mercredi, janvier 7, 2026

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Nabih Berri : entre mémoire de la libération et légitimation démocratique

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Le 25 mai 2025, à l’occasion de la Journée de la Résistance et de la Libération, le président du Parlement Nabih Berri a prononcé un discours dont une formule a été particulièrement reprise : « Libérer la terre, c’est construire la démocratie. » Derrière cette affirmation se déploie une vision politique ancrée de longue date, qui fait de la mémoire de la lutte souverainiste un fondement de la légitimité électorale. Ce lien entre l’histoire de la libération du Sud et la continuité démocratique locale, que Berri articule année après année, constitue l’ossature idéologique de son ancrage dans les régions méridionales et de son leadership dans le paysage politique libanais.

Une phrase-symbole dans une séquence rituelle

La formule « Libérer la terre, c’est construire la démocratie » a été prononcée lors d’une cérémonie organisée dans le Sud du Liban à l’occasion de la commémoration du retrait israélien de 2000. Elle s’inscrit dans un registre discursif désormais familier pour Nabih Berri, qui mêle hommage aux martyrs, défense de la souveraineté nationale et appel à la mobilisation politique par les urnes.

Cette formule, par sa brièveté et sa densité, opère une synthèse entre deux dimensions fondatrices de l’identité méridionale contemporaine : la résistance militaire passée et l’affirmation politique présente. Elle établit une continuité entre les sacrifices consentis pour libérer la terre et l’exercice démocratique local comme acte de souveraineté.

Ce choix lexical n’est pas anodin. Il vise à construire une légitimation par l’histoire, où les victoires militaires se prolongent dans les victoires électorales, et où la fidélité aux idéaux de la libération se traduit par la participation au vote.

Du terrain libéré aux urnes : une dialectique enracinée

Dans les discours de Nabih Berri, la dialectique entre territoire et démocratie s’exprime de manière récurrente. Le vote n’est pas seulement un mécanisme administratif ou une routine démocratique : il devient un acte de mémoire, une forme de reconnaissance envers ceux qui ont permis la libération du Sud. Il transforme la légitimité historique en légitimité électorale.

Ce lien entre terre et urnes permet à Berri de consolider son discours politique sur plusieurs niveaux. Sur le plan symbolique, il mobilise un récit de souveraineté. Sur le plan politique, il offre un cadre de justification à la domination locale de son mouvement. Sur le plan moral, il inscrit la fidélité électorale dans une forme d’éthique patriotique.

Ce type de discours trouve un écho puissant dans les localités où la mémoire de la guerre est encore vive, et où les familles de martyrs occupent une place centrale dans le tissu social. Il convertit la gratitude collective en soutien politique durable.

Une construction stratégique de long terme

Depuis les années 1990, Nabih Berri développe une stratégie de consolidation territoriale et institutionnelle dans le Sud du Liban. Celle-ci repose sur une double articulation : maintien de l’ordre communautaire à travers une rhétorique unificatrice, et légitimation régulière par les scrutins municipaux et parlementaires.

Son discours s’est affiné avec le temps. Il ne s’agit plus seulement de rappeler la victoire de 2000, mais d’inscrire chaque échéance électorale dans une séquence de continuité historique. En ce sens, les élections municipales de 2025 sont présentées non pas comme une simple formalité démocratique, mais comme une « consécration populaire de l’indépendance retrouvée ».

Ce mécanisme de relecture historique permet aussi d’éviter les critiques sur le manque de pluralisme ou les pratiques de désignation sans compétition réelle. La fidélité électorale est absorbée dans un récit qui transcende la politique au sens partisan pour se placer sur le terrain de l’identité et de la mémoire.

Une figure d’ordre dans un paysage fragmenté

Dans un Liban marqué par la crise économique, les tensions régionales et la décomposition des partis traditionnels, Nabih Berri apparaît, pour ses partisans, comme une figure d’ordre. Son discours ne varie pas, ses références sont stables, et sa position institutionnelle de président du Parlement lui confère une légitimité supplémentaire.

Face à l’instabilité, il mobilise la mémoire pour rassurer, et le vote pour valider. Cette double légitimité, institutionnelle et mémorielle, lui permet de maintenir une hégémonie dans des régions parfois tentées par des alternatives, mais sans base suffisamment solide pour les concurrencer durablement.

Son discours du 25 mai 2025 reprend ainsi tous les éléments de sa stratégie : appel à la mémoire partagée, célébration du consensus communautaire, et promotion d’un modèle politique local où la démocratie ne se comprend que comme continuité de la résistance.

Les limites d’un récit unificateur

Ce récit, aussi structuré soit-il, n’est pas exempt de critiques. Pour ses opposants, la continuité entre mémoire et vote masque un appauvrissement de la vie politique locale. Le pluralisme y est limité, les listes uniques dominent, et les marges de manœuvre pour les voix critiques sont réduites.

Certains analystes considèrent que ce type de discours entretient une forme d’hégémonie symbolique, qui empêche l’émergence de nouvelles générations politiques ou de projets alternatifs. En sacralisant le passé, il tend à figer le présent et à neutraliser l’avenir.

D’autres notent que la démocratie invoquée dans ces discours reste souvent formelle : elle se traduit moins par un débat d’idées que par une validation de figures prédéterminées, choisies au sein du cercle des notables ou des fidèles.

Vers une mutation de l’héritage ?

Reste à savoir si ce modèle est durable. La jeunesse du Sud, de plus en plus connectée, éduquée et confrontée à la précarité, exprime une demande croissante de changement. Le respect pour l’histoire de la résistance ne se traduit plus automatiquement par un soutien aux partis traditionnels. Le vote devient un espace de tension entre fidélité et désir de renouvellement.

Pour Nabih Berri et son mouvement, le défi sera d’adapter ce récit à une réalité sociale en mutation. Il s’agira de réactualiser la mémoire, non pour la répéter, mais pour l’inscrire dans une nouvelle forme de légitimité, fondée sur la gestion, l’efficacité, et l’ouverture.

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Newsdesk Libnanews
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