Le 8 février 1979, les rues de Téhéran ont vibré sous les pas de centaines de milliers de manifestants, peut-être plus d’un million selon les estimations de l’époque, convergeant vers les places centrales de la capitale iranienne pour exprimer leur soutien inconditionnel à l’ayatollah Ruhollah Khomeini. Ces cortèges, marqués par une ferveur religieuse et politique intense, ont représenté un moment pivotal dans la trajectoire de la Révolution islamique, accentuant la pression sur le régime affaibli du shah Mohammad Reza Pahlavi. Survenant une semaine après le retour triomphal de Khomeini d’exil, ces protestations ont non seulement démontré la consolidation de l’opposition autour de la figure charismatique du leader religieux, mais ont aussi préfiguré les affrontements armés des jours suivants qui mèneraient à l’effondrement définitif de la monarchie. Ancrées dans un mouvement de contestation qui s’était amplifié depuis plus d’un an, ces manifestations du 8 février ont illustré comment une mobilisation populaire, nourrie de griefs accumulés contre l’autoritarisme et l’occidentalisation forcée, pouvait ébranler les fondations d’un État apparemment solide.
Les fondements d’une contestation profonde
Pour comprendre l’importance du 8 février 1979, il faut replonger dans les racines d’un régime qui, sous le shah Mohammad Reza Pahlavi, avait imposé une modernisation accélérée depuis son accession au trône en 1941. Inspirée par des modèles occidentaux, cette politique visait à transformer l’Iran en une puissance industrielle et laïque, mais elle s’est souvent heurtée aux traditions culturelles et religieuses deeply enracinées dans la société. Dès les années 1950, le shah a renforcé son pouvoir avec le soutien des États-Unis, culminant dans le coup d’État de 1953 contre le premier ministre Mohammad Mossadegh, orchestré par la CIA après la nationalisation du pétrole. Ce événement a semé les graines d’un ressentiment nationaliste, perçu comme une ingérence étrangère qui privilégiait les intérêts économiques occidentaux au détriment de la souveraineté iranienne.
Les réformes de la « Révolution blanche » dans les années 1960 et 1970 ont accentué ces tensions. Destinées à moderniser l’agriculture, l’éducation et les droits des femmes, elles ont en réalité creusé les inégalités sociales. La redistribution des terres a bénéficié principalement aux grands propriétaires loyaux au régime, forçant des milliers de paysans à migrer vers les villes, où ils ont gonflé les bidonvilles de Téhéran. L’économie pétrolière, dopée par les revenus records des années 1970, a créé une élite cosmopolite tout en laissant la majorité des Iraniens aux prises avec une inflation galopante – plus de 20 % en 1977 selon les données officielles – et un chômage endémique. Politiquement, le shah maintenait un contrôle absolu via la SAVAK, sa police secrète, responsable de milliers d’arrestations, de tortures et d’exécutions de dissidents.
C’est dans ce climat que l’opposition religieuse, dominée par le chiisme, s’est organisée autour de l’ayatollah Khomeini. Exilé en 1964 pour ses critiques virulentes contre les réformes du shah et l’influence américaine, Khomeini a continué à influencer l’Iran depuis l’Irak, puis la France, via des cassettes audio diffusées clandestinement. Ces enregistrements, reproduits par milliers dans les mosquées et les foyers, ont unifié des griefs disparates – économiques, sociaux et culturels – sous une bannière islamique, transformant le mécontentement en un appel à la résistance morale et politique.
Le déclenchement des protestations en 1978
Le cycle de manifestations qui a mené au 8 février 1979 a débuté en janvier 1978, déclenché par un article diffamatoire dans le journal Ettelaat accusant Khomeini d’être un agent étranger. À Qom, centre religieux chiite, des milliers d’étudiants et de fidèles ont protesté, et les forces de sécurité ont ouvert le feu, tuant des dizaines de personnes. Suivant la tradition chiite des commémorations quarante jours après un deuil, de nouvelles émeutes ont éclaté à Tabriz en février, avec plus de 100 morts. Ce schéma s’est répété : chaque commémoration alimentait de plus grandes protestations, étendant le mouvement à des villes comme Ispahan et Mashhad en mars.
Les ouvriers, frappés par la stagnation économique, ont rejoint le mouvement en mai avec des grèves dans l’industrie pétrolière, vitale pour l’économie iranienne. Les travailleurs réclamaient non seulement des salaires plus élevés, mais aussi la fin de la corruption et de la répression. Le shah, miné par un cancer tenu secret, a alterné entre concessions et fermeté. En août, il a nommé un gouvernement sous Jaafar Sharif-Emami, promettant des réformes, mais un incendie au cinéma Rex d’Abadan, tuant plus de 400 personnes, a été imputé au régime par la population, intensifiant la colère. Des slogans comme « Le shah est le coupable » ont résonné dans les rues.
La déclaration de la loi martiale en septembre a exacerbé la crise. Le 8 septembre, jour du « Vendredi noir », les troupes ont tiré sur la foule place Jaleh à Téhéran, causant des centaines de morts – les estimations variant de 88 selon les autorités à plusieurs milliers d’après les opposants. Plutôt que de briser le mouvement, cette répression a radicalisé les protestataires, attirant les classes moyennes et les intellectuels laïcs. En octobre, les grèves se sont généralisées, paralysant les banques, les transports et les bazars. Khomeini, depuis Neauphle-le-Château en France, a appelé à la poursuite de la lutte, déclarant : « Le peuple doit continuer jusqu’à la victoire complète. » Ces messages, relayés par des réseaux clandestins, ont transformé la contestation en insurrection nationale.
Muharram 1978 : Le catalyseur des grandes mobilisations
Le mois de Muharram en décembre 1978 a marqué l’apogée des manifestations préalables au 8 février. Commémorant le martyre de l’imam Hussein à Kerbala, symbole de résistance à l’oppression dans le chiisme, ces rituels ont été politisés par Khomeini et ses alliés. Les processions traditionnelles sont devenues des actes de défi massif contre le shah. Les 10 et 11 décembre, lors de Tasu’a et Ashura, des millions d’Iraniens – jusqu’à neuf millions selon certaines estimations – ont défilé à Téhéran et ailleurs, scandant « Mort au shah » et « Vive Khomeini ». À Téhéran, plus de deux millions de personnes ont marché avec une discipline exemplaire, formant des chaînes humaines pour se protéger.
Ces cortèges ont révélé l’unité de l’opposition : conservateurs religieux, marxistes, nationalistes et libéraux unis sous Khomeini, vu comme un symbole incorruptible. Les femmes ont joué un rôle clé, défiant les interdictions en première ligne. Les bazars ont fourni un soutien logistique, finançant grèves et distributions alimentaires. Le shah a tenté des négociations, offrant élections libres et libérations de prisonniers, mais Khomeini a refusé tout compromis, affirmant : « Le shah doit partir ; il n’y a pas d’autre solution. » Les grèves pétrolières ont réduit la production, causant pénuries et inflation dépassant 30 %. À fin décembre, l’Iran était paralysé.
Le retour de Khomeini et l’escalade vers le 8 février
Ruhollah Khomeini, né en 1902 dans une famille de clercs, s’était imposé comme critique dès les années 1960. Exilé en Turquie puis en Irak, il avait théorisé dans « Velayat-e Faqih » un gouvernement sous tutelle spirituelle. Expulsé d’Irak en octobre 1978, il s’installe en France, gagnant une visibilité médiatique internationale. Depuis Neauphle-le-Château, il dirige la révolution via la BBC et réseaux clandestins, appelant à la grève générale : « L’Iran est en guerre contre la tyrannie. »
Le 16 janvier 1979, le shah quitte l’Iran pour un « voyage médical » en Égypte, perçu comme une fuite. Shahpour Bakhtiar, nommé premier ministre, tente un gouvernement de transition, mais est isolé. Khomeini rentre le 1er février, accueilli par des millions à Téhéran. Descendant d’un avion Air France, il déclare : « Je suis revenu pour servir le peuple et l’islam. » Les rues sont bondées, avec hélicoptères et fleurs jetées.
Les jours suivants voient une tension croissante. Le 4 février, Khomeini nomme Mehdi Bazargan premier ministre provisoire, défiant Bakhtiar. Des clashes sporadiques éclatent entre loyalistes et révolutionnaires. C’est dans ce contexte que le 8 février marque un pic de mobilisation populaire.
Les événements spécifiques du 8 février 1979
Le 8 février 1979, Téhéran est le théâtre d’une manifestation massive en soutien à Khomeini, rassemblant des centaines de milliers de partisans dans les rues principales. Selon des témoignages oculaires et des rapports de l’époque, les foules ont convergé vers les places centrales, escaladant même les arbres pour mieux observer les cortèges, illustrant l’ampleur de l’engouement populaire. Ces protestations, organisées avec une précision remarquable, ont inclus des chants religieux et des slogans anti-shah, renforçant l’image de Khomeini comme leader incontesté. Des photos d’époque montrent des masses compactes, avec des participants de tous âges et origines sociales, unis dans leur appel à la fin de la monarchie.
Ce jour-là, les manifestations ne se limitent pas à Téhéran ; des rassemblements similaires ont lieu dans d’autres villes, amplifiant la pression nationale. Les forces de sécurité, divisées, hésitent à intervenir massivement, signe de l’érosion du soutien au régime. Des éléments de l’armée de l’air, connus sous le nom de Homafaran, ont publiquement prêté allégeance à Khomeini lors d’une rencontre symbolique, marquant un tournant dans la loyauté des forces armées. Cet acte de défection, largement médiatisé, a sapé l’autorité de Bakhtiar et encouragé d’autres désertions.
Les implications immédiates des manifestations du 8 février
Les événements du 8 février ont précipité l’escalade des jours suivants. Le 9 février, des combats ont éclaté entre techniciens pro-révolutionnaires et la garde impériale à une base aérienne de Téhéran, marquant le début des affrontements armés ouverts. Des rebelles ont saisi des casernes, distribuant des armes aux civils. Bakhtiar a imposé un couvre-feu et la loi martiale le 10 février, mais Khomeini a exhorté ses partisans à l’ignorer, déclenchant une insurrection généralisée.
Le 11 février, l’armée déclare sa neutralité, scellant la chute du régime. Bakhtiar s’exile en France, et Bazargan prend les rênes du gouvernement provisoire. La proclamation de la République islamique le 1er avril, approuvée par référendum à 98 %, instaure un système théocratique sous Khomeini comme Guide suprême. Les comités révolutionnaires purgent l’armée et l’administration, avec exécutions sommaires d’anciens officiels.
Sur le plan international, la révolution rompt avec l’Occident. La prise d’otages à l’ambassade américaine en novembre 1979 dure 444 jours, isolant l’Iran. Économiquement, la nationalisation du pétrole et les sanctions aggravent les difficultés, mais consolident le discours anti-impérialiste.
Les purges post-révolutionnaires s’intensifient au printemps 1979, avec des tribunaux jugeant des milliers d’anciens fonctionnaires. Amir-Abbas Hoveyda, ancien premier ministre, est exécuté après un procès expéditif. Les médias passent sous contrôle révolutionnaire, diffusant des messages idéologiques. Les universités ferment pour une « révolution culturelle » islamisant l’enseignement. Les femmes se voient imposer le voile progressivement. Les minorités comme les baha’is subissent persécutions, avec arrestations et confiscations. L’économie pâtit de l’exode de capitaux, des milliers fuyant vers l’Europe et les États-Unis. Les tensions avec l’Irak culminent en septembre 1980 avec l’invasion irakienne, exploitant les faiblesses internes. Les forces armées, réorganisées autour des Gardiens de la révolution, mobilisent des volontaires pour défendre les frontières. Les villes comme Khorramshahr deviennent symboles de résistance, avec batailles intenses marquant les premiers mois du conflit. Les bombardements irakiens touchent les infrastructures pétrolières, forçant l’Iran à adapter sa stratégie militaire, incluant des assauts humains massifs et l’utilisation de milices basij. Les pertes civiles s’accumulent, avec des villes frontalières évacuées et des familles déplacées vers l’intérieur du pays.


