Le gouvernement libanais, dirigé par Nawaf Salam, traverse une période de divisions croissantes sur la conduite et le rythme des réformes économiques, alors que des échéances cruciales se rapprochent. Ces tensions, centrées sur la stratégie à adopter face aux attentes du Fonds monétaire international (FMI) et la gestion des pressions internes et externes, mettent en lumière les défis d’un exécutif sous pression dans un pays en crise depuis 2019.
Une fracture au sein de l’exécutif
Deux approches s’opposent au sein du cabinet. Certains ministres appellent à la prudence, plaidant pour une progression graduelle des réformes afin d’éviter d’aggraver une crise sociale déjà profonde. D’autres, plus pressés, insistent sur une accélération, arguant que la crédibilité du Liban auprès de ses partenaires internationaux repose sur des décisions rapides. Ces derniers estiment qu’un rythme soutenu est indispensable pour débloquer les aides financières promises et restaurer la confiance dans des institutions affaiblies.
Le ministre des Finances incarne le camp de la prudence. Il défend une transition progressive pour limiter les impacts sociaux d’une restructuration bancaire brutale. Cette position repose sur la crainte d’un rejet populaire si les réformes devaient ponctionner lourdement les avoirs des déposants ou augmenter les impôts et taxes dans un contexte de paupérisation généralisée. La cohésion sociale et la stabilité politique, selon lui, doivent rester des priorités aussi cruciales que les objectifs économiques.
En revanche, d’autres membres du cabinet soulignent l’urgence d’agir, sensibles aux signaux de la communauté internationale. Ils mettent en avant que la lenteur actuelle fragilise la position du Liban dans ses négociations avec le FMI. Sans avancées rapides, les fonds nécessaires pour stabiliser la balance des paiements risquent de rester hors de portée, accentuant une crise économique déjà sévère. Ces ministres redoutent un isolement international qui marginaliserait davantage le pays.
Un Parlement sous tension
Ces clivages se répercutent au Parlement. Les commissions mixtes, chargées de réviser les lois sur le secret bancaire et les pratiques financières, se heurtent aux mêmes dilemmes. Faut-il adopter immédiatement les standards internationaux pour rassurer les bailleurs de fonds, ou temporiser pour préserver des équilibres internes fragiles ? Chaque camp avance des arguments reflétant la complexité politique du dossier. Les défenseurs d’une action rapide insistent sur des signaux clairs aux créanciers, tandis que les partisans d’une approche mesurée mettent en garde contre une déstabilisation sociale.
Ces débats s’inscrivent dans un calendrier politique chargé. Les municipales prévues en mai 2025, dont les dates ont été fixées le 4 mars par le ministre de l’Intérieur Ahmad Hajjar (Libnanews, 4 mars), ajoutent une pression supplémentaire. Les réformes pourraient influencer ce scrutin, dans un climat où les tensions sociales risquent de peser sur la participation et la légitimité des résultats.
Nawaf Salam : un arbitrage complexe
Nawaf Salam, nommé Premier ministre le 8 février 2025, joue un rôle d’arbitre dans cette fracture. Il s’efforce de maintenir un équilibre entre les factions de son gouvernement, conscient qu’une décision trop tranchée pourrait exacerber les dissensions. Aligné sur la nécessité de progrès rapides pour répondre aux échéances du FMI, il mise sur des résultats concrets avant la fin du mois. Les réformes bancaires et la restructuration des dettes publiques figurent parmi ses priorités, mais leur mise en œuvre dépend de la capacité de l’exécutif à surmonter ses divergences.
Cette posture reflète les défis d’un leadership sous contrainte. Nawaf Salam doit concilier les attentes internationales avec les réalités locales, dans un pays où la population, épuisée par des années de crise, observe chaque choix avec méfiance. Les heurts sectaires à Tripoli le 25 mars 2025 (Le Parisien, 25 mars) rappellent la fragilité sociale, amplifiant l’enjeu de cet arbitrage.
Pressions externes comme catalyseur
Les exigences internationales alimentent ces débats. La Banque mondiale et plusieurs chancelleries occidentales fixent des attentes précises : une nouvelle direction à la Banque du Liban (BDL) et une transparence accrue dans le secteur bancaire. Ces injonctions divisent l’exécutif. Certains ministres les perçoivent comme une atteinte à la souveraineté nationale, tandis que d’autres y voient des leviers essentiels pour sortir de l’impasse. Le gouverneur de la BDL insiste sur une politique dans l’intérêt du Liban, mais les échéances internationales réduisent la marge de manœuvre.
Les négociations avec le FMI, prévues fin avril 2025, cristallisent ces pressions. Ces discussions pourraient débloquer des fonds vitaux pour une balance des paiements en déficit chronique et une livre dévaluée de plus de 95 % depuis 2019. Les transferts de la diaspora, estimés à 6,7 milliards de dollars en 2023 (33 % du PIB selon les données officielles), ont offert un répit temporaire, mais ce soutien s’épuise face à des besoins croissants.
Joseph Aoun : la stabilité en ligne de mire
Joseph Aoun, président depuis le 9 janvier 2025, cherche à apaiser ces tensions. Il rappelle que la préservation de la stabilité intérieure reste la priorité. Reconnaissant la nécessité des réformes, il insiste pour qu’elles servent les intérêts du Liban, et non des agendas extérieurs. Cette position vise à rassurer les partenaires internationaux tout en répondant à une population éprouvée par la crise. Lors d’une allocution le 30 mars 2025 (Al-Araby TV, 30 mars), il a réaffirmé son engagement envers un équilibre entre réformes et cohésion nationale.
Ce discours s’inscrit dans un contexte géopolitique complexe. L’Arabie saoudite, qui soutient les réformes tout en surveillant l’influence du Hezbollah, ajoute une dimension régionale. Joseph Aoun tente de naviguer entre ces exigences externes et les impératifs locaux, un exercice aux enjeux cruciaux.
Une population en attente
La population, usée par l’effondrement de son pouvoir d’achat et la perte de ses économies, suit ces discussions avec une attention accrue. Les manifestations des employés municipaux à Tripoli le 24 mars 2025 pour des salaires impayés (Libnanews, 24 mars) témoignent d’une frustration croissante. Les hésitations de l’exécutif alimentent un scepticisme profond. Beaucoup craignent que les réformes ne se traduisent par de nouvelles pertes pour les citoyens, tandis que les élites politiques et financières échappent aux conséquences de la crise.
Cette méfiance complique les choix du gouvernement. Une restructuration bancaire brutale, même si elle protège les petits déposants, pourrait raviver la colère populaire. Une approche trop lente, en revanche, risque de compromettre l’aide internationale, prolongeant une crise qui a poussé 80 % de la population sous le seuil de pauvreté, selon l’ONU en mars 2025.
Un calendrier sous pression
Les échéances internationales imposent un rythme accéléré. Les discussions avec le FMI, prévues fin avril, seront un test décisif. Le gouvernement doit produire des résultats concrets – révision du secret bancaire, restructuration des dettes, nouvelle gouvernance à la BDL – pour éviter une marginalisation économique. Chaque retard accentue le risque d’un isolement international, dans un pays où les ressources s’amenuisent.
Les divisions internes freinent cet effort. Le ministre des Finances met en garde contre une précipitation qui pourrait déstabiliser le tissu social. Ses collègues favorables à l’urgence soulignent que la crédibilité du Liban dépend de sa capacité à agir. Nawaf Salam, pris entre ces deux camps, doit trancher rapidement pour maintenir un exécutif uni face à ces défis.
Une crise multidimensionnelle
Le secteur bancaire, au cœur des débats, illustre cette complexité. Avant 2019, il gérait des actifs équivalant à quatre fois le PIB. Aujourd’hui, ces actifs sont largement irrécouvrables, liés à des créances sur la BDL ou l’État en défaut. Les restrictions sur les retraits, en place depuis 2019, ont anéanti la confiance des déposants. Les réformes en cours se heurtent à des résistances internes, notamment d’un lobby bancaire cherchant à limiter ses pertes.
Les enjeux géopolitiques ajoutent une pression supplémentaire. L’Arabie saoudite, par son soutien conditionnel, surveille les avancées, tandis que les partenaires occidentaux exigent une transparence alignée sur leurs normes. Ces attentes externes, combinées aux fractures internes, placent le gouvernement Salam dans une position délicate.
Une voie étroite à tracer
Les prochains jours seront déterminants pour savoir si le gouvernement peut surmonter ses divisions. Entre prudence sociale et urgence internationale, Nawaf Salam doit trouver un équilibre pour éviter une implosion politique ou une marginalisation économique. La stabilité du Liban dépend de sa capacité à transformer ces débats en actions concrètes, dans un contexte où chaque décision pourrait redéfinir son avenir.



