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Netanyahou piégé par la guerre iranienne

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La guerre contre l’Iran devait offrir à Benyamin Netanyahou un avantage politique presque mécanique. Dans l’histoire israélienne comme ailleurs, l’ouverture d’un front extérieur produit souvent un réflexe de ralliement. Le chef du gouvernement l’a clairement espéré. Son camp a parié sur une séquence courte, spectaculaire et lisible : des frappes efficaces, un affaiblissement net de Téhéran, une démonstration d’autorité régionale, puis une traduction électorale rapide. Or, à l’approche du scrutin législatif attendu d’ici la fin d’octobre, ce scénario ne s’impose pas dans l’opinion. Les enquêtes récentes montrent plutôt un premier ministre qui reste central dans le jeu politique, mais qui ne convertit pas la guerre en dynamique majoritaire.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que l’opinion israélienne ne s’est pas brusquement convertie au compromis. Une large partie du public continue de juger la menace iranienne prioritaire. Beaucoup d’Israéliens refusent l’idée d’un cessez-le-feu durable si celui-ci laisse intactes les capacités militaires de l’Iran ou ne stabilise pas le front libanais. Pourtant, cette dureté ne profite pas automatiquement à Benyamin Netanyahou. Ce que mesurent les sondages, ce n’est pas une aspiration nouvelle à la modération ; c’est une déception devant l’écart entre les objectifs annoncés et les résultats obtenus. En d’autres termes, le premier ministre ne paie pas le choix de la guerre en soi. Il paie surtout l’absence de victoire claire.

Un effet de ralliement qui ne vient pas

Les chiffres résument cette contradiction. L’approbation de Benyamin Netanyahou a reculé depuis le début de la guerre, alors même que le discours officiel insiste sur des “succès historiques”. Une faible minorité seulement considère la campagne contre l’Iran comme une réussite. Dans les projections électorales, le Likoud demeure un parti majeur, parfois même le premier en sièges, mais son bloc reste trop court pour gouverner seul. La coalition n’obtient donc pas, pour l’instant, la prime de sécurité qu’elle espérait. Dans le système israélien, gagner en tête ne suffit pas si l’addition des alliés n’atteint pas la majorité à la Knesset.

Le sondage sur le cessez-le-feu illustre encore mieux la situation. Près de deux tiers des Israéliens rejettent l’arrêt des frappes contre l’Iran. Mais lorsque la question devient concrète, le pays se partage presque en deux entre ceux qui veulent respecter la trêve et ceux qui souhaitent reprendre les attaques. Le chef du gouvernement n’apparaît donc ni comme l’homme du consensus, ni comme celui de la décision tranchée. Il se retrouve au centre d’une colère contradictoire : pour les uns, il a accepté trop tôt une pause imposée de l’extérieur ; pour les autres, il a enfermé Israël dans une guerre sans horizon politique. Ce double reproche est électoralement corrosif, car il empêche la consolidation d’un récit simple.

Les chiffres qui pèsent sur la campagne

Les principaux indicateurs disponibles donnent la mesure de cette impasse politique. Ils rassemblent les dernières données de sondage, les estimations de coût économique et les projections de sièges publiées ces derniers jours.

IndicateurNiveau observé
Approbation de Benyamin Netanyahou34 %
Approbation au début de la guerre40 %
Israéliens jugeant la guerre réussie10 %
Soutien au respect du cessez-le-feu41 %
Soutien à une reprise des frappes39 %
Opposition à l’extension de la trêve au Liban61 %
Coût estimé de la guerre pour Israël11,5 milliards de dollars
Projection Kan : sièges du bloc Netanyahou51
Projection Kan : sièges de l’opposition sioniste59
Projection Channel 12 : Likoud25
Projection Channel 12 : parti Bennett22

Ce tableau n’annonce pas un basculement idéologique du pays. Il signale autre chose : l’électorat reste inquiet, durci, souvent favorable à la poursuite de la pression militaire, mais il doute que le premier ministre soit encore capable de transformer cette fermeté en résultat stratégique. Pour un dirigeant qui a bâti son identité politique sur la sécurité, cette nuance est redoutable. Elle retire au pouvoir l’un de ses principaux leviers de survie : l’idée qu’en temps de guerre, il n’existe pas d’alternative crédible. Aujourd’hui, l’alternative n’est pas encore stabilisée, mais l’argument de l’irremplaçable s’effrite.

Une guerre sans victoire politique nette

Sur le terrain régional, la difficulté tient d’abord au bilan concret de la campagne. Malgré la puissance de feu israélienne et le soutien américain, la guerre n’a pas produit l’image d’un basculement stratégique décisif. Le régime iranien est resté en place. Les capacités nucléaires et balistiques iraniennes restent au cœur des négociations. Le détroit d’Ormuz continue de peser sur les calculs énergétiques et diplomatiques. Israël a démontré sa capacité de frappe, mais pas sa capacité à imposer seul un ordre nouveau. Pour un premier ministre qui a présenté l’Iran comme l’épreuve suprême de sa carrière, l’écart entre la promesse et l’issue pèse très lourd.

Cette impression d’inachèvement se lit aussi sur les fronts périphériques. Au Liban, les hostilités se poursuivent malgré la trêve américano-iranienne. Les discussions directes engagées à Washington entre Israël et le Liban, une première depuis des décennies, montrent qu’une porte diplomatique s’entrouvre. Mais elles n’ont produit ni cadre concret de désescalade ni accord sur la hiérarchie des priorités. Israël exige le désarmement du Hezbollah et refuse de parler d’un cessez-le-feu sans garanties. Beyrouth met en avant l’urgence humanitaire et l’arrêt des frappes. Le simple fait que ces pourparlers existent constitue un tournant diplomatique. Sur le plan intérieur israélien, ils confirment surtout que la guerre n’a pas réglé la question du front nord.

Les discussions engagées avec le Liban peuvent toutefois offrir à Benyamin Netanyahou une issue politique partielle. 

Faute d’avoir obtenu un succès militaire décisif face à l’Iran, le premier ministre israélien peut chercher dans le dossier libanais une victoire plus présentable : celle d’un rapport de force transformé en avancée diplomatique, avec en ligne de mire un affaiblissement durable du Hezbollah et une sécurisation du front nord. Mais ce pari est étroit. Pour vendre cette séquence à son électorat, Benyamin Netanyahou doit aussi prouver qu’il ne cède ni sur le désarmement du Hezbollah ni sur les exigences imposées à Beyrouth. Or la ligne israélienne affichée dans les discussions reste très dure, puisqu’Israël refuse à ce stade d’aborder un cessez-le-feu au Liban sans garanties sécuritaires majeures, tandis qu’une majorité d’Israéliens rejette l’idée d’étendre la trêve au front libanais. On peut donc en déduire que plus le premier ministre durcit publiquement sa position pour rassurer sa base, plus il réduit la marge de compromis susceptible de faire aboutir les négociations. Ce qui pourrait devenir son principal succès politique à court terme contient ainsi, en lui-même, les raisons possibles de son échec. 

À Gaza, la même difficulté mine le récit du pouvoir. Le Hamas demeure un acteur menaçant, tandis que le Hezbollah reste actif sur le front libanais. Le conflit iranien n’a donc pas effacé les échecs antérieurs ; il les a superposés. Dans l’opinion, cette accumulation nourrit une fatigue spécifique. Il ne s’agit pas seulement d’un rejet moral de la guerre. C’est une lassitude devant une guerre qui se prolonge, change de forme, se déplace d’un front à l’autre, mais ne livre pas de point d’achèvement. La réputation de “Monsieur Sécurité” reposait sur la promesse de contrôler l’escalade. Aujourd’hui, l’escalade paraît permanente, donc moins maîtrisée.

Le piège intérieur de l’après-guerre

La faiblesse politique de Benyamin Netanyahou tient aussi à une donnée personnelle et judiciaire. La désescalade avec l’Iran ne lui apporte pas un répit. Elle réactive au contraire son procès pour corruption. Tant que l’état d’urgence suspendait partiellement le rythme institutionnel, la guerre offrait au premier ministre une forme de protection politique indirecte. La reprise des audiences remet brutalement la chronologie judiciaire au premier plan. Le risque n’est pas seulement symbolique. Il affecte l’agenda, l’image d’autorité et la capacité du chef du gouvernement à contrôler la conversation publique. Chaque journée d’audience rappelle qu’au-delà de la guerre, il joue aussi sa propre survie politique et personnelle.

Cette réalité éclaire un mouvement observé depuis plusieurs semaines : le pouvoir a oscillé entre la tentation d’élections anticipées et la nécessité de les éviter. Lorsque l’entourage de Benyamin Netanyahou croyait encore pouvoir capitaliser sur la confrontation avec l’Iran, l’idée d’un scrutin avancé circulait. Puis le calcul a changé. Le gouvernement a surtout cherché à faire adopter le budget avant la date limite pour empêcher une dissolution automatique de la Knesset. Le budget a finalement été adopté fin mars, ce qui a offert un sursis institutionnel au premier ministre. Mais un sursis ne vaut pas reconquête. Il dit seulement que le pouvoir a réussi à empêcher l’accident, pas à restaurer l’élan.

La coalition reste, de fait, sous pression sur plusieurs lignes. Les partis ultraorthodoxes continuent de peser sur les arbitrages liés à la conscription. Les partenaires les plus durs réclament la poursuite de la guerre sans toujours assumer le coût international et économique d’une telle ligne. D’autres élus de droite redoutent que l’enlisement affaiblisse tout le camp national avant le scrutin. Dans un tel contexte, chaque décision devient politiquement coûteuse. Accélérer l’offensive expose à l’échec supplémentaire. Ralentir ouvre l’espace aux accusations de faiblesse. Le premier ministre ne bénéficie plus de la liberté tactique qui a longtemps fait sa force. Il gouverne désormais dans un corridor étroit, entre ses alliés, les juges, Washington et une opinion nerveuse.

Trois freins électoraux majeurs

Trois éléments empêchent aujourd’hui la guerre de devenir un atout électoral net pour Benyamin Netanyahou :

  • l’absence de victoire décisive contre l’Iran et ses alliés régionaux ;
  • le retour simultané du procès pour corruption et de la question des responsabilités politiques ;
  • l’existence d’une concurrence à droite, notamment autour de Naftali Bennett, qui prive le Likoud du monopole du vote sécuritaire.

Une opposition encore dispersée, mais plus audible

L’une des raisons pour lesquelles Benyamin Netanyahou reste compétitif malgré tout tient à la faiblesse persistante de ses adversaires. L’opposition israélienne ne présente pas encore un bloc parfaitement unifié ni un leadership unique. Yaïr Lapid, Naftali Bennett, Yaïr Golan et d’autres figures se disputent l’espace, les priorités et le ton. Cette fragmentation empêche, pour l’instant, l’apparition d’une alternance simple. Pourtant, elle n’annule plus l’usure du pouvoir. Les critiques venues de l’opposition portent désormais sur un terrain très sensible pour la droite israélienne : non pas seulement la morale publique ou la réforme des institutions, mais l’efficacité sécuritaire elle-même.

Naftali Bennett profite particulièrement de cette configuration. Ancien premier ministre, ancré à droite, il peut contester Benyamin Netanyahou sans être soupçonné de naïveté stratégique. Lorsque les sondages le placent très près du Likoud, ils envoient un signal important : une partie de l’électorat conservateur cherche moins une révolution idéologique qu’un changement de pilote. Ce déplacement est essentiel. Il signifie que le vote anti-Netanyahou peut se nourrir d’un langage de sécurité, de compétence et de gestion, pas seulement d’un discours institutionnel ou libéral. Yaïr Lapid conserve une base, Yaïr Golan mobilise un autre segment, mais c’est Bennett qui incarne le plus clairement la menace d’une relève à droite.

Ce mouvement ne garantit pas une alternance. Les projections montrent même que ni le bloc gouvernemental ni l’opposition sioniste ne disposent, seuls, d’une majorité automatique. Les partis arabes pourraient à nouveau détenir une part de l’équation de coalition, ce qui complique tout scénario. En outre, les relations entre chefs de l’opposition restent tendues, comme l’ont montré les échanges récents entre Yaïr Lapid et d’autres rivaux. Mais la donnée nouvelle n’est pas l’unité parfaite de l’opposition. C’est sa capacité croissante à empêcher Benyamin Netanyahou de transformer la guerre en levier de domination. En Israël, un dirigeant peut survivre longtemps dans un paysage fragmenté. Il lui faut cependant conserver l’initiative. Or c’est précisément cette initiative qui lui échappe.

Le pari américain s’est retourné

Le camp Netanyahou a beaucoup misé sur la proximité avec Donald Trump. Cette relation devait donner à Israël une profondeur diplomatique, une couverture militaire et un dividende politique intérieur. Dans les premiers temps de la guerre, l’argument paraissait fonctionner : la coordination israélo-américaine semblait confirmer que le premier ministre restait, mieux que quiconque, capable d’aligner la stratégie israélienne sur les intérêts de Washington. Mais la suite a modifié cette lecture. Le cessez-le-feu a été négocié dans un cadre qui n’épousait pas les préférences israéliennes, avec une médiation pakistanaise entre Washington et Téhéran. Aux yeux d’une partie de l’opinion, cela a réduit Benyamin Netanyahou au rang d’allié important, non de maître du jeu.

Le revers est aussi économique. Le coût de la guerre est estimé à 11,5 milliards de dollars pour Israël. Dans un pays déjà traversé par les tensions budgétaires, sociales et militaires de l’après-7 octobre, cette facture nourrit les critiques. La guerre contre l’Iran n’a pas seulement mobilisé l’armée ; elle a rappelé la fragilité de l’économie en période de mobilisation prolongée. Dans le même temps, la hausse des risques énergétiques mondiaux, liée notamment à la question d’Ormuz, a renforcé le sentiment qu’une victoire tactique peut produire un environnement stratégique plus instable. Le premier ministre avait besoin d’une guerre courte et rentable politiquement. Il se retrouve avec une guerre coûteuse et politiquement ambiguë.

La scène internationale ajoute une autre pression. La France a demandé que la trêve s’étende réellement aux différents théâtres, en particulier au Liban. L’Italie a suspendu un accord de coopération de défense avec Israël. Dix pays ont réclamé en urgence la fin des hostilités au Liban après la mort de Casques bleus et l’aggravation du conflit. Pour l’électorat israélien le plus nationaliste, ces réactions peuvent conforter l’idée d’un monde hostile. Mais elles nourrissent aussi, chez d’autres électeurs, une inquiétude très concrète : celle d’un isolement croissant sans bénéfice stratégique net. Là encore, Benyamin Netanyahou ne perd pas parce qu’il fait la guerre ; il perd parce qu’il paraît cumuler les coûts sans clarifier les gains.

Un scrutin de compétence plus que d’idéologie

À mesure que l’échéance d’octobre approche, le débat israélien pourrait donc se déplacer. La question centrale ne sera pas forcément de savoir qui parle le plus durement à l’Iran, au Hezbollah ou au Hamas. Elle pourrait devenir plus simple et plus redoutable pour le premier ministre : qui semble encore capable de gérer un pays engagé sur plusieurs fronts, sous pression judiciaire, budgétaire et diplomatique ? Benyamin Netanyahou conserve des atouts évidents. Son expérience reste sans équivalent. Son socle électoral demeure solide. Il maîtrise mieux que ses rivaux le langage de la peur, de l’alerte et de l’urgence. Il sait aussi fragmenter ses oppositions et dramatiser chaque scrutin.

Mais l’outil qui lui a si souvent permis de rebondir paraît moins fiable. Pendant des années, il a su convaincre une part décisive des Israéliens qu’en période de crise, lui seul possédait l’épaisseur stratégique nécessaire. La guerre contre l’Iran aurait dû réactiver ce ressort. Elle l’a seulement usé davantage. Les sondages ne disent pas encore que l’ère Netanyahou est close. Ils indiquent plutôt que la guerre, loin de lui rendre sa centralité incontestée, a transformé la campagne à venir en référendum sur son efficacité réelle. Ce n’est pas la même chose. Dans un pays façonné par l’urgence sécuritaire, perdre le monopole de la compétence perçue vaut souvent plus lourd que perdre quelques points de popularité.

Reste alors une question ouverte, et elle dépasse le sort immédiat du premier ministre. Si la guerre la plus symbolique de sa carrière n’a pas suffi à rétablir son crédit politique, qu’est-ce qui pourrait encore le faire ? Une nouvelle escalade pourrait ressouder provisoirement une partie du pays, mais rien ne garantit qu’elle effacerait les doutes accumulés. Une accalmie plus durable, elle, remettrait au premier plan le 7 octobre, le procès, le coût économique et l’usure du pouvoir. Entre ces deux scénarios, Benyamin Netanyahou avance vers le scrutin sans bénéficier du dividende qu’il espérait tirer de la guerre contre l’Iran, tandis qu’une partie croissante de l’électorat israélien semble poser une question plus brutale que partisane : après tant de fronts ouverts, qui contrôle encore vraiment la suite ?

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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