vendredi, janvier 23, 2026

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Les paradoxes politiques libanais : entre oppositions idéologiques et convergences économiques

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Une scène politique en mutation

La scène politique libanaise est aujourd’hui marquée par une série de paradoxes qui brouillent les repères traditionnels. Alors que les tensions persistent sur les sujets de souveraineté, de politique régionale ou d’armement, des formations diamétralement opposées sur le plan idéologique se retrouvent à coopérer sur des projets économiques clés. Le Courant patriotique libre, les Forces libanaises, le Hezbollah, le Mouvement Amal, le Courant du Futur dissous mais dont certains anciens députés sont encore influents, ou encore les blocs indépendants, ont, à plusieurs reprises ces dernières semaines, soutenu des mesures fiscales communes, allant de la taxation énergétique à la réduction ciblée des subventions.

L’affaiblissement d’un exécutif de transition

Ce phénomène traduit une forme d’implosion interne de la coalition gouvernementale présidée par Nawaf Salam. Initialement conçue comme une équipe de transition chargée de stabiliser les finances publiques, d’entamer des réformes et de conduire des négociations avec les institutions internationales, cette coalition semble incapable de faire respecter une ligne directrice unique. Les dissensions entre les ministres affiliés au Hezbollah et ceux proches du Courant patriotique libre se sont multipliées lors des derniers conseils des ministres. Les désaccords concernent notamment le maintien ou non des subventions sur les produits de base, la réforme des retraites, ou encore la fiscalité sur les biens importés.

La présence de figures comme Ghassan Hasbani (Forces libanaises) ou Elias Bou Saab (Courant patriotique libre) à la tête de commissions économiques parlementaires accentue ce phénomène de gestion parallèle. Le pouvoir exécutif, au lieu d’initier des politiques cohérentes, se voit contraint de suivre les arbitrages informels effectués entre blocs parlementaires.

Une coopération économique par défaut

L’urgence économique, marquée par une inflation persistante, un effondrement monétaire partiel et des pressions constantes du Fonds monétaire international, a forcé les partis à coopérer sur certaines mesures impopulaires. L’adoption d’une taxe additionnelle sur les carburants, qui a suscité de vives protestations dans la rue, en est un exemple. Elle a été votée avec le soutien simultané des députés du Hezbollah, du bloc des Forces libanaises, et d’une partie du Mouvement Amal. Seuls quelques indépendants issus des régions du Akkar et de Baalbeck ont exprimé un refus catégorique.

La logique de « responsabilité partagée » évoquée par des députés comme Michel Moawad ou Bilal Abdallah s’est imposée comme un argument rhétorique justifiant ces convergences de vote. Toutefois, cette alliance ponctuelle sur la fiscalité ne s’est accompagnée d’aucune discussion réelle sur la réforme de la gouvernance économique ou l’audit des comptes publics.

Contradictions entre discours et pratiques

Le contraste est saisissant entre la rhétorique des partis et leur comportement parlementaire. Samir Geagea continue de dénoncer dans ses interventions la mainmise du Hezbollah sur les institutions et l’affaiblissement de la souveraineté nationale. De son côté, Hassan Fadlallah, proche du Hezbollah, accuse les Forces libanaises d’obstruction politique et d’alignement excessif sur les puissances occidentales. Pourtant, dans les faits, ces formations votent les mêmes lignes budgétaires et siègent ensemble dans les mêmes commissions.

Ce double langage sape la crédibilité du discours politique. Les citoyens assistent à une forme de théâtre institutionnel où les antagonismes idéologiques sont instrumentalisés à des fins symboliques, pendant que les décisions économiques sont prises dans une logique purement technicienne. La distinction entre majorité et opposition perd de sa pertinence, brouillant le jeu démocratique.

Une opposition désorientée

Les partis qui se positionnent comme force d’opposition rencontrent également des difficultés de lisibilité. Le bloc Kataëb, dirigé par Sami Gemayel, tente de se démarquer en refusant de participer aux votes considérés comme incohérents avec ses principes. Toutefois, des voix internes pointent les contradictions de certaines prises de position, notamment sur les aides sociales et les réformes bancaires. Des députés issus du mouvement de contestation du 17 octobre, comme Waddah Sadek ou Halime Kaakour, expriment leur refus de toute alliance technique avec les blocs traditionnels. Pourtant, ils ont eux aussi soutenu des amendements budgétaires conjointement avec ces derniers.

Cette confusion empêche l’émergence d’un pôle structuré d’opposition. Les propositions restent éparpillées, parfois incohérentes, et peinent à incarner une vision alternative solide. Les électeurs déçus de la classe politique en place se retrouvent sans relais crédible.

Le recul stratégique de l’État

Cette instabilité politique se répercute directement sur la gouvernance. Le président Joseph Aoun se trouve contraint à une forme de neutralité active. Il évite toute prise de position tranchée sur les sujets les plus clivants pour ne pas aggraver la crise institutionnelle. Cette prudence présidentielle renforce l’impression d’un État désengagé, sans projet structurant.

Les grandes orientations sont désormais dictées par la nécessité. La pression de la Banque mondiale, les échéances de paiement des dettes extérieures, les besoins logistiques liés à l’énergie et à l’importation de produits stratégiques dictent l’ordre du jour. Le Conseil supérieur de défense, les instances de coordination sécuritaire et les commissions mixtes interpartisanes jouent un rôle croissant, en dehors de tout mandat électif clair.

Un système en survie

La logique de gestion actuelle repose sur l’urgence permanente. Les décisions sont prises dans la précipitation, sans vision d’ensemble. Les plans à moyen terme, comme la restructuration bancaire, la réforme de l’administration ou la refonte du code fiscal, sont systématiquement repoussés. Les priorités changent au gré des rapports de force internes, des pressions étrangères ou des réactions de la rue.

Cette gouvernance réactive, cumulée à la confusion des alliances parlementaires, nourrit le sentiment d’un pouvoir en chute libre. Les tensions régionales, la fragmentation communautaire et l’absence d’unité politique empêchent toute forme de stabilité. Dans ce vide institutionnel, les partis consolident leur contrôle sur leurs bases respectives, tout en pratiquant une coopération pragmatique sur des mesures de survie.

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