Le rapport publié ce mercredi 7 janvier 2026 par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme marque un tournant dans la critique internationale des politiques israéliennes en Cisjordanie occupée, y compris Jérusalem-Est. Intitulé « L’administration discriminatoire d’Israël du territoire occupé de Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est », ce document de plus de 40 pages dénonce une intensification des discriminations raciales et de la ségrégation contre les Palestiniens, qualifiée pour la première fois par un haut responsable onusien de système ressemblant à l’apartheid. Volker Türk, le Haut-Commissaire aux droits de l’homme, a déclaré lors de la présentation du rapport que « c’est une forme particulièrement grave de discrimination raciale et de ségrégation, qui ressemble au type de système d’apartheid que nous avons vu auparavant ». Ce document s’appuie sur des années d’observations et d’enquêtes de terrain par l’ONU, mettant en lumière une détérioration accélérée depuis le 7 octobre 2023, date des attaques du Hamas contre Israël, qui a entraîné une escalade des violences et des restrictions en Cisjordanie.
Le rapport intervient dans un contexte de tensions régionales persistantes, avec une augmentation des opérations militaires israéliennes en Cisjordanie, des expansions de colonies et des actes de violence par des colons. Depuis le 7 octobre 2023, plus de 966 Palestiniens ont été tués par les forces israéliennes ou les colons, un chiffre qui représente 42 % du total des tués palestiniens hors hostilités actives sur les deux décennies précédentes. L’ONU documente également une hausse de 288 % des déplacements forcés de Palestiniens due à des démolitions de maisons, avec 3 280 personnes affectées par la destruction de 685 habitations habitées. Ces faits, selon le rapport, s’inscrivent dans une stratégie plus large de domination et d’oppression, violant le droit international humanitaire et les conventions contre la discrimination raciale.
Une asphyxie systématique des droits palestiniens
Le document onusien décrit un contrôle israélien qui étouffe chaque aspect de la vie quotidienne des Palestiniens en Cisjordanie. Volker Türk a insisté sur ce point : « Il y a une asphyxie systématique des droits des Palestiniens en Cisjordanie. Que ce soit pour accéder à l’eau, à l’école, se rendre à l’hôpital, visiter la famille ou les amis, ou récolter les olives – chaque aspect de la vie des Palestiniens en Cisjordanie est contrôlé et restreint par les lois, politiques et pratiques discriminatoires d’Israël ». Le rapport identifie deux systèmes juridiques distincts : l’un civil et protecteur pour les colons israéliens, l’autre militaire et répressif pour les Palestiniens, créant une inégalité flagrante en matière de mouvement, d’accès aux ressources et de justice.
Parmi les exemples concrets, l’ONU cite les restrictions de mouvement qui fragmentent le territoire en plus de 160 enclaves palestiniennes isolées par des checkpoints, des murs et des routes réservées aux colons. Depuis le 7 octobre 2023, 86 nouveaux obstacles ont été installés, dont 40 % sont des portes de fer et des monticules de terre, aggravant les fermetures de routes agricoles. Cela a entraîné une perte de 306 000 emplois pour les Palestiniens, un taux de chômage grimpant à 33,7 % et des perturbations éducatives touchant 782 000 élèves. L’accès aux soins de santé est également entravé : 73 000 femmes enceintes ont vu leur suivi médical compromis par ces restrictions. À Hébron, dans la zone H2 contrôlée par Israël, les Palestiniens subissent des couvre-feux et des harcèlements quotidiens pour faciliter la vie des colons, avec des rues entières interdites aux véhicules palestiniens.
Le rapport met l’accent sur la confiscation massive de terres et de ressources naturelles. Depuis octobre 2023, plus de 100 000 dunams (environ 24 700 acres) ont été vidés de leur population palestinienne pour faire place à des colonies, des avant-postes et des infrastructures. En 2025, 25 459 dunams ont été déclarés « terres d’État », dont 99,76 % alloués aux colonies, illégales au regard du droit international. L’eau est un enjeu central : les Palestiniens sont privés de leurs sources naturelles, avec des infrastructures hydriques démolies et l’eau détournée vers les colonies. Cela force l’Autorité palestinienne à acheter de l’eau à une compagnie gouvernementale israélienne qui extrait les ressources du territoire occupé. Dans la vallée du Jourdain, des communautés comme Al ‘Auja ont vu leurs sources saisies par des colons, entraînant des réductions d’approvisionnement de 35 à 50 % pour plus de 100 000 personnes.
Des violences étatiques et des colons en impunité
L’ONU documente un continuum de violences, où les forces de sécurité israéliennes (FSI) et les colons agissent souvent de concert. Depuis le 7 octobre 2023, 3 088 attaques de colons ont été recensées, blessant 1 603 Palestiniens et endommageant 44 000 arbres, 1 100 véhicules et 190 maisons. Dix-neuf Palestiniens ont été tués par des colons, et treize dans des incidents mixtes impliquant les FSI. L’impunité est quasi totale : entre 2017 et 2025, sur 1 509 tués palestiniens, seulement 112 enquêtes ont été ouvertes, menant à deux mises en accusation et une seule condamnation. Le rapport cite des cas spécifiques, comme l’attaque sur Jit en août 2025, où des colons ont tué un Palestinien, blessé un autre et détruit des dizaines de maisons, avec les FSI présentes mais inactives.
Les tueries illégales par les FSI suivent des patterns discriminatoires : 355 des 638 tués par munitions réelles depuis octobre 2023 ont été touchés au haut du corps, suggérant une intention de tuer. Des exemples incluent un garçon de 10 ans, Saddam Hussein Rajab, abattu à l’abdomen le 28 janvier 2025 à Tulkarem alors qu’il se tenait sans arme à une porte ; ou une femme enceinte de huit mois, Sondos Shalabi, 23 ans, tuée le 9 février 2025 près de Naplouse, les FSI affirmant qu’elle « regardait le sol de manière suspecte ». Dans 25 % des cas, les secours médicaux ont été obstrués, aggravant les blessures. Le rapport note que ces violences sont utilisées pour maintenir le contrôle et la subordination des Palestiniens, avec des tactiques de guerre appliquées hors contexte de conflit armé, comme des frappes aériennes sur des camps de réfugiés, tuant des civils non armés.
Les détentions arbitraires ont explosé : depuis octobre 2023, environ 20 000 Palestiniens ont été arrêtés, dont 3 577 en détention administrative sans charge ni procès. Les enfants sont particulièrement touchés, avec des cas de torture documentés : positions de stress, chocs électriques, passages à tabac et violences sexuelles. Soixante-seize Palestiniens sont morts en détention, dont 75 hommes et un garçon, souvent suite à des mauvais traitements. La répression s’étend à l’espace civique : 145 journalistes détenus, 27 toujours incarcérés, et des défenseurs des droits humains ciblés. Les désignations de « terroristes » pour des organisations de la société civile ont mené à des raids et des fermetures de bureaux.
Des expansions de colonies qui annexent de facto le territoire
Le rapport détaille comment l’expansion des colonies renforce la ségrégation. Depuis octobre 2023, 141 nouveaux avant-postes ont été établis, dont 12 en zone B sous contrôle palestinien, et 240 km de routes construites. Soixante-neuf projets de colonies avancent, avec 44 837 unités de logement, encerclant les zones palestiniennes. Le plan E1, approuvé en août 2025, prévoit 3 400 unités et une extension du mur pour séparer les villes palestiniennes, menaçant 18 communautés bédouines. En Jérusalem-Est, 456 structures ont été démolies, déplaçant 1 243 Palestiniens, une hausse de 27 % des démolitions et 67 % des habitations touchées.
Les évictions se multiplient sous des lois comme celle sur les biens des absents ou la loi sur les affaires légales. À Batn al-Hawa, 35 membres de la famille Shehadeh ont été expulsés en août 2024, et 85 familles (700 Palestiniens) sont menacées. Dans Silwan, 13 blocs couvrant 95 % des bâtiments sont ciblés par des procédures de « règlement de titre », favorisant les colons à 90 %. Ces pratiques, selon l’ONU, visent à minimiser la présence palestinienne en zone C, qui représente 60 % de la Cisjordanie, pour une annexion de facto. Le ministre des Finances israélien, Bezalel Smotrich, a déclaré en 2025 que ces expansions bloquent l’établissement d’un État palestinien, affirmant que « un État arabe ne sera jamais établi ».
Une analyse juridique accablante sous le droit international
Le rapport s’appuie sur des avis de la Cour internationale de justice (CIJ) et des comités onusiens pour qualifier ces pratiques. En juillet 2024, la CIJ a conclu que les politiques israéliennes en Cisjordanie violent l’article 3 de la Convention internationale sur l’élimination de la discrimination raciale (CERD), interdisant la ségrégation et l’apartheid. Le 21 août 2024, une commission de conciliation ad hoc a confirmé que les restrictions de mouvement, d’accès aux ressources et aux terres constituent une ségrégation raciale, potentiellement de l’apartheid si non corrigées. Le Comité des droits de l’enfant, en septembre 2024, a exhorté Israël à mettre fin à des lois menant à la ségrégation raciale.
L’ONU estime qu’il existe des motifs raisonnables pour croire que la séparation, la ségrégation et la subordination des Palestiniens sont destinées à être permanentes, visant à maintenir l’oppression et la domination. Cela viole l’article 3 de la CERD. Les déplacements forcés constituent un crime de guerre sous l’article 49 de la quatrième Convention de Genève et potentiellement un crime contre l’humanité sous le Statut de Rome. L’annexion par les faits sur le terrain contrevient à l’interdiction d’acquérir un territoire par la force. Volker Türk a souligné : « Chaque tendance négative documentée dans le rapport n’a pas seulement continué mais s’est accélérée. Et chaque jour où cela est permis de continuer, les conséquences s’aggravent pour les Palestiniens ».
Les réactions israéliennes à l’accusation onusienne
Israël a rejeté catégoriquement le rapport, le qualifiant d’« absurde et déformé ». Le ministère des Affaires étrangères israélien a déclaré dans un communiqué que le document ignore « des faits fondamentaux » et que les politiques en Cisjordanie sont motivées par des « préoccupations de sécurité » plutôt que par des motifs raciaux ou ethniques. Israël maintient que ses citoyens arabes jouissent de droits égaux et que l’autonomie limitée accordée aux Palestiniens en vertu des accords d’Oslo justifie les mesures de contrôle. Le gouvernement israélien a également critiqué l’ONU pour son biais présumé contre Israël, rappelant que des rapports similaires ont été publiés par des experts indépendants affiliés aux Nations unies, mais que celui-ci marque la première utilisation du terme « apartheid » par un Haut-Commissaire en exercice.
Des échos dans la communauté internationale
La publication du rapport a suscité des réactions variées au sein de la communauté internationale. Les autorités palestiniennes l’ont accueilli comme une validation de leurs plaintes de longue date, avec des porte-parole affirmant qu’il renforce la nécessité d’une action internationale contre l’occupation. Des pays arabes, comme la Jordanie et l’Égypte, ont exprimé leur soutien au rapport lors de déclarations préliminaires, appelant à une mise en œuvre des recommandations onusiennes. L’Union européenne, par la voix de son Haut Représentant pour les affaires étrangères, a déclaré prendre note du document et réitéré son appel à un respect du droit international, sans toutefois endosser explicitement le terme d’apartheid. Les États-Unis ont maintenu leur position traditionnelle, rejetant les accusations d’apartheid tout en exprimant des préoccupations sur la violence des colons et les expansions de colonies, qu’ils considèrent comme des obstacles à la paix.
D’autres nations, telles que la Turquie et l’Iran, ont condamné Israël plus fermement, utilisant le rapport pour appeler à des sanctions internationales. Des organisations non gouvernementales comme Amnesty International et Human Rights Watch ont salué le document, notant qu’il s’aligne sur leurs propres conclusions antérieures sur l’apartheid en territoire occupé. Volker Türk a appelé les autorités israéliennes à « révoquer toutes les lois, politiques et pratiques qui perpétuent la discrimination systémique contre les Palestiniens sur la base de la race, de la religion ou de l’origine ethnique », et à mettre fin à la présence illégale en territoire occupé en démantelant les colonies et en évacuant les colons.
Les implications immédiates sur le terrain
Au-delà des déclarations, le rapport met en lumière des dynamiques actuelles en Cisjordanie. Depuis la publication, des opérations militaires israéliennes se poursuivent, avec des raids dans des camps de réfugiés comme Jenin et Nur Shams, où 43 % et 35 % des destructions ont eu lieu lors de l’opération « Mur de Fer » en 2025, déplaçant 32 000 personnes. Les communautés bédouines en zone C font face à des pressions accrues, avec 3 000 Palestiniens déplacés de 70 communautés depuis octobre 2023, dont 1 500 enfants. À Khirbet Zanuta, 33 familles ont été forcées de partir en octobre 2023, puis autorisées à revenir par la Cour suprême israélienne en juillet 2024, avant d’être à nouveau déplacées en septembre 2024 en raison d’interdictions de reconstruction par l’Administration civile.
Les démolitions punitives, en hausse, touchent des familles entières : 398 depuis octobre 2023. À Jérusalem-Est, les révocations de résidence ont concerné 60 personnes en 2024, portant le total à plus de 14 000 depuis 1967. Ces mesures, combinées à la violence des colons – souvent soutenus par des bataillons de « colons-soldats » – créent un environnement coercitif menant à des transferts forcés. L’ONU note que ces actes s’inscrivent dans un plan plus large, comme celui du ministre Smotrich pour annexer 82 % de la Cisjordanie, avec des cartes publiées en mai 2025 montrant un contrôle sur 381 000 dunams, équivalent à la taille de la bande de Gaza.
Les restrictions sur l’eau persistent, avec 70 communautés déconnectées et des pollutions par les colonies. Dans Umm Tuba, 139 Palestiniens ont découvert en 2025 que leurs terres étaient enregistrées au nom du Fonds national juif via des procédures discriminatoires. Ces faits récents illustrent l’accélération des tendances décrites, avec 165 enfants palestiniens tués en Cisjordanie entre octobre 2023 et 2024, majoritairement par les FSI. Le rapport insiste sur l’urgence de protéger les Palestiniens de ces violences, d’assurer le retour des déplacés et d’enquêter sur les violations, tout en appelant les États tiers à ne pas reconnaître ni assister cette situation.



