Les résultats des élections municipales du 25 mai 2025 à Saïda, capitale du Sud libanais, confirment une recomposition significative du leadership politique sunnite dans l’une des villes les plus symboliques du pays. À l’issue d’un scrutin très suivi, aucun courant n’a pu obtenir une majorité absolue, révélant une fragmentation du vote sunnite et une redistribution des équilibres politiques locaux. La victoire relative de la liste soutenue par Bahiyé Hariri, les bons scores des listes concurrentes portées par Osama Saad et Abdel Rahman Bizri, et l’absence de clivages confessionnels violents dessinent un nouveau paysage, à la fois plus pluraliste et plus incertain.
Un résultat tripartite, révélateur d’un morcellement
La configuration issue des urnes consacre une répartition des sièges municipaux sans vainqueur incontesté. La liste « Sawa li Saida », portée par des figures proches de Bahiyé Hariri et soutenue par des acteurs économiques comme Mar’i Abou Mar’i, a remporté 10 sièges. Elle domine en nombre mais reste minoritaire au conseil. La liste « Nabd al-Balad », adossée à Osama Saad et représentant une gauche sociale et militante, a obtenu 8 sièges. Enfin, la liste « Saida badha w nehna adda », associée à l’ancien député Abdel Rahman Bizri, a gagné 3 sièges.
Cette tripartition est sans précédent dans l’histoire récente de Saïda. Elle traduit la fin d’une domination électorale haririenne qui, bien qu’amoindrie depuis la mort de Rafic Hariri et les difficultés de Saad Hariri, restait structurante jusqu’aux années 2010. En 2025, aucune liste ne peut prétendre diriger seule, imposant des négociations post-électorales pour la présidence du conseil municipal.
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Une ville stratégique en recomposition
Située à la charnière du Sud chiite, de la Montagne et de Beyrouth, Saïda a toujours occupé une place centrale dans la géographie politique libanaise. Ville sunnite par majorité, mais aux franges d’autres zones communautaires, elle a souvent été le lieu de recompositions politiques majeures. Longtemps perçue comme un bastion de la famille Hariri, elle a également vu émerger des courants de contestation et des figures indépendantes, en lien avec les mouvements sociaux, l’université ou les réseaux associatifs.
En 2025, la configuration locale reflète cette diversité. Les clivages religieux y sont moins prononcés qu’ailleurs, mais les divisions internes au sein de la communauté sunnite s’y expriment avec acuité. Les thématiques électorales ont d’ailleurs largement dépassé les appartenances confessionnelles pour se concentrer sur les enjeux de gouvernance municipale, de transparence et de développement urbain.
La perte du monopole haririen
L’un des enseignements majeurs du scrutin est la fin d’un monopole politique autour du courant haririen. La liste soutenue par Bahiyé Hariri, sœur de l’ancien Premier ministre assassiné, bénéficie encore d’un capital affectif et d’un réseau d’appuis solides, notamment dans les couches moyennes commerçantes. Son ancrage historique dans les institutions locales, les fondations caritatives et les circuits économiques explique sa position dominante.
Mais la progression des listes concurrentes indique que ce socle n’est plus suffisant. Le recul de l’influence haririenne avait été amorcé par le retrait de Saad Hariri de la vie politique active et par l’usure du pouvoir dans une ville confrontée à des difficultés sociales croissantes. Le vote sunnite se montre désormais plus ouvert à des figures alternatives, plus jeunes ou plus engagées dans les enjeux du quotidien.
L’émergence de courants alternatifs
La liste conduite par Osama Saad confirme le poids d’une opposition enracinée dans les quartiers populaires et les milieux syndicaux. Héritier d’une tradition nassérienne et contestataire, Saad a su capitaliser sur le mécontentement social, notamment dans les zones touchées par le chômage, l’insécurité et le déficit de services publics. Sa base militante a permis un maillage efficace du territoire, et ses 8 sièges en font une force d’équilibre incontournable.
De son côté, Abdel Rahman Bizri, médecin, ancien maire et figure indépendante respectée, incarne un autre type de leadership. Moins politisé, plus technique, il attire un électorat de cadres, d’intellectuels et de citoyens désabusés par les partis traditionnels. Bien que sa liste n’ait obtenu que 3 sièges, sa capacité de dialogue et son expérience de gestion en font un partenaire potentiel dans la formation d’une majorité.
Une campagne marquée par les enjeux locaux
La campagne électorale à Saïda s’est distinguée par l’importance accordée aux problématiques de proximité : assainissement, sécurité des quartiers, gestion des déchets, revitalisation des souks, accès à l’eau et à l’électricité. Les candidats ont tous tenté de se démarquer en présentant des programmes municipaux détaillés, même si peu d’entre eux sont véritablement chiffrés ou assortis d’un calendrier.
Les débats ont aussi porté sur la gouvernance du port de Saïda, les relations entre la municipalité et les camps palestiniens périphériques, et les politiques culturelles en déclin. Les tensions partisanes ont été maîtrisées, les confrontations verbales rares, et les accusations de fraude quasi absentes. Ce climat apaisé a contribué à renforcer la légitimité du scrutin et à donner une vraie portée politique au résultat.
Vers une gouvernance partagée ?
La configuration issue des urnes oblige les trois blocs à composer. Aucune liste ne dispose seule de la majorité (11 sièges), rendant nécessaire un accord pour désigner le futur président du conseil municipal. Cette situation inédite ouvre deux scénarios possibles : soit un consensus autour d’un candidat transversal, soit un blocage durable qui paralyse la gestion municipale.
Le premier scénario suppose des concessions et un dépassement des rivalités historiques. Il offrirait à Saïda un mode de gouvernance coopératif, reposant sur la concertation. Le second risque d’alimenter les frustrations et de miner la confiance des citoyens dans leurs représentants. Le défi est d’autant plus grand que la ville doit faire face à des défis structurels urgents et à une demande accrue de services.
Un laboratoire politique pour le sunnisme libanais ?
Au-delà de ses enjeux locaux, l’élection municipale à Saïda est observée comme un indicateur des mutations internes au leadership sunnite libanais. L’éclatement du vote, la montée de figures indépendantes et l’épuisement du modèle partisan classique traduisent une période de transition. La société sunnite, privée de figure dominante depuis le retrait de Saad Hariri, est à la recherche de nouveaux équilibres, plus horizontaux, moins dépendants des grandes familles politiques.
Saïda pourrait ainsi devenir un laboratoire d’expériences démocratiques nouvelles : gouvernance partagée, projets citoyens, initiatives sociales hors des appareils partisans. Mais pour cela, encore faut-il que les élus parviennent à surmonter les réflexes de cloisonnement et à travailler ensemble, au service d’un projet commun.



