Le 24 mars 2025, en plein cœur du Ramadan – qui a débuté le 1er mars et doit s’achever autour du 30 mars selon les projections du calendrier lunaire –, les chaînes télévisées libanaises déploient une programmation dense pour capter l’attention des foyers. Ce mois sacré, période de recueillement et de rassemblement familial, reste un moment clé pour l’industrie audiovisuelle au Liban, marquée par une compétition intense entre drames, humour et contenu religieux. Les productions locales et arabes, diffusées sur des chaînes comme LBCI, MTV et Al Jadeed, ne se contentent pas de divertir : elles reflètent les réalités et les tensions d’un pays en crise, influençant les débats sur la société, l’économie et la politique. Voici un aperçu de ce Ramadan télévisuel et de son rôle au Liban.
Une tradition télévisuelle ancrée
Le Ramadan est depuis des décennies une saison phare pour la télévision au Moyen-Orient, et le Liban suit cette tendance avec ferveur. En 2024, les chaînes locales ont diffusé 10 séries nationales pendant le mois sacré, contre 7 en 2023, selon l’Institut libanais des médias, signe d’une industrie qui s’accroche malgré la crise. En 2025, cette dynamique se poursuit, avec une offre variée : des feuilletons dramatiques arabes importés, souvent syriens ou égyptiens, côtoient des productions locales et des émissions religieuses. Les plages horaires post-iftar, vers 18h30, concentrent les audiences, atteignant jusqu’à 35 % des foyers en 2024 (Nielsen Media), un pic que les diffuseurs espèrent égaler cette année.
Les séries arabes restent des piliers. En 2024, « Haret Hreik » (syrienne) et « Bab al-Hara » (saison 13) ont dominé sur LBCI et Al Jadeed, captant respectivement 30 % et 27 % des parts d’audience. Pour 2025, des titres comme « Layali al-Hilmiyya » – une suite égyptienne à succès – sont déjà annoncés, achetés à des producteurs du Caire pour des sommes avoisinant 1 million de dollars par série, selon des estimations de l’Union des producteurs arabes. Ces drames, diffusés après la rupture du jeûne, attirent un public familial avec leurs intrigues historiques ou sociales.
Les productions locales sous pression
Les séries libanaises, elles, se battent pour exister. En 2024, « Al Hayba », saga sur une famille mafieuse dans la Bekaa, a marqué les esprits sur LBCI avec 32 % d’audience, portée par des stars comme Taim Hasan. Cette année, les chaînes misent encore sur des récits ancrés dans la réalité nationale. LBCI a relancé des projets autour de la crise économique et de l’explosion du port de Beyrouth du 4 août 2020, qui a tué 218 personnes et détruit des quartiers entiers. MTV, avec des séries comme « 2020 » (diffusée en 2021 et rediffusée), explore les séquelles de cette catastrophe, tandis qu’Al Jadeed privilégie des comédies sociales, un genre popularisé par « Dollar » en 2019.
Produire localement est un défi. Le coût moyen d’une série de 30 épisodes oscille entre 800 000 et 1,2 million de dollars, selon l’Association des producteurs libanais, mais la dévaluation de la livre – à 92 000 LBP pour 1 USD au marché parallèle en mars 2025 (Lira Rate) – gonfle les dépenses. Les salaires des acteurs, souvent payés en dollars, et les pannes d’électricité, limitées à 4 heures par jour via le réseau public (EDL, 2024), forcent l’usage de générateurs, ajoutant 150 000 à 200 000 dollars par tournage. Malgré cela, 10 à 12 séries locales sont prévues pour ce Ramadan, un effort soutenu par des sponsors du Golfe et des publicités – un spot de 30 secondes coûte 5 000 dollars sur LBCI pendant le prime time.
Une audience fragmentée
La concurrence est rude, et les goûts divergent. En 2024, les séries dramatiques ont capté 60 % des spectateurs de plus de 40 ans, selon l’Institut libanais des médias, tandis que les 18-35 ans, soit 1,8 million de personnes (UNFPA, 2024), préfèrent les comédies ou migrent vers des plateformes comme Netflix. Les émissions religieuses, diffusées tôt le matin ou après minuit, attirent 12 à 15 % des foyers, surtout chez les plus de 50 ans, avec des prêches de figures comme le cheikh sunnite Ahmad al-Qattan ou le chiite Ali Fadlallah. Les sketches humoristiques, portés par des noms comme Adel Karam, séduisent un public jeune : son émission « Hayda Haki » a réuni 1,5 million de vues sur YouTube en mars 2024 pour un seul épisode.
Les chiffres d’audience sont vitaux. Une série à succès génère 2 à 3 millions de dollars en revenus publicitaires, selon la Chambre de commerce de Beyrouth, dans un pays où le PIB a chuté de 54,9 milliards de dollars en 2019 à 21,8 milliards en 2024 (FMI). Mais la crise limite les moyens : 78 % des transactions se font en dollars cash (Université américaine de Beyrouth, 2024), et le pouvoir d’achat s’effondre – un salaire moyen de 9 millions de LBP (98 USD) couvre à peine 10 % des besoins mensuels (PAM, 2024).
Reflet des réalités libanaises
Ces programmes ne sont pas que du divertissement ; ils portent les cicatrices du Liban. Les séries dramatiques, comme « 2020 », revisitent l’explosion du port et ses 6 500 blessés, ravivant la colère contre une classe politique accusée d’incompétence. Les comédies, à l’image de « Dollar », raillent la corruption et la crise monétaire – la livre a perdu 98 % de sa valeur depuis 2019 (Lira Rate). En 2024, une scène où un personnage vend son rein pour payer une facture a fait rire jaune, mais a cumulé 800 000 vues sur Instagram, preuve que l’humour touche juste.
Les thèmes sociaux percent aussi. Les rôles féminins forts, comme dans « Al Hayba » avec une matriarche dirigeant un clan, ou dans « 2020 » avec une journaliste enquêtant sur le port, questionnent les normes dans un pays où 62 % des femmes sont sans emploi (OIT, 2024). La mémoire collective, marquée par la guerre civile (1975-1990) et ses 120 000 morts, revient souvent, notamment dans les flashbacks de séries diffusées sur MTV. Ces récits résonnent avec une population où 82 % vit sous le seuil de pauvreté (Banque mondiale, 2024) et où 400 000 jeunes ont fui depuis 2019 (OIM).
Une influence sur les esprits
Ces productions façonnent l’opinion publique. En 2024, « Al Hayba » a été critiquée pour son portrait ambigu du Hezbollah, perçu comme une légitimation par certains, une caricature par d’autres – un débat qui a enflammé les réseaux sociaux avec 250 000 mentions sur X. Cette année, les séries abordent le cessez-le-feu fragile au Sud-Liban, sous la gouvernance de Nawaf Salam depuis février 2025, avec des intrigues sur l’exode et la résilience. Les sketches d’Adel Karam, qui moquent le Premier ministre et la Banque du Liban – dont les réserves sont tombées à 7,9 milliards de dollars (2025) –, amplifient la défiance : un épisode du 15 mars 2025 a dépassé 1 million de vues sur YouTube.
Un secteur qui résiste
Malgré les obstacles, l’industrie télévisuelle libanaise tient bon. Avec un budget moyen de 1 million de dollars par série et des audiences qui restent fortes – 4 millions de téléspectateurs uniques par soir en 2024 (Nielsen) –, elle survit grâce aux annonceurs et à l’exportation vers le Golfe. Mais la crise menace : les coûts en dollars grimpent, et les pannes d’électricité, limitées à 4 heures par jour (EDL), compliquent tout.
Un Ramadan qui parle au Liban
Le 24 mars 2025, le Ramadan télévisuel est un pouls du Liban. Entre drames qui pleurent un pays brisé, comédies qui rient de ses malheurs et prêches qui appellent à l’espoir, les écrans capturent une société en sursis. Dans un Beyrouth où l’économie s’effondre et la politique patine, ces programmes restent une voix – imparfaite, mais vivante – pour un peuple qui refuse de se taire.



