Les centres urbains deviennent inabordables pour des revenus dévalorisés
Depuis le début de la crise en 2019, mais plus intensément encore depuis 2022, la classe moyenne libanaise vit une érosion brutale de son pouvoir d’achat. Les salaires, toujours majoritairement versés en livres libanaises, ont perdu plus de 90 % de leur valeur réelle en six ans. Cette perte est accentuée par une inflation persistante, la disparition de nombreuses subventions publiques et l’envolée des prix des biens de base. Dans ce contexte, les villes, et plus particulièrement Beyrouth, sont devenues économiquement inaccessibles pour ceux qui vivaient autrefois avec l’équivalent de 1000 à 2000 dollars par mois.
Les dépenses fixes — loyer, alimentation, carburant, générateurs, frais scolaires, soins médicaux — absorbent désormais l’intégralité d’un revenu moyen. Le prix de l’électricité privée, devenue indispensable face aux coupures, s’est envolé. Les loyers restent élevés malgré la crise, en raison de la rareté des appartements équipés et de la concurrence de la diaspora pour certaines zones. Les écoles publiques sont à l’arrêt ou sous-financées, forçant les familles à recourir à des institutions privées au coût devenu prohibitif.
Face à ce mur budgétaire, un nombre croissant de familles issues des classes moyennes — professeurs, employés de banque, ingénieurs, fonctionnaires, professions libérales — prennent une décision radicale : quitter la ville. Non pas pour l’étranger, faute de moyens ou de visas, mais pour les villages, souvent d’origine, où une vie moins coûteuse leur permet de survivre sans s’endetter ou s’humilier.
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Retour contraint aux régions : une logique de survie plus que de choix
Cet exode vers les zones rurales touche en particulier les régions du Chouf, du Nord, de la Békaa et du Sud. Les familles y disposent parfois d’une maison familiale, d’un terrain ou d’un réseau social facilitant l’installation. La vie y est moins chère : pas de loyer, accès direct à l’eau via des sources ou des puits, production agricole vivrière, recours à l’échange ou au troc. Les systèmes de solidarité informelle, bien que fragiles, remplacent partiellement les mécanismes sociaux absents de l’État.
Il ne s’agit pas d’un retour idéalisé à la terre. Pour la majorité des foyers concernés, c’est une solution de dernier recours, dictée par l’impossibilité matérielle de rester en ville. Le coût du transport, l’absence de services publics, la fermeture des administrations et le manque de soins n’empêchent pas ce retour forcé. Mieux vaut une existence précaire dans un cadre soutenable qu’une impasse financière dans une capitale où tout s’achète et rien ne s’offre plus gratuitement.
Les familles essaient de réorganiser leur quotidien autour de ressources disponibles localement. Certains lancent de petits projets agricoles, d’autres travaillent à distance quand la connexion le permet, d’autres encore s’inscrivent dans des chaînes locales d’approvisionnement ou de service. L’école est souvent remplacée par l’enseignement à domicile ou des structures alternatives, parfois confessionnelles. L’éducation, la santé et la mobilité deviennent des défis permanents, gérés à coup de bricolage et d’adaptation.
Désertion des centres urbains : une fracture sociale aggravée
Le départ progressif des classes moyennes appauvrit encore davantage les centres urbains. À Beyrouth, cette dynamique a produit un double mouvement : d’un côté, la concentration de la grande pauvreté dans les quartiers populaires, et de l’autre, le maintien d’une élite aisée, souvent connectée à l’étranger, dans des enclaves résidentielles préservées. Entre les deux, l’espace social se vide. Les commerces ferment, les écoles privées licencient, les cabinets médicaux tournent au ralenti. La ville se fragmente, perdant son tissu intermédiaire qui assurait sa vitalité.
Les secteurs autrefois portés par la classe moyenne — culture, éducation, artisanat, professions libérales, services de proximité — s’éteignent faute de clients solvables. Les librairies ferment, les cinémas ne remplissent plus leurs salles, les cafés sont désertés hors saison touristique. Les infrastructures publiques sont dans un état de délabrement avancé, et la municipalité, sans moyens, ne peut plus répondre aux urgences de la vie quotidienne. Ce qui subsiste est pris en charge par des ONG ou des initiatives communautaires.
L’exode vers les villages n’est donc pas qu’un déplacement géographique. Il incarne une transformation profonde du paysage socio-économique libanais. Il marque la rupture entre une ville jadis symbole de modernité, de mobilité et de diversité, et des territoires périphériques qui accueillent désormais ceux que l’économie a expulsés. Ce processus alimente une spirale d’appauvrissement urbain et de désintégration sociale.
Une recomposition territoriale sans politique publique
Le déplacement massif vers les régions se fait sans accompagnement de l’État. Aucune politique d’aménagement du territoire, de soutien à la relocalisation ou d’investissement dans les infrastructures rurales n’a été annoncée. Les collectivités locales, déjà en grande difficulté, peinent à absorber cette nouvelle population. Les tensions sur les ressources — eau, électricité, scolarisation, soins — s’accentuent, sans perspective de réponse coordonnée.
Dans certains villages, la pression sur le foncier devient sensible. Des familles rénovent leurs anciennes maisons, d’autres cherchent à construire ou à acheter. Cette nouvelle demande pourrait à terme faire grimper les prix, créant de nouveaux déséquilibres, en particulier pour les populations rurales plus pauvres. En l’absence de régulation, ce retour forcé pourrait générer des effets d’exclusion ou de conflits locaux.
Ce phénomène territorial renforce par ailleurs les clivages communautaires. Les villages restent majoritairement homogènes sur le plan confessionnel. Le retour des urbains se fait souvent dans des cadres familiaux fermés, accentuant la logique de repli. La mixité sociale et géographique diminue, et les perspectives de recomposition nationale s’éloignent.



