Une montée inexorable du désespoir
Le suicide, longtemps tabou au Liban, prend aujourd’hui une dimension publique alarmante. Le nombre de cas recensés est en hausse constante. Selon les données collectées entre janvier et mai 2025, les forces de sécurité intérieure ont enregistré plus de 137 tentatives de suicide, dont 43 ont été mortelles. En comparaison, sur l’ensemble de l’année 2024, le pays avait enregistré 138 suicides, chiffre déjà en progression par rapport à 2023.
Les acteurs sociaux sur le terrain rapportent que ces statistiques sous-estiment l’ampleur du phénomène. Nombre de familles préfèrent déclarer une mort accidentelle pour éviter la stigmatisation. Les cas non rapportés, notamment en milieu rural, sont nombreux. L’absence de système unifié de surveillance rend difficile une évaluation exhaustive.
Facteurs économiques et perte de repères
La crise économique prolongée est le principal moteur de cette détresse psychologique. L’hyperinflation, la dévaluation de la monnaie nationale et la destruction du pouvoir d’achat plongent des milliers de Libanais dans l’angoisse du lendemain. Les dépenses de base – logement, santé, alimentation, scolarité – deviennent inaccessibles pour une majorité de foyers.
De nombreux suicides sont liés à l’impossibilité de subvenir aux besoins de sa famille. Des pères de famille se donnent la mort après avoir été incapables de payer les médicaments de leurs enfants. Des jeunes adultes, privés de toute perspective professionnelle ou académique, se suicident face à une réalité sans avenir. Les générations se succèdent dans un cycle de désespoir.
Une jeunesse sacrifiée
Les jeunes représentent aujourd’hui la tranche de population la plus exposée au suicide. La rupture du lien social, la précarité matérielle, l’impossibilité de construire un avenir dans un pays en faillite minent leur équilibre psychologique. La pression sociale et les attentes familiales augmentent leur vulnérabilité.
Plus de 60 % des suicides enregistrés au cours des cinq premiers mois de 2025 concernent des individus âgés de moins de 35 ans. La majorité de ces cas se concentrent dans les régions périphériques, loin des grandes villes, où l’accès aux services de santé mentale est quasi inexistant. Dans les milieux populaires, le suicide devient la seule échappatoire perçue à l’humiliation de l’impuissance.
Défaillances institutionnelles et inaction de l’État
Aucune politique publique structurée de santé mentale n’est actuellement déployée à l’échelle nationale. Le ministère de la Santé ne dispose pas d’un budget dédié à la prévention du suicide. Les services de soutien psychologique gratuits sont rares, concentrés à Beyrouth, souvent tenus par des ONG aux ressources limitées.
Les écoles, universités et institutions publiques ne disposent d’aucun protocole d’identification ou d’accompagnement des élèves et étudiants en souffrance. Aucune campagne nationale de sensibilisation n’est menée pour faire évoluer les représentations du suicide. Le sujet reste entouré de silence dans les discours officiels.
Un tabou social encore puissant
Dans une société dominée par la honte et l’apparence, le suicide reste un sujet que l’on évite. Les familles qui perdent un proche par suicide sont souvent confrontées à une double peine : la douleur de la perte et le rejet social. Le suicide est perçu comme une faute, une disgrâce ou une faiblesse, parfois même comme un péché religieux.
Cette culture de la honte empêche l’émergence d’un débat collectif. Elle entrave la mise en place de structures de prévention adaptées. Le poids du regard communautaire pousse les victimes à se taire. Beaucoup n’osent pas consulter, par peur du jugement. Le silence devient meurtrier.
Réseaux sociaux et isolement numérique
L’omniprésence des réseaux sociaux aggrave le sentiment d’exclusion. La comparaison permanente avec des images idéalisées, l’exposition aux réussites d’autrui, l’invisibilisation de la souffrance réelle nourrissent un sentiment d’inadéquation. De nombreux jeunes passent des heures en ligne, isolés dans des bulles numériques sans contact humain authentique.
L’absence d’ancrage collectif ou d’activités de groupe prive les individus de toute échappatoire psychologique. Les échanges en ligne ne remplacent ni l’écoute, ni la présence, ni l’appui émotionnel réel. Les signaux d’alerte sont rarement perçus dans cet univers fragmenté.
Témoignages de détresse ignorés
Des proches de victimes témoignent de signes avant-coureurs ignorés. Des adolescents avaient cessé de manger. Des étudiants avaient interrompu leur inscription universitaire sans raison apparente. Des mères seules avaient accumulé des dettes. Tous avaient exprimé un désespoir croissant dans leur cercle intime.
Mais dans une société surchargée de crises multiples, l’attention à la souffrance psychique devient marginale. Les proches eux-mêmes, confrontés à leurs propres urgences, n’identifient pas les signaux. L’absence de services de proximité ou de lignes d’écoute contribue à cette incapacité collective à réagir.
Le rôle négligé des institutions religieuses et scolaires
Les institutions religieuses, omniprésentes dans la vie quotidienne, abordent rarement la question du suicide. Les prêches se concentrent sur des thèmes moraux, sans jamais évoquer les causes psychologiques profondes. L’éloignement du clergé des réalités sociales prive les fidèles d’un cadre de réflexion.
Les écoles, quant à elles, n’intègrent pas de modules d’éducation à la santé mentale. Le personnel éducatif n’est pas formé pour détecter les troubles émotionnels. Les enfants en souffrance sont souvent catalogués comme perturbateurs, exclus ou négligés. Le système éducatif libanais ne reconnaît pas encore l’importance d’un accompagnement psychologique global.
Une société en rupture
La montée du suicide au Liban n’est pas un phénomène individuel. Elle est le symptôme d’une société en rupture avec elle-même. Une société où les mécanismes traditionnels de solidarité sont désarticulés. Où l’État n’assume plus ses fonctions de protection. Où les liens communautaires se sont effondrés.
Chaque suicide représente un échec collectif. Un effondrement silencieux. Une alarme à laquelle personne ne répond. Le silence autour du suicide est à la hauteur du vide politique qui caractérise la gouvernance actuelle.



