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L’État libanais peut-il encore assumer ses agents publics sans générer d’inflation ?

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Une administration en sursis budgétaire, financée par création monétaire dans un contexte sans réforme

En 2025, la fonction publique libanaise survit sans budget, sans plan de réforme, et sans source de financement durable. Près de 290 000 agents publics – militaires, enseignants, personnel administratif, forces de sécurité – perçoivent des salaires en livres libanaises, régulièrement augmentés depuis 2022 pour compenser l’effondrement monétaire. La dernière revalorisation, effective en avril 2025, porte les salaires mensuels de nombreux fonctionnaires au-dessus des 20 millions LBP, contre 4 à 6 millions deux ans plus tôt. Mais cette dépense croissante est essentiellement monétisée : la Banque du Liban alimente le Trésor par émission monétaire, sans couverture budgétaire réelle, contribuant ainsi à une spirale inflationniste chronique.

Une masse salariale publique incontrôlée

Depuis la crise de 2019, l’État n’a plus adopté de budget voté régulièrement. Les dépenses courantes sont réglées par décisions exceptionnelles, souvent par décret, sans autorisation parlementaire complète. La masse salariale publique atteint désormais 4 200 milliards LBP par mois, soit environ 47 millions USD au taux parallèle. Cette dépense représente plus de 60 % des charges courantes de l’État. En l’absence de réforme administrative, aucune réduction d’effectifs, redéploiement ou évaluation de performance n’a été mise en œuvre. Le système fonctionne en pilotage automatique, alimenté par la planche à billets.

Un financement par création monétaire : cercle vicieux inflationniste

La Banque du Liban finance les salaires publics via des avances au Trésor, refinancées ensuite par émission de livres libanaises. Cette monétisation du déficit alimente directement la masse monétaire. En avril 2025, la base monétaire a augmenté de 22 % sur quatre mois, selon le bulletin statistique de la BDL. Or, cette expansion n’est pas compensée par une hausse équivalente de la production ou des réserves en devises, ce qui conduit mécaniquement à une dépréciation de la monnaie nationale. L’inflation mensuelle tourne autour de 6 à 8 %, principalement tirée par les services, les loyers et les biens importés.

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L’illusion de compensation : salaires nominaux, valeur réelle érodée

Les multiples augmentations salariales accordées depuis 2022 ont compensé partiellement l’effondrement du pouvoir d’achat. Mais en termes réels, le revenu médian des fonctionnaires reste 50 à 70 % inférieur à celui de 2018. À titre d’exemple, un enseignant du secondaire perçoit aujourd’hui entre 22 et 28 millions LBP par mois, soit 240 à 300 USD au taux parallèle, contre 1 200 USD avant la crise. Cette relative amélioration nominale est régulièrement annulée par la hausse des prix. Les syndicats du secteur public dénoncent un « cycle absurde d’ajustements inefficaces », où chaque augmentation provoque une hausse des prix qui annule l’effet de rattrapage.

Le piège de la dépendance salariale

Le maintien d’un niveau élevé de rémunération publique est aussi un levier politique. Les fonctionnaires et agents militaires constituent une base sociale indispensable à la stabilité du pays. Mais cette politique empêche toute contraction budgétaire, tout ajustement structurel. Dans les négociations avec le FMI, les dépenses de personnel sont systématiquement exclues des réformes prioritaires. Résultat : le Liban s’endette en interne pour maintenir une paix sociale provisoire, sans aucun mécanisme d’évaluation de l’efficacité de sa dépense publique.

Aucune réforme structurelle en vue

Le projet de réforme de la fonction publique, porté par le ministère des Finances depuis 2021 avec l’appui technique de la Banque mondiale, est à l’arrêt. Le Parlement n’a adopté aucune loi de réorganisation des corps de métier, de retraite, de mobilité, ni de numérisation. Le cadre statutaire date toujours de 1959. Les efforts de centralisation de la paie et de rationalisation des effectifs sont bloqués par les rivalités ministérielles. Les doublons administratifs, les postes fictifs et les affectations politiques persistent. Dans ce contexte, la masse salariale est traitée comme un coût fixe intangible, ce qui exclut toute trajectoire budgétaire viable.

Une pression sur les prix et le taux de change

La création monétaire liée aux salaires provoque une pression immédiate sur le taux de change. Chaque fin de mois, la demande en dollars sur le marché noir augmente à mesure que les fonctionnaires convertissent leurs salaires en devises. Cette demande anticipée est captée par les spéculateurs, qui font monter les prix avant même que les salaires ne soient versés. Le taux parallèle franchit en mai 2025 le seuil des 90 000 LBP/USD, alors qu’il était autour de 78 000 en février. Cette volatilité du change alimente l’instabilité des prix, notamment pour les biens de première nécessité.

Les pistes bloquées : fiscalité, rationalisation, financement externe

Trois leviers théoriques permettraient de sortir de cette impasse :

  1. Augmenter les recettes fiscales : mais la TVA est gelée, les taxes douanières sous-évaluées, et l’évasion fiscale massive.
  2. Réduire les effectifs publics : mais aucun audit national n’a été mené depuis 2005.
  3. Financer par aide extérieure : mais les bailleurs conditionnent toute aide à des réformes que le gouvernement refuse.

Ainsi, le statu quo se perpétue, au prix d’une inflation structurelle, d’une fuite de la valeur monétaire et d’une défiance croissante envers la fonction publique elle-même.

Un équilibre de plus en plus instable

Le Liban se trouve dans une impasse : maintenir l’administration pour éviter l’effondrement de l’État, tout en générant les causes mêmes de l’inflation qui érode le système. Cet équilibre artificiel est de moins en moins tenable. Il repose sur la capacité de la Banque du Liban à créer de la monnaie et sur le silence des bailleurs de fonds. Si l’un de ces piliers venait à céder, l’appareil public pourrait s’effondrer de lui-même, faute de financement et de légitimité salariale.


📌 Données sur les institutions clés

Fonction publique libanaise
– Environ 290 000 agents, dont 120 000 militaires et forces de sécurité
– Masse salariale : 4 200 milliards LBP/mois (≈ 47 M USD)
– Aucune réforme statutaire depuis 1959

Banque du Liban
– Base monétaire en hausse de 22 % entre janvier et avril 2025
– Financement du Trésor par avances exceptionnelles
– Aucun plan de refinancement durable ou ciblé

Ministère des Finances
– Aucun budget voté pour l’année 2025
– Projet de réforme de la fonction publique gelé
– Ratio dépenses de personnel / budget : supérieur à 60 %

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Newsdesk Libnanews
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