Nous suivre sur

Antoun Sehnaoui, le don qui choque Beyrouth

- Advertisement -

La controverse n’est pas née d’une rumeur, mais d’une scène publique soigneusement assumée. Mardi 14 avril, Antoun Sehnaoui a lui-même annoncé qu’il avait assisté à Washington, avec Morgan Ortagus, à la cérémonie des Days of Remembrance du United States Holocaust Memorial Museum, où leur inscription sur le Donors Wall a été dévoilée. Dans l’absolu, le fait pourrait relever du mécénat mémoriel classique. Au Liban, il a été reçu tout autrement. Parce que Sehnaoui n’est pas un bienfaiteur anonyme, mais l’une des figures les plus connues du secteur bancaire depuis l’effondrement de 2019. Parce que Morgan Ortagus n’est pas une invitée neutre, mais une responsable américaine identifiée à une ligne dure contre le Hezbollah et très favorable à Israël. Et parce que la scène intervient alors qu’Israël continue de bombarder quotidiennement le Liban, tandis que Washington pousse des négociations directes entre responsables libanais et israéliens. Sur les réseaux sociaux comme dans une partie du débat public, ce don n’a donc pas été lu comme un simple geste de mémoire, mais comme le symbole d’un deux poids deux mesures devenu insupportable pour beaucoup de Libanais. 

Un geste public, dans un moment politiquement inflammable

Le premier point à rappeler est simple. Le musée concerné est un mémorial américain consacré à la Shoah, non une institution de l’État d’Israël. Juridiquement et factuellement, cette distinction compte. Elle évite les amalgames faciles. Mais elle n’a pas empêché la polémique, car celle-ci ne porte pas seulement sur la nature de l’institution bénéficiaire. Elle porte sur le moment choisi, sur l’identité des protagonistes et sur la charge symbolique de la scène. Le musée indique que l’inscription sur son Donors Wall correspond à des dons d’au moins 50 000 dollars. De son côté, Sehnaoui a revendiqué le geste en expliquant qu’il soutenait le travail de l’institution. Une source médiatique a relevé en outre qu’il s’agissait de la première apparition d’un nom libanais sur ce mur des donateurs. Dans un pays où chaque signe public est réinterprété à travers la guerre, l’argent et les loyautés internationales, ces détails suffisent à transformer une donation en affaire politique.

Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est aussi le télescopage avec l’actualité régionale. Le même jour, à Washington, des représentants libanais et israéliens tenaient des discussions directes inédites depuis des décennies, sous pression américaine, alors qu’Israël poursuivait son offensive au Liban. Reuters a rapporté mercredi que la guerre avait déjà fait plus de 2 000 morts et 1,2 million de déplacés au Liban, selon les autorités libanaises. AP décrivait, au même moment, de nouvelles frappes israéliennes sur le sud du pays, y compris autour de Tyr, au lendemain même de ces discussions. Dans ce contexte, une partie de l’opinion libanaise a vu dans la séquence Sehnaoui-Ortagus non pas une parenthèse philanthropique, mais l’image d’une proximité jugée déplacée avec des cercles américains et pro-israéliens pendant que les bombes continuent de tomber sur le Liban. Cette lecture est politique, pas judiciaire. Mais c’est elle qui structure la controverse.

Morgan Ortagus a changé la signification de l’image

La présence de Morgan Ortagus a fait basculer l’épisode. Sans elle, le geste aurait sans doute suscité des critiques, mais probablement pas avec la même intensité. Ortagus a été, sous Donald Trump, l’une des voix américaines les plus visibles sur le dossier libanais. Reuters rappelait déjà en février 2025 qu’elle posait comme « ligne rouge » la présence du Hezbollah dans le gouvernement libanais. En avril 2025, la même agence rapportait qu’elle appelait au désarmement rapide du Hezbollah et des autres groupes armés. Son nom est donc associé, dans une partie de l’opinion libanaise, à une vision très alignée sur les priorités israéliennes et américaines en matière de sécurité régionale. La voir apparaître à Washington au bras d’un grand banquier libanais, dans une cérémonie mémorielle hautement chargée, pendant des discussions sur Israël et le Liban, a immédiatement conféré à l’image une dimension géopolitique.

La controverse a encore grossi à cause de ce qu’Ortagus a elle-même dit. Une source médiatique a rapporté qu’elle avait décrit Sehnaoui et sa famille comme des « générations de chrétiens libanais sionistes », qu’elle s’était dite fière de son geste et qu’elle avait même suggéré qu’il prenait un risque personnel en soutenant publiquement le peuple juif. La même source souligne qu’elle a présenté le geste comme « techniquement illégal » au regard du droit libanais, tout en précisant qu’un don à un musée américain n’est pas, en soi, automatiquement illégal. C’est précisément ce mélange de provocation assumée, de proximité affective et de sous-entendu politique qui a enflammé les commentaires. Depuis mercredi, le mot « sioniste » revient partout autour du nom de Sehnaoui. Il ne s’agit pas d’un qualificatif neutre au Liban. C’est un marqueur hautement conflictuel, surtout dans un pays qui reste formellement en état d’hostilité avec Israël et où beaucoup considèrent toujours Israël comme un ennemi, plus encore au moment où l’armée israélienne bombarde quotidiennement le territoire libanais.

Le lien personnel entre Ortagus et Sehnaoui n’est d’ailleurs plus traité comme une simple rumeur. Carnegie écrivait dès janvier 2026 que la relation entre les deux soulevait des questions de conflit d’intérêts autour du mécanisme international lié au cessez-le-feu entre le Liban et Israël. La même source médiatique citée plus haut a confirmé mercredi que leur apparition commune attirait d’autant plus l’attention qu’elle intervenait après des mois de spéculations sur leur relation. Dans la séquence actuelle, Morgan Ortagus n’apparaît donc pas comme une compagne discrète. Elle apparaît comme une figure politique américaine, favorable à Israël, anciennement chargée du dossier libanais, désormais liée à l’un des banquiers les plus contestés du pays. C’est cette superposition des rôles qui donne à l’affaire une portée dépassant largement la vie privée.

Le passif bancaire a tout de suite resurgi

Si le nom de Sehnaoui déclenche une réaction aussi immédiate, c’est qu’il reste intimement lié à la crise bancaire libanaise. Sur son propre site, il se présente comme directeur général de la SGBL et investisseur dans plusieurs secteurs, dont les médias. Or, dans l’opinion, il incarne aussi un système bancaire accusé depuis 2019 d’avoir gelé de fait l’accès des déposants à leurs fonds en devises. Reuters rappelait en mars 2022 que la crise avait privé la plupart des épargnants de l’accès normal à leurs dépôts en dollars. La même année, une juridiction londonienne ordonnait à Bank Audi et à SGBL de verser 4 millions de dollars à un déposant dont l’argent restait bloqué au Liban. Ce contentieux a marqué les esprits parce qu’il a donné une forme judiciaire concrète à une colère déjà immense dans la société libanaise. C’est ce souvenir qui est remonté d’un coup lorsque les images de Washington sont apparues.

Pour beaucoup de déposants, le contraste est brutal. D’un côté, un grand banquier libanais peut faire reconnaître son nom parmi les donateurs d’une institution américaine de premier plan. De l’autre, des milliers d’épargnants continuent d’associer la banque libanaise à la confiscation, à l’arbitraire et à l’effacement de leurs économies. C’est ce fossé moral qui nourrit la colère. Sur les réseaux, le raisonnement revient sous mille formes : comment un homme représentant l’une des plus grandes banques du pays peut-il afficher un don prestigieux à Washington alors que tant de Libanais n’ont jamais récupéré librement leur argent ? Cette question ne préjuge pas d’une infraction pénale personnelle. Elle dit autre chose : une rupture de légitimité. Dans le Liban d’après-2019, l’argent philanthropique international est relu à travers l’argent bloqué des déposants. Et cette relecture suffit à charger le geste d’une violence symbolique considérable.

Les transferts, les enquêtes et les soupçons anciens reviennent aussi

La colère n’est pas seulement sociale. Elle se nourrit aussi d’un passif judiciaire et médiatique. Reuters rapportait en mars 2022 qu’une juge libanaise avait interdit à plusieurs dirigeants bancaires, dont Antoun Sehnaoui, de voyager dans le cadre d’investigations sur des transactions bancaires. L’agence précisait clairement qu’aucune charge pénale n’avait alors été retenue contre eux. Cette précision est essentielle. Elle empêche d’écrire que Sehnaoui aurait été condamné pour des transferts illégaux à l’étranger. En revanche, elle n’efface pas le fait qu’il a bel et bien été visé par des mesures d’enquête dans un climat de soupçons généralisés sur la gestion des banques pendant la crise. Pour l’opinion, la nuance juridique existe. Mais elle pèse souvent moins que l’accumulation des controverses. Dans l’espace public libanais, l’idée d’un banquier durablement entouré de soupçons s’est installée depuis longtemps, même là où la justice n’a pas fixé de vérité définitive.

C’est aussi pour cela que la séquence de Washington réactive tant d’archives, d’anciens articles et de vieilles accusations. Dès qu’un épisode nouveau éclate, tout le dossier Sehnaoui revient à la surface : les contentieux sur les dépôts, les enquêtes passées, les soupçons d’opérations irrégulières, les batailles judiciaires, la proximité avec le monde politique et la place prise dans plusieurs secteurs de pouvoir. La controverse actuelle n’est donc pas une polémique isolée. C’est une controverse-réservoir, qui aspire des griefs anciens et les recompose autour d’une image récente. En ce sens, le don au musée de Washington agit moins comme la cause unique du scandale que comme son déclencheur visuel. Il fournit à ses détracteurs le symbole qui leur manquait pour réagréger des colères déjà installées depuis des années.

La bataille sur les médias pèse dans la lecture du moment

L’autre volet important concerne les médias. Un rapport sur le financement de la presse libanaise cite Ici Beyrouth et IM Lebanon parmi les plateformes financées par Antoun Sehnaoui. Ce point compte, parce qu’il fait de lui bien plus qu’un acteur bancaire. Il en fait aussi, aux yeux de beaucoup, un homme qui dispose d’outils d’influence médiatique dans un pays où l’information est elle-même un champ de bataille politique. Le sujet n’est pas de savoir si ces médias lui appartiennent juridiquement au sens strict du terme, mais de constater qu’un rapport spécialisé les présente comme financés par lui. Dans le climat actuel, cette donnée alimente une idée simple : Sehnaoui ne serait pas seulement protégé par sa banque et ses réseaux, mais aussi par une capacité à peser sur le récit public. Cela accentue le ressentiment suscité par sa visibilité internationale.

À cette dimension s’ajoute la série de plaintes visant des journalistes et des médias qui enquêtaient sur le secteur bancaire. Une organisation de défense des droits a indiqué en avril 2025 que Sehnaoui avait déposé une deuxième plainte contre le journaliste Ramy al-Amin. OCCRP, repris par Skeyes, a détaillé des plaintes contre Daraj après des enquêtes portant sur les relations de la banque avec l’ancien gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé. La Fédération internationale des journalistes a de son côté évoqué des poursuites visant plus de dix journalistes de plusieurs médias dans des dossiers liés à des reportages sur SGBL et le secteur bancaire. Que l’on juge ces plaintes légitimes, excessives ou intimidantes, leur effet politique est net : elles renforcent l’image d’un homme puissant, habitué à défendre sa position sur le terrain judiciaire autant que médiatique. Dans la controverse actuelle, cette image joue à plein.

Trump, Washington et l’image d’une proximité avec le pouvoir américain

Autre élément qui revient en boucle dans les commentaires : sa proximité affichée avec Donald Trump et, plus largement, avec l’entourage républicain américain. Sur ses propres réseaux, Sehnaoui a publiquement félicité Trump pour sa victoire de novembre 2024 et lancé un « Make Lebanon great again » qui a marqué les esprits. Cela ne suffit pas à établir, à lui seul, un financement documenté de la campagne Trump dans les sources consultées ici. En revanche, cela établit bien une affinité politique assumée et visible. Dans le contexte libanais, ce détail pèse lourd. Il renforce l’image d’un homme déjà connecté à Washington, déjà familier des codes du trumpisme, et désormais montré aux côtés d’Ortagus dans une cérémonie mémorielle américaine au moment même où les États-Unis supervisent des discussions entre le Liban et Israël. Cette accumulation de signes nourrit une perception de proximité avec les cercles de pouvoir américains, qu’ils soient diplomatiques, politiques ou mondains.

Cette perception est encore renforcée par le fait qu’Ortagus n’est pas une figure secondaire dans l’écosystème trumpiste. Reuters la présentait en 2025 comme l’envoyée adjointe américaine chargée du Proche-Orient et la première haute responsable de l’administration Trump à venir au Liban après l’élection de Joseph Aoun. Son discours sur le Hezbollah, sa défense constante des priorités sécuritaires israéliennes et sa visibilité à Washington l’inscrivent dans un camp bien identifiable. Dès lors, sa relation avec Sehnaoui et leur apparition commune déplacent le regard : la polémique ne concerne plus seulement un banquier en difficulté d’image. Elle touche à la manière dont une partie des élites libanaises est perçue comme branchée sur des réseaux internationaux qui ne vivent pas la guerre du Liban du même point de vue que la rue libanaise. C’est aussi pour cela que des commentaires parlent d’un « monde à part », détaché du sort des déposants et du vécu des familles bombardées.

Pourquoi le mot « sioniste » est revenu si vite

Le terme lui-même n’est pas neuf, mais il a franchi un seuil mercredi parce qu’il a été prononcé dans la vidéo et repris ensuite à très grande vitesse dans les réactions. Une source médiatique a rapporté qu’Ortagus avait décrit Sehnaoui et sa famille comme des « chrétiens libanais sionistes » et qu’elle avait présenté son geste comme une preuve de clarté morale. Dans le débat libanais, un tel mot agit comme un détonateur. Il transforme une donation controversée en test de positionnement. Certains internautes et opposants s’en servent pour le présenter comme idéologiquement aligné sur Israël. D’autres y voient au contraire un révélateur de ce qu’ils considèrent comme son orientation ancienne. Rien de cela ne vaut constat judiciaire ou définition politique officielle. Mais il serait artificiel de faire comme si le mot n’avait pas changé la séquence. Il a offert à la polémique sa formule la plus explosive et son cadre le plus immédiatement mobilisateur.

Là encore, le contexte explique tout. Dans un pays frappé presque chaque jour par des bombardements israéliens, où plus de 2 000 morts ont été recensés depuis le début de l’offensive actuelle selon les autorités libanaises, le lexique du rapport à Israël n’a rien d’abstrait. Il touche à la guerre, au deuil, à la souveraineté et à la mémoire collective. Beaucoup de Libanais peuvent très bien distinguer, en théorie, un musée américain de la politique israélienne. Mais lorsque l’image met en scène un grand banquier libanais, une diplomate américaine pro-israélienne, un don public, et des propos valorisant son soutien en pleine guerre, cette distinction est politiquement écrasée. C’est ce qui explique que de nombreux Libanais aient jugé le geste non seulement discutable, mais déplacé, voire insultant, au regard du moment national.

Une affaire qui dépasse le seul cas Sehnaoui

Au fond, la violence de la réaction tient à ce que l’affaire concentre plusieurs blessures libanaises dans une seule image. Il y a la blessure des déposants, qui voient revenir le visage d’un grand banquier au moment où leur propre argent reste, pour beaucoup, prisonnier du système. Il y a la blessure de la guerre, alors que les frappes israéliennes se poursuivent au Sud et que les discussions parrainées par Washington divisent profondément la scène libanaise. Il y a aussi la blessure de la défiance envers les élites, perçues comme capables de se refaire une stature internationale pendant que le pays continue de s’effondrer. Le don de Washington n’a pas créé ces fractures. Il les a rendues visibles en une seule séquence, lisible par tous, immédiatement partageable et presque impossible à déminer.

C’est pourquoi la controverse actuelle ne se résume pas à une indignation passagère sur les réseaux. Elle touche à quelque chose de plus profond : la légitimité d’un homme de pouvoir à représenter publiquement une morale, une générosité ou une prise de risque, alors qu’une large partie du pays l’associe d’abord à la banque, aux dépôts gelés, aux procès contre des journalistes et à une proximité revendiquée avec des figures américaines très hostiles au camp de la « résistance ». Ce jugement est un jugement politique, social et symbolique. Mais dans le Liban d’aujourd’hui, il pèse souvent plus lourd qu’une défense procédurale. Et tant que les bombardements israéliens continueront, tant que les déposants resteront sans solution juste et tant que Washington apparaîtra à la fois comme médiateur et soutien d’Israël, chaque geste de ce type sera lu comme bien davantage qu’un acte de mécénat.

Recommande par Libnanews
Applications Libnanews

Retrouvez Libnanews sur mobile avec notifications et lecture rapide.

- Advertisement -
Newsdesk Libnanews
Newsdesk Libnanewshttps://libnanews.com
Libnanews est un site d'informations en français sur le Liban né d'une initiative citoyenne et présent sur la toile depuis 2006. Notre site est un média citoyen basé à l’étranger, et formé uniquement de jeunes bénévoles de divers horizons politiques, œuvrant ensemble pour la promotion d’une information factuelle neutre, refusant tout financement d’un parti quelconque, pour préserver sa crédibilité dans le secteur de l’information.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

A côté de l'actualité