Une alliance fragilisée par la gestion de la sécurité
Trois mois après la formation du gouvernement, une dynamique conflictuelle s’est installée entre le président de la République, Joseph Aoun, et le Premier ministre, Nawaf Salam. Les différends concernent essentiellement la stratégie à adopter face à la question des armes non réglementaires présentes sur le territoire national, qu’il s’agisse de celles détenues par le Hezbollah ou par les groupes palestiniens dans les camps. Cette fracture politique gagne en intensité et pèse sur le fonctionnement même de l’exécutif.
Selon plusieurs sources gouvernementales, les tentatives de dialogue autour d’une position commune se sont soldées par des désaccords persistants. Le président insiste sur une approche globale de la souveraineté, incluant une clarification du rôle des armes en dehors de l’armée nationale. Le Premier ministre, tout en partageant le diagnostic sur l’anomalie de cette situation, plaide pour une méthode graduelle et concertée, tenant compte des équilibres internes et des risques de déstabilisation.
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Blocages stratégiques en Conseil des ministres
Les conséquences de cette divergence se manifestent concrètement dans les délibérations du Conseil des ministres. Plusieurs dossiers sensibles, notamment la feuille de route sur la réduction des armes non étatiques, n’ont pas pu être validés. Des projets de textes rédigés par des conseillers du Palais présidentiel ont été refusés ou renvoyés en commission par des ministres fidèles à Nawaf Salam. Cette situation bloque l’adoption de mesures attendues dans le cadre des engagements internationaux du Liban.
Des sources proches de la présidence font état d’un « climat de défiance » croissant. Le chef de l’Etat, qui avait appuyé la nomination de Nawaf Salam dans un esprit de responsabilité partagée, regrette une gestion qu’il juge « attentiste » sur les sujets de souveraineté. De son côté, le chef du gouvernement estime que la posture du Palais met en danger l’équilibre délicat entre les différents partenaires communautaires et expose le pays à des tensions internes inutiles.
La question du Hezbollah en toile de fond
Le principal nœud du désaccord concerne les armes du Hezbollah. Le président de la République adopte une lecture institutionnelle stricte du rôle de l’armée, seule autorité légitime pour détenir des armes sur le territoire. Il estime que la présence de groupes armés autonomes affaiblit l’Etat, empêche la mise en œuvre des résolutions internationales, et crée une asymétrie entre les institutions et les partis dotés d’une capacité militaire.
Nawaf Salam, bien qu’attaché au principe d’un monopole de la violence légitime par l’Etat, adopte une ligne plus pragmatique. Il considère que toute confrontation frontale avec le Hezbollah serait politiquement hasardeuse et contre-productive. Il préconise une approche par étapes, combinant concertation, incitations économiques et dialogue régional. Cette position est critiquée par les proches du président, qui y voient une forme de renoncement face aux revendications de souveraineté.
Le dossier des camps palestiniens, autre sujet de discorde
Un autre point de friction concerne les armes présentes dans les camps palestiniens, notamment à Ain el-Helweh. Le président plaide pour une implication directe de l’armée et une coopération étroite avec les forces de sécurité palestiniennes légitimes. Il souhaite que ces zones redeviennent pleinement intégrées au contrôle de l’Etat. Le Premier ministre, de son côté, estime qu’une intervention précipitée risquerait d’enflammer la région sud et déstabiliser les équilibres communautaires.
Ce clivage complique l’application de la feuille de route négociée avec les parties concernées, et retarde la mise en place des dispositifs de désarmement progressif prévus par les textes en discussion. Certains ministres, notamment ceux issus des blocs alliés au Hezbollah, soutiennent la ligne de prudence de Nawaf Salam. D’autres, issus de formations centristes ou proches de la présidence, appellent à une clarification rapide.
Des tensions alimentées par les pressions internationales
Le contexte régional et international pèse sur cette fracture interne. Des partenaires étrangers, notamment européens, ont exprimé leur inquiétude face au blocage politique. Ils conditionnent leur soutien financier à des avancées concrètes sur la question de la souveraineté. Les visites récentes d’envoyés spéciaux n’ont pas permis de réduire la distance entre les deux chefs de l’exécutif.
Dans ce climat, les alliances parlementaires s’ajustent. Certains députés cherchent à proposer une motion pour inciter le gouvernement à adopter une position plus claire. Le risque d’une motion de censure symbolique est évoqué, sans pour autant qu’une majorité se dessine. Le Parlement, bien que fragmenté, reste attentif aux signaux envoyés par l’exécutif.
Un fonctionnement sous tension
Les réunions hebdomadaires du gouvernement se déroulent dans un climat de plus en plus tendu. Les différences de fond entre les deux têtes de l’Exécutif se traduisent par des blocages réguliers. Des décrets restent bloqués, des nominations stratégiques sont retardées, et des arbitrages cruciaux sont différés. Le cabinet semble pris dans une logique de défensive, où l’urgence empêche la stratégie.
Des observateurs parlent d’une situation de « blocage structurel ». Le manque de synchronisation entre la présidence et la primature empêche la formulation d’un discours unifié face aux enjeux nationaux. Cette paralysie affecte la crédibilité de l’Etat, affaiblit sa position dans les négociations internationales, et complique les efforts de stabilisation interne.
Une relation à reconfigurer
Malgré ces tensions, des tentatives de médiation sont en cours. Des personnalités politiques, ainsi que des figures religieuses influentes, ont appelé à un retour à une relation de travail constructive. L’enjeu n’est pas seulement de dépasser une crise de communication, mais de reconfigurer la gouvernance autour d’objectifs partagés. Le Liban, confronté à des menaces multiples, ne peut se permettre une fracture durable au sommet de l’Etat.



