Un même moment politique, trois dossiers impossibles à séparer
Le passage à 2026 se fait avec une particularité rare. Les crises ne s’additionnent plus. Elles se conditionnent. Le débat sur l’autorité de l’État ne peut plus être isolé du débat sur les dépôts. La réforme financière ne peut plus être discutée sans la question de la stabilité. Et le budget 2026 ne peut plus être présenté comme un exercice technique. Il devient un test de crédibilité.
Dans ce contexte, les acteurs ne parlent pas seulement de priorités. Ils parlent de séquences. Ils cherchent des garanties. Ils réclament un ordre des étapes. Certains exigent de traiter d’abord l’économie, au nom de l’urgence sociale. D’autres placent l’autorité sécuritaire en premier, au nom de la souveraineté. D’autres enfin veulent un paquet complet, avec calendrier et engagements simultanés. Cette divergence fabrique un risque simple. Chaque camp attend un geste de l’autre, avant de bouger.
Le résultat est une tension constante. Un progrès sur un dossier peut déclencher une bataille sur un autre. Une annonce économique peut réveiller une inquiétude sécuritaire. Une étape sécuritaire peut devenir un argument dans une négociation financière. C’est cette circulation permanente, entre armes, dépôts et budget, qui marque l’entrée dans l’année nouvelle.
Le dossier des armes, entre gestes concrets et exigence d’exclusivité
Le premier front est celui de l’autorité armée. Il se décline en deux niveaux. Il y a d’abord des actes visibles, faciles à raconter. Il y a ensuite des questions plus lourdes, difficiles à trancher.
Du côté des actes visibles, un événement a dominé la fin d’année. Une nouvelle livraison d’armes provenant de camps palestiniens a été remise à l’armée libanaise. La remise a été décrite comme une étape supplémentaire d’un processus déjà entamé. Elle a été associée à un cadre de coordination et à une chronologie par phases. Sur le plan politique interne, le geste a été présenté comme une preuve de coopération. Il a aussi été utilisé comme symbole. L’idée est claire. Quand l’État récupère des armes, même dans un périmètre limité, il renforce le principe d’exclusivité.
Cette séquence produit un effet de contraste. Elle montre ce qui est possible quand un accord existe, quand les interlocuteurs sont identifiés et quand la procédure est acceptée. Elle met aussi en évidence ce qui reste plus délicat. Le débat sur les armes ne se limite pas aux camps. Il touche une question plus large. Qui décide de l’usage de la force. Qui contrôle le territoire. Et surtout, comment transformer un principe, l’exclusivité des armes, en mécanisme applicable.
Ce second niveau apparaît dans les discussions sur le Sud. Le vocabulaire de “phases”, de réunions de suivi et de rapports attendus a pris une place croissante. Cela installe une logique de calendrier. L’autorité n’est plus une déclaration. Elle devient un ensemble d’étapes, à produire, à vérifier et à défendre. Une telle logique peut accélérer l’action. Elle peut aussi durcir les conflits, car chaque étape devient un test public.
Dans ce cadre, certaines prises de parole ont cristallisé la tension. Une ligne a été répétée. Ne rien céder tant que des engagements extérieurs ne seraient pas respectés. L’idée a été posée comme condition préalable. Elle vise à déplacer la charge de la preuve. Elle dit en substance que l’exclusivité des armes ne peut pas être exigée d’un côté, si l’autre côté ne respecte pas ses obligations. Ce raisonnement rend le débat circulaire. Il peut justifier l’attente. Il peut aussi être dénoncé comme une manière de gagner du temps.
Face à cette approche, une autre ligne a été mise en avant par des responsables politiques. L’unité interne est présentée comme un bouclier. L’exclusivité des armes est présentée comme une nécessité. Dans cette vision, la souveraineté ne se discute pas. Elle se construit, même sous pression régionale. Cette position ne règle pas les moyens. Elle fixe toutefois une boussole. Et elle ancre le débat dans une définition stricte de l’État.
La pression extérieure, un climat qui s’invite dans chaque dossier
Le deuxième élément qui durcit le front sécuritaire est la perception d’une pression extérieure accrue. Les signaux venus de Washington et la proximité affichée avec Tel-Aviv ont été interprétés comme une invitation à accélérer. Une déclaration courte, attribuée au président américain Donald Trump, a suffi à peser sur l’atmosphère. Elle a été lue comme un jugement négatif sur la situation du gouvernement libanais. Elle a aussi été lue comme un avertissement sur la conduite d’un acteur armé non étatique.
Dans la politique libanaise, une phrase de ce type n’est pas un commentaire. Elle est un repère. Elle alimente des hypothèses. Elle renforce les craintes d’une intensification de la pression. Elle nourrit aussi des stratégies internes. Les partisans d’un durcissement invoquent la nécessité de répondre rapidement, pour éviter des sanctions ou des escalades. Les partisans de la prudence invoquent le risque d’être entraînés dans un calendrier imposé.
Cette lecture extérieure s’articule à une dimension diplomatique plus concrète. Le soutien affiché à l’armée libanaise, notamment via l’assistance, est présenté comme un pilier. Ce soutien est un atout. Il est aussi un rappel. L’institution militaire devient l’adresse principale des partenaires. Cela renforce son rôle. Cela l’expose aussi. Car si l’armée est placée au centre, on attend d’elle des preuves d’exécution, sur le terrain comme dans les rapports.
Cette diplomatie du “livrable” nourrit la logique des phases au Sud. Elle fait du mécanisme de suivi une horloge. Et elle relie implicitement le dossier des armes au reste, notamment à l’économie. Car l’aide et l’investissement sont rarement présentés comme inconditionnels. Ils sont associés à une stabilité, à une gouvernance et à une capacité à appliquer des décisions.
La loi de la fracture financière, une réforme qui ouvre une bataille sociale
Le deuxième front est économique. Il porte un nom devenu explosif. La loi dite de la fracture financière. Le texte est présenté comme un cadre d’ordre financier, censé organiser la restitution des dépôts et la répartition des pertes. En pratique, il a déclenché une contestation immédiate. Et cette contestation ne vient pas uniquement de déposants individuels. Elle vient aussi d’organisations collectives.
Le point central est la définition du déposant. Dans le débat public, un déposant est souvent un individu, un ménage ou une entreprise. Or une partie des dépôts appartient à des caisses et à des fonds de solidarité. Ils financent des indemnités. Ils financent des retraites. Ils financent des couvertures sociales. Ces fonds sont présentés comme non commerciaux. Ils sont décrits comme destinés à des droits futurs. Ils ne sont pas censés porter le même risque qu’un dépôt spéculatif.
C’est ici que la loi devient politique. Si elle traite tous les dépôts de manière indistincte, elle peut provoquer un effet domino. Une caisse fragilisée peut réduire des prestations. Un fonds de retraite affaibli peut repousser des paiements. Et, au final, le coût se transfère vers les ménages. Le débat se déplace alors. On ne parle plus seulement de banques et de déposants. On parle de protections sociales, de filets de sécurité, et de stabilité sociale.
Les syndicats et les caisses mutualistes ont donc cherché à obtenir des garanties. Ils ont parlé de droits acquis. Ils ont affirmé que leurs fonds ne peuvent pas être traités comme des dépôts ordinaires. Ils ont appelé à des amendements. Ils ont ciblé le Parlement. Ce choix est important. Il montre que la bataille principale n’est pas seulement judiciaire. Elle est législative. Elle se jouera dans les commissions. Puis en séance.
En parallèle, le secteur bancaire a exprimé une inquiétude forte. Les banques voient dans le texte un risque de restructuration forcée. Elles redoutent un cadre qui les expose à des obligations difficiles à tenir. Elles craignent aussi des changements de modèle. Elles ont laissé entendre la possibilité d’une escalade, par des mesures de pression ou par une stratégie de résistance parlementaire.
Dans ce triangle, le gouvernement se retrouve coincé. S’il protège trop les banques, il perd la confiance des déposants. S’il protège trop les déposants, il s’expose à un blocage bancaire. S’il protège des caisses sans règle claire, il ouvre la porte à des exceptions sans fin. La loi devient alors une bataille de catégories, et chaque catégorie revendique un statut particulier.
Le Parlement convoqué, le budget 2026 comme épreuve de crédibilité
Le troisième front est institutionnel. Il est concentré autour du Parlement. Une session extraordinaire a été convoquée. Elle place au premier rang le budget 2026 et des textes jugés urgents. Ce choix installe un fait. Le début d’année ne sera pas un temps de transition. Il sera un temps de votes et de conflits.
Le budget 2026 n’est pas seulement une ligne de chiffres. Il est un message. Il dit ce que l’État finance. Il dit ce qu’il coupe. Il dit ce qu’il reporte. Dans un pays où la confiance fiscale est faible, le budget dit aussi comment l’État compte survivre. S’il est perçu comme un budget de reproduction, il renforce le cynisme. S’il est perçu comme un budget de rupture, il déclenche des résistances.
Cette bataille budgétaire se superpose à celle de la fracture financière. Les deux textes se répondent. Le budget a besoin de recettes. La loi sur les dépôts touche la confiance. La confiance touche la consommation. La consommation touche les recettes. Même sans chiffres détaillés, la chaîne est lisible. Une société qui ne croit pas à la restitution de ses dépôts réduit ses dépenses. Une entreprise qui ne croit pas à la stabilité réduit ses investissements. Et l’État récupère moins.
Le Parlement devient donc une arène totale. Chaque camp va chercher un double gain. Protéger ses électeurs. Et ne pas porter le coût politique d’un compromis douloureux. Cela encourage une mécanique classique. L’amendement devient la décision réelle. Le texte d’origine devient un point de départ. Et la négociation se fait article par article.
Dans ce contexte, les rencontres au sommet, même silencieuses, prennent un relief particulier. Une réunion sans déclaration peut signifier une concertation. Elle peut aussi signaler une divergence non résolue. Le silence devient un outil. Il évite l’escalade médiatique. Il maintient un espace de compromis. Mais il nourrit aussi les rumeurs, car l’attente est forte.
L’effet calendrier, quand les élections pèsent sur chaque compromis
À ce triptyque s’ajoute un facteur transversal. Le calendrier électoral. Il agit comme une pression supplémentaire sur le Parlement et sur le gouvernement. Dans une période préélectorale, les décisions impopulaires deviennent plus difficiles. Les compromis deviennent plus coûteux. Et chaque camp cherche à apparaître comme défenseur des droits, pas comme gestionnaire des pertes.
Cela a une conséquence directe sur la loi de la fracture financière. La défense des déposants est un thème porteur. La défense des caisses est un thème sensible. La défense des banques est un thème risqué. La tentation est donc d’empiler des promesses. Promettre de protéger. Promettre de restituer. Promettre de ne pas faire payer. Mais la crise impose un arbitrage. Quelqu’un paie. La seule question est le rythme, la forme et la répartition.
Le même effet apparaît sur le budget. La hausse d’un impôt peut être repoussée. La réduction d’une dépense peut être masquée. Les dépenses clientélistes peuvent revenir sous un autre nom. Le risque est connu. Un budget préélectoral peut devenir un budget d’apaisement temporaire, plutôt qu’un budget de réforme.
Ce calendrier pèse aussi sur le dossier des armes. Les responsables évitent parfois de prononcer des mots qui divisent. Ils préfèrent des formules de consensus, comme l’unité interne et la souveraineté. Mais les mécanismes, eux, imposent des choix. Et la pression extérieure, réelle ou perçue, réduit la marge de manœuvre.
Les preuves d’exécution, l’unique langage qui peut calmer la défiance
Dans cette entrée de 2026, un point commun ressort. La parole seule ne suffit plus. Les acteurs réclament des preuves d’exécution. Elles peuvent être sécuritaires. Elles peuvent être administratives. Elles peuvent être financières. Leur valeur est la même. Elles montrent que l’État peut agir.
Sur le plan sécuritaire, la remise d’armes provenant de camps, même limitée, est une preuve. Sur le plan institutionnel, la convocation du Parlement et le traitement du budget sont une preuve, si le calendrier est tenu. Sur le plan économique, l’avancement de la loi, avec une procédure claire, est une preuve, si les débats sont transparents. Sur le plan administratif, la mise en place d’autorités de régulation ou la numérisation de certains services est une preuve, si elle se traduit par des décisions effectives.
Cette logique explique pourquoi certains dossiers annexes prennent soudain de l’importance. Une autorité de régulation de l’électricité peut sembler technique. Pourtant, elle devient un symbole de gouvernance. Une attestation administrative obtenue à distance peut sembler mineure. Pourtant, elle devient un signal de modernisation. Une décision de recouvrement de fonds publics peut sembler isolée. Pourtant, elle devient un indice de contrôle.
Ces preuves ne résolvent pas la crise. Elles peuvent toutefois changer la perception. Elles peuvent réduire l’impression d’impunité. Elles peuvent réduire l’idée d’un État absent. Et elles peuvent offrir un minimum de stabilité psychologique, dans une société usée par les annonces sans suite.
Trois fronts, une seule question: qui accepte le coût politique du réel
Le début 2026 se résume donc à une tension simple. Tout le monde veut une sortie de crise. Personne ne veut en payer le coût politique. Le dossier des armes exige des décisions qui divisent. La loi sur les dépôts exige un arbitrage qui frustrera une partie de la société. Le budget exige des choix de dépenses et de recettes qui produiront des perdants.
Dans ce contexte, les acteurs cherchent des protections. Ils cherchent des conditions préalables. Ils cherchent des garanties. Ce réflexe est compréhensible. Pourtant, il fabrique une immobilité. Car si chacun attend un geste de l’autre, aucun geste ne vient. Et quand le geste arrive, il arrive sous contrainte, donc plus brutal.
C’est cette mécanique qui rend l’entrée dans 2026 si fragile. La crise n’est pas seulement économique. Elle est aussi une crise de décision. Le pays ne manque pas de sujets. Il manque d’un ordre des étapes accepté par les principaux acteurs. Et il manque d’un minimum de confiance pour croire qu’un compromis dur aujourd’hui peut ouvrir une stabilisation demain.
La période qui s’ouvre sera donc jugée sur une série de questions concrètes. Les textes avancent-ils dans les délais. Les institutions appliquent-elles leurs décisions. L’État produit-il des preuves sur le terrain. Et la société peut-elle supporter une nouvelle phase d’attente, sans basculer dans une colère plus large.



