Stabilité masquée dans les chiffres globaux du système bancaire
La Banque du Liban (BDL) a publié ses dernières statistiques monétaires et bancaires pour le premier trimestre de l’année 2025. Les chiffres indiquent une stabilité apparente dans le portefeuille des dépôts et des prêts en devises étrangères, mais cette façade masque des dynamiques structurelles profondes qui méritent une lecture attentive. En effet, le système bancaire libanais, toujours en convalescence depuis la crise d’octobre 2019, enregistre une recomposition silencieuse entre les dépôts dits « lollars » et les dépôts en « fresh dollars », ces derniers montrant une croissance nette.
Analyse quantitative : dynamique des dépôts
Selon les données consolidées de mars 2025, le total des dépôts en devises a baissé de seulement 34 millions USD, atteignant 88 milliards USD. Ce chiffre cache une évolution interne notable : les dépôts en « fresh dollars » ont crû de près de 500 millions USD sur la période, compensant presque totalement la sortie nette des anciens dépôts « lollars », qui continuent à être réglés à un rythme estimé à 230 millions USD par mois.
| Catégorie de dépôts | Décembre 2024 | Mars 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Total dépôts FX | 88,034 M USD | 88,000 M USD | -34 M USD |
| Dont « fresh dollars » | 3,500 M USD | 4,000 M USD | +500 M USD |
| Dont « lollars » | 84,534 M USD | 84,000 M USD | -534 M USD |
Interprétation critique : Cette mutation n’est pas anodine. Elle signale une augmentation de la confiance dans certaines banques, capables de mobiliser des capitaux frais, souvent issus de la diaspora ou d’entreprises orientées vers l’exportation. En revanche, la réduction lente mais constante des « lollars » reste symptomatique d’un passif bancaire toujours sous pression, grevé par les restrictions de convertibilité imposées depuis 2019.
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Prêts bancaires : entre stagnation et dualité monétaire
Le portefeuille total de prêts au secteur privé se stabilise à 5,6 milliards USD, un chiffre quasiment identique à celui de fin 2024. Mais ici encore, la stabilité est trompeuse. Alors que les prêts « lollars » continuent d’être liquidés, de nouveaux crédits en « fresh dollars » apparaissent, notamment dans certains établissements en quête de reconquête commerciale.
| Indicateur | T1 2025 | T4 2024 | Variation |
|---|---|---|---|
| Prêts totaux | 5,6 Mds USD | 5,6 Mds USD | 0% |
| Taux de dollarisation prêts | 97,8% | 97,7% | +0,1 pt |
Liquidité : progression à l’étranger, baisse en local
Les banques libanaises ont aussi enregistré une hausse de leur liquidité en devises à l’étranger, atteignant 5,1 milliards USD en mars contre 4,7 milliards USD en décembre. Si l’on ajoute les 0,6 milliard USD détenus en espèces dans les coffres locaux, la liquidité totale en « fresh FX » atteint 5,7 milliards USD. Cela reflète une mobilisation de dépôts frais mais aussi une politique prudente des établissements vis-à-vis de leur exposition à la BDL.
En contrepartie, la liquidité libre des banques – c’est-à-dire disponible au-delà des obligations réglementaires – a chuté de 0,1 milliard USD, conséquence directe de l’hémorragie continue liée à l’application de la circulaire 158 et des pertes opérationnelles du secteur.
Érosion des fonds propres : le talon d’Achille du secteur
Les fonds propres des banques libanaises continuent leur repli. Au premier trimestre, ils ont perdu 300 millions USD, passant de 4,8 à 4,5 milliards USD. Pour rappel, ils s’élevaient à 20,6 milliards USD en octobre 2019 avant le déclenchement de la crise bancaire.
| Date | Fonds propres bancaires |
|---|---|
| Octobre 2019 | 20,6 Mds USD |
| Décembre 2024 | 4,8 Mds USD |
| Mars 2025 | 4,5 Mds USD |
Ce chiffre pose une question essentielle : comment espérer restaurer l’octroi de crédit dans un système dont la base de solvabilité est devenue structurellement insuffisante ? En l’état, peu de banques répondraient aux normes de fonds propres imposées par Bâle III.
Balance des paiements : excédent réel modéré
La balance des paiements affiche un excédent nominal de 5,4 milliards USD au T1 2025, mais ce chiffre doit être relativisé. En retirant les 4,2 milliards USD dus à la hausse des prix de l’or, l’excédent réel net s’établit à 1,2 milliard USD. Cette distinction est essentielle pour éviter une lecture biaisée de l’amélioration apparente.
| Indicateur | Valeur T1 2025 |
|---|---|
| Excédent nominal | 5,4 Mds USD |
| Hausse valeur or | 4,2 Mds USD |
| Excédent réel net | 1,2 Mds USD |
Perspective critique
L’évolution du secteur bancaire libanais au T1 2025 est le reflet d’une transition non assumée : alors que certains flux positifs, comme les dépôts frais ou la liquidité externe, semblent s’installer, les déséquilibres fondamentaux restent présents, à commencer par l’absence d’une restructuration formelle du passif bancaire. La coexistence de plusieurs monnaies bancaires (lollars vs fresh dollars) crée un système à deux vitesses, qui freine la reprise du crédit productif et pèse sur la transparence des bilans.



