Une demande syrienne qui fait trembler Beyrouth
La chute de Bachar el-Assad en décembre 2024 a bouleversé le fragile équilibre régional, et le Liban en ressent aujourd’hui les secousses. Une nouvelle crise vient d’éclater entre Beyrouth et Damas : la Syrie exige le rapatriement de 350 prisonniers détenus dans les geôles libanaises, parmi lesquels figure Ahmad al-Assir, le sulfureux cheikh salafiste condamné à la perpétuité pour son rôle dans les sanglants affrontements de Saïda en 2013. Cette requête, formulée par le nouveau pouvoir syrien, a mis le Liban en ébullition. Les autorités libanaises, inflexibles, refusent pour l’instant de céder, notamment sur les détenus accusés d’enlèvements et de meurtres de soldats ou de membres des Forces de sécurité intérieure (FSI). Ce bras de fer, loin d’être un simple différend diplomatique, ravive des blessures profondes et menace la fragile tentative de normalisation entre les deux voisins.
Un passé douloureux resurgit
Le Liban et la Syrie, liés par une histoire tumultueuse, tentent de redéfinir leurs relations depuis la fin du régime Assad. Après des décennies d’ingérence syrienne à Beyrouth, marquées par l’occupation militaire jusqu’en 2005 et l’influence du Hezbollah, allié de Damas, la chute d’Assad a ouvert une fenêtre d’opportunité. En janvier 2025, le Premier ministre libanais Najib Mikati s’est rendu à Damas pour poser les bases d’une coopération nouvelle, incluant la question des prisonniers syriens détenus au Liban. Mais l’annonce de cette liste de 350 noms, transmise il y a quelques semaines, a jeté un froid. Parmi eux, des figures accusées de crimes graves, mais surtout Ahmad al-Assir, dont le nom résonne comme une provocation pour beaucoup de Libanais.
Les prisons libanaises, déjà au bord de l’asphyxie avec plus de 7 000 détenus pour une capacité de 3 500 places, abritent environ 2 100 Syriens, soit près d’un tiers de la population carcérale. Parmi eux, 350 ont été condamnés, souvent pour des faits liés au terrorisme ou à des attaques contre l’État libanais. La demande syrienne, qui inclut des prisonniers accusés d’avoir tué des soldats ou des membres des FSI, a été perçue comme une tentative de Damas de réécrire l’histoire à son avantage. « Ces hommes ont du sang libanais sur les mains », a tonné un haut gradé de l’armée libanaise, sous couvert d’anonymat. « Les remettre à la Syrie serait une insulte à nos martyrs. »
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Ahmad al-Assir, l’homme qui divise
Ahmad al-Assir, 57 ans, est une figure qui ne laisse personne indifférent. Ancien imam de la mosquée Bilal Bin Rabah à Abra, près de Saïda, ce cheikh sunnite s’est fait connaître au début des années 2010 par ses prêches enflammés contre le Hezbollah et le régime syrien. Charismatique pour certains, dangereux agitateur pour d’autres, il a cristallisé les frustrations d’une partie de la communauté sunnite, marginalisée après l’assassinat de Rafiq Hariri en 2005. En 2013, son mouvement a basculé dans la violence lors des affrontements de Saïda, où ses partisans ont attaqué un barrage de l’armée libanaise. Le bilan fut lourd : 18 soldats tués, 11 combattants d’al-Assir abattus, et des dizaines de blessés. « Ce jour-là, Saïda a frôlé la guerre civile », se souvient un habitant de la ville, encore marqué par le chaos.
Après deux ans de cavale, al-Assir est arrêté en août 2015 à l’aéroport de Beyrouth, alors qu’il tentait de fuir sous une fausse identité. Condamné à mort en 2017, sa peine est commuée en prison à vie en 2021, assortie d’une amende de 51 millions de livres libanaises, une somme dérisoire dans un Liban en crise économique. Pour Damas, sa présence sur la liste est stratégique : al-Assir, accusé d’avoir soutenu des jihadistes en Syrie, est vu comme un symbole de l’opposition à l’ancien régime Assad. Mais pour le Liban, l’extrader serait impensable. « Al-Assir est un citoyen libanais. Sa place est dans une prison libanaise, pas à Damas », a déclaré un responsable judiciaire, reflétant l’opinion dominante à Beyrouth.
Une liste explosive
La liste des 350 noms transmise par Damas est un véritable casse-tête. Outre al-Assir, elle inclut des Syriens accusés de crimes graves, comme des attaques contre l’armée libanaise ou l’appartenance à des groupes jihadistes tels que l’État islamique ou le Front al-Nosra. Certains détenus clament leur innocence, affirmant avoir été arrêtés pour des raisons politiques. « J’étais un combattant de l’Armée syrienne libre, pas un terroriste », a confié un prisonnier syrien à l’AFP, sous couvert d’anonymat. Ces déclarations soulèvent des questions sur la légitimité de certaines condamnations, dans un Liban où la justice est souvent critiquée pour son manque de transparence.
La crise des prisons libanaises complique encore la situation. À Roumieh, le plus grand centre de détention du pays, les conditions sont inhumaines : surpopulation, manque de nourriture, soins médicaux quasi inexistants. En février 2025, une grève de la faim de détenus syriens a attiré l’attention sur leur sort. « Nous sommes oubliés, coincés entre deux pays qui se disputent notre destin », a dénoncé un prisonnier dans une lettre ouverte publiée par une ONG locale. Pour certains, un rapatriement en Syrie, même incertain, semble préférable à l’enfer carcéral libanais. Mais pour Beyrouth, libérer des prisonniers accusés de crimes graves est hors de question.
Les raisons du refus libanais
Le Liban campe sur ses positions, et pour cause. D’abord, la sécurité nationale est en jeu. La remise de figures comme al-Assir ou d’autres détenus liés à des actes de terrorisme pourrait raviver les tensions communautaires dans un pays où sunnites, chiites et chrétiens cohabitent dans un équilibre précaire. Les affrontements de Saïda en 2013, alimentés par la rhétorique anti-Hezbollah d’al-Assir, restent dans toutes les mémoires. « Si nous cédons, cela pourrait donner des ailes aux extrémistes », avertit un député libanais, membre d’un parti chrétien. Les familles des soldats tués, soutenues par l’armée, exigent que justice soit rendue au Liban. « Nos fils sont morts pour protéger ce pays. Leurs assassins doivent payer ici », a déclaré une mère de victime lors d’une récente manifestation à Beyrouth.
Ensuite, l’extradition d’un citoyen libanais comme al-Assir poserait un problème juridique. Les lois internationales interdisent généralement l’extradition de nationaux vers un pays étranger, sauf dans des cas exceptionnels. De plus, le Liban craint que la Syrie, en pleine transition politique, ne puisse garantir un procès équitable aux prisonniers extradés. « Nous ne voulons pas envoyer ces détenus vers une justice incertaine », a insisté un magistrat libanais, évoquant les risques de représailles contre les prisonniers, notamment ceux liés à l’opposition à l’ancien régime Assad.
Enfin, la pression politique interne est immense. L’armée libanaise, l’une des rares institutions encore respectées dans un pays en crise, s’oppose fermement à toute concession. Le Hezbollah, bien que fragilisé par la chute de son allié syrien, garde un œil sur le dossier. « Al-Assir est une ligne rouge », a averti un cadre du mouvement chiite, rappelant les tensions historiques entre le cheikh et le parti. Ce refus unanime reflète un rare consensus au Liban : la justice doit primer sur les pressions extérieures.
Un dossier aux ramifications régionales
Ce différend dépasse les frontières libano-syriennes. Depuis la chute d’Assad, les puissances régionales et internationales, comme les États-Unis, la France et l’Arabie saoudite, suivent de près la normalisation entre Beyrouth et Damas. En janvier 2025, des discussions facilitées par ces pays ont permis d’avancer sur des questions comme la gestion des réfugiés syriens au Liban – environ 755 000 enregistrés auprès de l’ONU – et la sécurisation des frontières. Mais le dossier des prisonniers reste un point de friction. Damas, sous la houlette de son nouveau pouvoir intérimaire, veut montrer qu’elle reprend le contrôle de ses citoyens, y compris ceux accusés de crimes. « La Syrie cherche à asseoir sa souveraineté, mais elle sous-estime les enjeux libanais », note un diplomate européen basé à Beyrouth.
Le Hezbollah, bien que moins influent depuis la fin du régime Assad, complique encore les choses. Opposé à la remise d’al-Assir, qu’il considère comme un ennemi juré, le mouvement pourrait mobiliser ses partisans si le Liban cédait aux pressions syriennes. À l’inverse, certains partis sunnites, bien que critiques d’al-Assir, s’inquiètent d’une justice expéditive en Syrie. « Ce dossier est une bombe à retardement », résume un analyste politique libanais.



