liban, qui partage une frontière longue et poreuse avec son voisin, et dont une partie de la vie politique reste marquée par l’histoire de la tutelle syrienne, cette perspective est lourde de conséquences.

Aux États-Unis, du changement de régime au contrôle des paramètres

De la chute espérée à la gestion du statu quo

Au début de la guerre en Syrie, le discours américain était centré sur le changement de régime. La « nouvelle Syrie » espérée à Washington devait être, à l’époque, une Syrie débarrassée du pouvoir en place, dotée d’institutions pluralistes, d’une économie ouverte et alignée sur les priorités stratégiques occidentales. Les années ont passé, le régime s’est maintenu grâce à l’appui de Moscou et de Téhéran, et la réalité sur le terrain a enterré cette première version du scénario.

Au fil du temps, l’objectif s’est déplacé. Il ne s’agit plus de renverser Damas, mais de contrôler autant que possible les paramètres de la recomposition : zones d’influence, corridors de circulation, réseaux énergétiques, présence militaire étrangère, circuits de reconstruction. La « Syrie nouvelle » évoquée dans certaines notes américaines est une Syrie dont le régime central demeure, mais dont la marge de manœuvre serait limitée par des arrangements sécuritaires et économiques imposés de l’extérieur.

Dans ce schéma, le territoire syrien est déjà de facto morcelé : zone d’influence turque au nord-ouest, administration dominée par les forces kurdes au nord-est, poches rebelles, présence russe et iranienne, régime contrôlant l’essentiel des grandes villes. La question pour Washington n’est plus de réunifier sous une bannière démocratique, mais de contenir les adversaires, de sécuriser les frontières d’alliés clés et de peser sur les flux.

Les leviers américains : sanctions, frontières et énergie

Les États-Unis disposent, dans ce contexte, de trois leviers principaux. Le premier est celui des sanctions, en particulier le dispositif connu sous le nom de « Caesar Act », qui entrave l’accès de la Syrie aux circuits financiers internationaux et pèse sur tout projet de reconstruction. Le second est celui des frontières : présence militaire dans le nord-est syrien, soutien à certains partenaires locaux, travail avec la Jordanie, l’Irak et le Liban pour contrôler les échanges.

Le troisième levier est énergétique. Les discussions sur les gazoducs, les interconnexions électriques et les projets de transport d’énergie à travers la Syrie ou à proximité donnent à Washington des outils de pression supplémentaires. Autoriser ou non certains projets, encourager telle interconnexion plutôt que telle autre, conditionner des dérogations aux sanctions à des contreparties politiques : autant de manières d’influer sur la forme de la « Syrie nouvelle ».

Le Liban se retrouve inséré dans ce faisceau. Sa crise énergétique l’a poussé à envisager des solutions qui passent par la Syrie, qu’il s’agisse de gaz ou d’électricité provenant d’Égypte, de Jordanie ou d’Irak. Chaque projet est scruté à la lumière des sanctions américaines, chaque dérogation potentielle devient un instrument de négociation plus large sur le rôle de Damas et sur l’attitude de Beyrouth vis-à-vis de l’axe Syrie–Iran–Hezbollah.

Riyad et les capitales du Golfe : retour prudent sur le dossier syrien

De la rupture à la normalisation conditionnelle

Du côté de Riyad, la trajectoire a suivi une autre courbe. Après des années de confrontation frontale avec Damas, marquées par un soutien à une partie de l’opposition syrienne, l’Arabie saoudite est revenue en 2023 vers une forme de normalisation. Damas a retrouvé son siège au sein de la Ligue arabe, et des contacts politiques se sont réinstallés. Le discours a alors évolué : il ne s’agissait plus de renverser un régime, mais de l’amener, autant que possible, à modifier certains comportements.

La « Syrie nouvelle » vue depuis Riyad n’est pas nécessairement celle d’une transformation interne radicale, mais celle d’un pays qui cesserait d’exporter de l’instabilité : trafic de stupéfiants, flux de combattants, alignement systématique sur l’Iran. En échange, les capitales du Golfe laisseraient la porte entrouverte à des aides économiques et à une forme de réintégration régionale.

La réalité est plus nuancée. Ni le régime syrien ni ses alliés ne semblent prêts à abandonner des leviers essentiels, qu’il s’agisse de la relation avec l’Iran ou du rôle de certains services. De leur côté, les capitales du Golfe ne souhaitent pas investir sans garanties minimales. La « Syrie nouvelle » qui se dessine est donc davantage un champ de compromis partiels qu’une refondation.

Sécurité des frontières et reconstruction graduelle

Pour Riyad et ses partenaires, le paramètre sécuritaire est central. Il s’agit d’éviter que la Syrie reste un foyer d’instabilité permanente, avec des retombées sur la Jordanie, l’Irak, le Liban et les pays du Golfe. D’où l’intérêt porté aux arrangements sur les frontières, à la lutte contre certains trafics et à la présence de groupes armés.

La reconstruction est l’autre versant. La Syrie a besoin de capitaux pour rebâtir ses infrastructures, ses villes, ses réseaux énergétiques. Les pays du Golfe possèdent une partie des moyens financiers nécessaires, mais hésitent à les engager sans cadre politique clair. Les discussions sur des projets ciblés, des zones économiques et des programmes d’investissements ponctuels font partie de cette phase exploratoire.

Le Liban, dans cette équation, est à la fois un voisin et un potentiel intermédiaire. Avant la crise, Beyrouth se présentait comme un hub pour les entreprises internationales désireuses de participer à la reconstruction de la Syrie. Les banques, les sociétés d’ingénierie, les cabinets de conseil voyaient dans ce chantier une perspective de revenus importants. L’effondrement du système bancaire et la crise politique ont gelé ces ambitions, mais l’idée demeure dans certains esprits : le Liban pourrait, un jour, redevenir une interface, si les conditions internes et régionales le permettent.

Le Liban dans l’ombre de la « Syrie nouvelle »

La tentation de l’intégration fonctionnelle

Dans plusieurs scénarios qui circulent dans les cercles diplomatiques, le Liban n’apparaît pas comme un acteur autonome, mais comme une composante d’un ensemble levantin restructuré. Il ne s’agit pas, dans ces projections, d’annexer formellement le pays à la Syrie, mais de créer une intégration fonctionnelle : réseaux électriques interconnectés, routes et corridors logistiques communs, régimes douaniers coordonnés, complémentarités portuaires.

Cette intégration peut, en théorie, être bénéfique sur le plan économique : accès à un marché plus vaste, rationalisation des infrastructures, mutualisation de certains coûts. Mais elle soulève, au Liban, des craintes très fortes. Une partie de la classe politique considère que tout retour à une forme de dépendance économique structurelle vis-à-vis de Damas ouvrirait la voie, de facto, à un retour d’influence politique directe.

Les propos de certains émissaires étrangers, qui évoquent le Liban comme un « actif » à insérer dans une configuration plus large centrée sur la Syrie, ont renforcé cette inquiétude. L’idée que le pays pourrait être traité comme un morceau de puzzle à déplacer au gré des plans régionaux est perçue comme une remise en cause de son existence même en tant qu’État souverain.

La question des réfugiés et des flux humains

Le dossier des réfugiés syriens au Liban ajoute une couche supplémentaire. Avec plus d’un million de Syriens enregistrés sur son territoire à certains moments, le pays a longtemps été présenté comme l’un des principaux espaces d’accueil, à cheval sur la frontière. Dans certaines visions de la « Syrie nouvelle », le retour de ces réfugiés, leur éventuelle réinstallation ou leur intégration partielle deviennent des variables de l’équation.

Pour certains responsables étrangers, le Liban pourrait rester, à moyen terme, un espace tampon, supportant une partie du poids démographique de la crise syrienne, le temps que des solutions politiques se dessinent. Pour les autorités libanaises, cette approche est insoutenable : elle prolonge indéfiniment une situation d’urgence et menace l’équilibre interne, déjà fragilisé.

Les débats sur un retour « sécurisé et graduel » se heurtent à la réalité de la situation en Syrie, où de vastes zones restent instables et où la question des garanties offertes par le régime à ceux qui rentrent demeure ouverte. Dans ce contexte, la manière dont la « Syrie nouvelle » gérera ses propres citoyens aura un impact direct sur le Liban, qu’il le veuille ou non.

Entre autonomie revendiquée et insertion contrainte

Un discours de souveraineté comme ligne de défense

Face à ces scénarios, le Liban tente de réaffirmer sa propre ligne. Le discours de la présidence insiste sur la souveraineté exclusive de l’État, le refus de toute tutelle et la nécessité de traiter le pays comme partenaire, non comme variable d’ajustement. Les responsables politiques qui s’expriment publiquement rejettent l’idée que le Liban puisse être rattaché, formellement ou informellement, à une « Syrie nouvelle », fut-ce au nom de la rationalité économique ou de la stabilité régionale.

Ce registre souverainiste s’appuie sur l’histoire récente. La fin de la tutelle syrienne en 2005, après l’assassinat de Rafic Hariri, a été vécue par une grande partie de la population comme une reconquête. Revenir, même indirectement, à des formes d’intégration subies serait perçu comme un recul. Les souvenirs des décisions prises à Damas pour le compte de Beyrouth restent vivaces dans de nombreux milieux.

Cette mémoire joue un rôle central dans la réception des plans régionaux. Toute formulation qui semble relativiser l’indépendance du Liban, même dans le cadre de discussions plus larges sur la recomposition de la région, est immédiatement dénoncée par une partie du spectre politique.

Marges de négociation et réalités géographiques

Dans les faits, le Liban ne peut pas s’extraire de la géographie. Sa frontière avec la Syrie, la profondeur historique des échanges, les réseaux familiaux et économiques, tout cela l’inscrit dans un espace commun. La question est de savoir à quelles conditions cette interdépendance peut être organisée sans se transformer en tutelle.

Sur ce terrain, les marges de négociation sont étroites. Dans les discussions sur les interconnexions énergétiques, les corridors commerciaux ou la coordination sécuritaire, les autorités libanaises cherchent à inscrire chaque engagement dans des cadres multilatéraux, de préférence sous l’égide d’organisations internationales ou d’accords régionaux plus larges. L’idée est de diluer la relation bilatérale pure avec Damas dans des formats qui incluent d’autres partenaires : Jordanie, Égypte, Irak, pays du Golfe, institutions financières.

Dans le même temps, le pays reste vulnérable à des décisions prises ailleurs. Une modification des sanctions américaines, une évolution de la politique saoudienne vis-à-vis de la Syrie, un changement de posture turque ou iranienne peuvent affecter directement l’espace de manœuvre de Beyrouth, sans que celle-ci ait eu voix au chapitre.

Trois scénarios pour le Liban face à la « Syrie nouvelle »

Le scénario de l’interface contrôlée

Dans un premier scénario, le Liban parvient à redevenir une interface, mais sur des bases plus équilibrées que par le passé. Il jouerait un rôle de plateforme pour certains échanges, certains projets de reconstruction ou certaines interconnexions énergétiques, tout en gardant un contrôle strict sur les conditions de cette participation. Les accords seraient négociés dans des cadres transparents, sous le regard de partenaires internationaux, avec des garde-fous institutionnels.

Ce scénario suppose plusieurs préalables : stabilisation interne, rétablissement d’un minimum de confiance internationale, réformes du secteur bancaire et de l’administration, clarification du statut de la frontière sud. Il suppose aussi que la « Syrie nouvelle » reste, elle aussi, dans un cadre de compromis et ne bascule pas dans une logique de confrontation ouverte avec ses voisins.

Le scénario de l’intégration subie

Un second scénario, plus sombre, verrait le Liban glisser progressivement dans une intégration subie. Faute de capacités internes suffisantes, le pays serait entraîné dans des arrangements dont les paramètres seraient fixés ailleurs, qu’il s’agisse de corridors commerciaux, de régimes douaniers ou de projets énergétiques. La réalité économique imposerait des choix qui, sur le papier, resteraient souverains, mais qui, dans les faits, réduiraient davantage son autonomie.

Dans cette hypothèse, la frontière entre le Liban et la « Syrie nouvelle » serait moins une ligne politique qu’une séparation administrative au sein d’un espace de circulation largement unifié, pour les marchandises sinon pour les personnes. Les décisions sur les investissements, les règles du jeu et les priorités pourraient être influencées de manière décisive par des capitales étrangères.

Le scénario du blocage prolongé

Un troisième scénario, enfin, verrait la « Syrie nouvelle » rester une formule plus qu’une réalité. Le statu quo se prolongerait : ni véritable reconstruction, ni normalisation pleine, ni recartographie assumée. Le Liban continuerait d’abriter des réfugiés, de subir les contrecoups des crises syriennes, d’être soumis aux sanctions indirectes et aux pressions énergétiques, sans bénéficier de retombées positives.

Dans ce cas, les débats sur la place du Liban dans les plans de Washington et de Riyad resteraient théoriques, tandis que le pays, lui, s’épuiserait dans la gestion quotidienne de crises imbriquées. La frontière avec la Syrie resterait ce qu’elle est aujourd’hui : à la fois une cicatrice et une ligne de survie.

Entre ces trois horizons, aucun n’est écrit. Mais tous montrent que l’avenir du Liban ne peut pas se penser indépendamment de la façon dont se dessinera, ou non, cette « Syrie nouvelle » que d’autres imaginent. C’est là tout l’enjeu pour Beyrouth : réussir à être acteur d’une recomposition régionale plutôt que simple variable dans des plans conçus ailleurs.

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