mercredi, janvier 21, 2026

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Liban/Histoire: La formation de l’Armée arabe libanaise en 1976, Une fracture confessionnelle au cœur de la guerre civile

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Le 21 janvier 1976 marque un tournant décisif dans l’histoire de la guerre civile libanaise, avec la mutinerie d’une partie significative de l’armée nationale. Ce jour-là, au quartier militaire Elias Abou Sleiman, situé à Ablah dans le district de Zahlé, au cœur de la vallée de la Beqaa, environ 900 soldats musulmans, principalement issus de la première brigade blindée, refusent d’obéir aux ordres et se rebellent contre leur hiérarchie. Sous la direction du lieutenant Ahmed al-Khatib, un officier tankiste originaire d’une compagnie blindée stationnée à Rashaya, ces militaires accusent ouvertement le commandement, dominé par des officiers maronites, de collusion avec les milices chrétiennes de droite. Cette scission, qui donne naissance à l’Armée arabe libanaise, amplifie les divisions confessionnelles déjà exacerbées par le conflit entamé en 1975, et illustre la fragilité des institutions étatiques face aux tensions internes.

Les racines de cette mutinerie s’enfoncent dans le terreau instable du Liban des années 1970. Depuis l’indépendance en 1943, l’armée libanaise, forte d’environ 18 000 hommes à l’aube de la guerre civile, est construite sur un équilibre confessionnel précaire, reflet du pacte national qui répartit les postes selon les communautés religieuses. Le commandement suprême est traditionnellement réservé à un maronite, tandis que les unités intègrent des soldats de toutes confessions. Cependant, les événements de 1975, marqués par des affrontements entre milices palestiniennes, forces progressistes musulmanes et phalangistes chrétiennes, mettent à rude épreuve cette neutralité. Les musulmans, majoritaires dans les rangs inférieurs, perçoivent de plus en plus l’armée comme un outil au service des intérêts chrétiens, particulièrement après les incidents de Ain el-Remmaneh en avril 1975, qui déclenchent les hostilités ouvertes.

Ahmed al-Khatib, figure centrale de cette rébellion, incarne cette frustration. Né dans une famille sunnite modeste, il gravit les échelons de l’académie militaire de Homs en Syrie avant de rejoindre l’armée libanaise. Commandant une unité de 40 hommes équipée de chars, il est stationné dans le sud du Liban, une zone sensible où les tensions avec les fedayins palestiniens et les milices locales sont quotidiennes. Selon les récits historiques, al-Khatib, influencé par les idéaux panarabes et progressistes, refuse de voir ses troupes utilisées contre des coreligionnaires. Le 21 janvier, il rallie les soldats de la première brigade, qui inclut des éléments blindés et d’artillerie, et proclame leur refus de combattre le Mouvement national libanais, une coalition de forces de gauche et musulmanes dirigée par Kamal Joumblatt.

La propagation rapide de la mutinerie

Dans les jours suivants, la rébellion s’étend comme une traînée de poudre à travers le pays. Dès le 22 janvier, des garnisons dans le sud et la Beqaa rejoignent le mouvement. Le château de Beaufort, forteresse stratégique surplombant la vallée de la Litani, tombe sous contrôle des mutins, tout comme les bases de Rashaya, Aramoun, Marjayoun, Khiam, Nabatieh et Sidon. Ces sites, souvent isolés et mal approvisionnés, abritent des unités mixtes où les musulmans constituent la majorité. Les officiers chrétiens sont désarmés ou expulsés, et les soldats rebelles s’emparent d’un arsenal impressionnant : chars T-54 et T-55 d’origine soviétique, pièces d’artillerie de 122 mm, mortiers et véhicules blindés. En moins d’un mois, le nombre de déserteurs atteint 2 000 à 3 000 hommes, formant le noyau d’une force bien équipée et motivée.

Cette expansion n’est pas fortuite. Al-Khatib bénéficie du soutien discret de la Fatah, la principale faction de l’Organisation de libération de la Palestine, qui voit dans cette scission une opportunité d’affaiblir l’armée régulière. Des financements libyens, sous l’égide de Mouammar Kadhafi, affluent pour équiper les rebelles, renforçant leur capacité opérationnelle. Le 31 janvier, l’Armée arabe libanaise est officiellement constituée, avec son quartier général établi à Hasbaya dans la Beqaa. Son emblème, un aigle aux ailes repliées tenant un cèdre libanais et un rouleau symbolisant l’idéologie militante, reflète un engagement pour l’arabisme, la démocratie et la sécularisation. Le 3 février, un manifeste est publié, dénonçant le sectarisme de l’État et appelant à une réforme profonde du système politique libanais.

Les implications immédiates sur le terrain militaire

Dès sa formation, l’Armée arabe libanaise s’aligne sur le Mouvement national libanais et l’OLP, intensifiant les combats contre le Front libanais, coalition des milices chrétiennes incluant les Phalanges de Pierre Gemayel et les Tigres de Camille Chamoun. En mars 1976, une unité sous le commandement du major Ahmad Ma’amari affronte la Lebanese Liberation Army, une petite force chrétienne de 200 hommes, dans des escarmouches sanglantes autour de la Beqaa. Ces affrontements, bien que limités, démontrent la capacité de l’AAL à opérer indépendamment, utilisant ses blindés pour percer les lignes ennemies.

À Beyrouth, la scission accélère la partition de la ville. Les mutins contrôlent des quartiers musulmans comme Basta et Tariq el-Jdideh, coordonnant des attaques conjointes avec les fedayins contre les positions chrétiennes à l’est. Le 5 mars, des éléments de l’AAL participent à l’assaut sur le palais présidentiel, forçant le président Sleiman Frangié à négocier. Cette pression militaire contribue à l’effondrement progressif de l’autorité centrale, avec l’armée régulière réduite à une shadow de sa force originelle, ne comptant plus que 10 000 hommes loyaux.

Le rôle confessionnel dans la désintégration de l’armée

Cette mutinerie n’est pas isolée ; elle s’inscrit dans une série de fractures confessionnelles qui minent l’armée depuis 1975. Déjà en décembre de cette année, des désertions sporadiques touchent les unités sunnites et chiites, particulièrement dans le sud où les tensions avec Israël et les Palestiniens exacerbent les clivages. Les maronites, dominant les postes de commandement, sont accusés de partialité, comme lors des opérations contre les camps palestiniens de Tel al-Zaatar. Al-Khatib et ses officiers, majoritairement sunnites et druzes, invoquent ces injustices pour justifier leur rébellion, arguant que l’armée sert les intérêts d’une minorité chrétienne au détriment de la majorité musulmane.

Historiquement, cette division reflète les failles du pacte national de 1943, basé sur un recensement obsolète de 1932 qui sous-estime la croissance démographique musulmane. Les musulmans, représentant potentiellement plus de 60 % de la population en 1976, exigent une représentation accrue, un thème central du manifeste de l’AAL. Cette revendication s’aligne sur les idéaux nassériens et baathistes, influençant de nombreux officiers formés en Égypte ou en Syrie.

Les opérations et les alliances de l’AAL

Au printemps 1976, l’Armée arabe libanaise s’engage dans des offensives majeures. En avril, ses unités blindées soutiennent l’assaut sur les positions phalangistes à Achrafieh, utilisant des tactiques de guérilla urbaine combinées à des bombardements d’artillerie. Ces actions, coordonnées avec les forces de Joumblatt, mènent à des gains territoriaux significatifs dans la montagne du Chouf, où les druzes loyaux à l’AAL affrontent les milices chrétiennes.

Les alliances externes renforcent l’AAL. La Libye fournit non seulement des fonds mais aussi des armes légères via des convois traversant la Syrie. La Fatah, sous Yasser Arafat, offre une formation et une logistique, intégrant les mutins dans un front uni contre le Front libanais. Cependant, ces partenariats ne sont pas sans tensions ; al-Khatib maintient une autonomie relative, refusant une subordination totale aux Palestiniens pour préserver l’identité libanaise de son armée.

Les défis internes et la répression

Malgré ses succès initiaux, l’AAL fait face à des défis internes. Les désertions massives créent des problèmes de cohésion, avec des officiers inexpérimentés commandant des unités hétérogènes. Des rivalités émergent entre sunnites et chiites, préfigurant les fractures futures. De plus, l’armée régulière, sous le général Hanna Saïd, lance des contre-offensives pour reprendre les garnisons perdues, comme à Aramoun en février, où des combats intenses causent des dizaines de victimes.

Sur le plan politique, la scission provoque une crise au sommet de l’État. Le président Frangié, maronite, dénonce les mutins comme traîtres, tandis que le Premier ministre Rachid Karamé, sunnite, appelle à une réforme de l’armée. Des médiations syriennes, menées par Hafez al-Assad, aboutissent à un cessez-le-feu temporaire le 22 janvier, mais les hostilités reprennent rapidement.

L’impact sur la guerre civile

La formation de l’AAL accélère l’escalade du conflit, transformant une guerre de milices en une confrontation impliquant des fragments de l’État. En mai 1976, ses forces participent à l’offensive sur le Mont Liban, menaçant les bastions chrétiens de Jounieh et Byblos. Ces avancées forcent l’intervention syrienne en juin, initialement pour soutenir les chrétiens, marquant un virage régional.

À l’été, l’AAL contrôle une grande partie du sud et de la Beqaa, imposant un ordre parallèle avec des checkpoints et des tribunaux militaires. Ses soldats, payés par des fonds arabes, maintiennent une discipline relative, contrastant avec le chaos des milices.

La dissolution progressive

Vers la fin de 1976, l’AAL commence à se fragmenter. L’intervention syrienne, qui occupe la Beqaa en juin, absorbe une partie de ses unités. Al-Khatib, promu colonel, négocie avec Damas, mais des dissensions internes mènent à des désertions. En février 1977, l’AAL est officiellement dissoute, ses restes intégrés à l’armée syrienne ou aux milices du Mouvement national.

Cette fin reflète les limites d’une force née d’une mutinerie : sans base politique solide, elle succombe aux pressions externes. Pourtant, son existence souligne les dynamiques confessionnelles persistantes, où l’armée, censée unir le pays, devient un vecteur de division.

Les vestiges de cette scission se manifestent dans les restructurations postérieures de l’armée libanaise, avec des efforts pour équilibrer les confessions. Les officiers comme al-Khatib, exilés ou intégrés, laissent un legs ambigu : symbole de résistance pour certains, de trahison pour d’autres. Les garnisons reprises, comme Beaufort, deviennent des points focaux de conflits ultérieurs, illustrant comment cette mutinerie de 1976 redessine durablement le paysage militaire libanais.

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Newsdesk Libnanews
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