Le Liban affronte une érosion continue de ses ressources humaines qualifiées, un phénomène qui s’est intensifié au cours des dernières années et qui persiste malgré les efforts de stabilisation du nouveau gouvernement formé en février. Des études démographiques récentes indiquent que plus de 3 500 médecins ont émigré jusqu’en 2022, représentant une part substantielle du corps médical national, estimé à environ 30 000 praticiens en 2019. Cette hémorragie, qui touche particulièrement les secteurs de la santé, de l’ingénierie, de l’éducation et du droit, a réduit la densité médicale à 5,5 médecins pour 1 000 habitants en 2024, un niveau inférieur aux standards de l’Organisation mondiale de la santé préconisant 10 praticiens par 1 000 personnes. Le Premier ministre Nawaf Salam, désigné en janvier 2025 et ayant constitué son cabinet le 8 février suivant avec 24 ministres, dirige un exécutif confronté à une crise où ces départs structurels entravent la reconstruction post-conflit. Dans un contexte de contraction du PIB cumulée à près de 40 % depuis 2019 et d’une récession de 6,6 % en 2024 liée aux tensions régionales, le chômage à 29,6 % en 2022 et une pauvreté touchant 44 % de la population en 2024 catalysent cette dynamique. Salam, ancien président de la Cour internationale de justice, a déclaré lors de sa prise de fonctions : « Nous devons reconstruire l’État pour que nos citoyens qualifiés choisissent de rester. » Pourtant, les rapports internationaux soulignent que l’instabilité persistante jusqu’en 2025 prolonge cette fuite, drainant les compétences essentielles à la relance économique.
Cette vague d’émigration s’est accentuée en 2024 et se poursuit en 2025, alimentée par des salaires locaux inférieurs à 300 dollars mensuels en équivalent au taux du marché noir, contre des offres multipliées par cinq à dix dans les pays du Golfe, en Europe ou en Amérique du Nord. Le cabinet Salam, composé de figures indépendantes et affiliées à divers mouvements politiques, a intégré dans son programme des mesures de réforme financière, mais les contraintes budgétaires – avec une dette publique à 150 % du PIB et une inflation érodant 50 % de la valeur des salaires publics – limitent les incitatifs à la rétention. En janvier 2025, une étude sur les diplômés en médecine d’urgence a révélé que 40 % optent pour l’émigration immédiate après leur formation, privilégiant des postes à l’étranger où la sécurité et les rémunérations supérieures prédominent. Ces flux, documentés par l’Ordre des médecins du Liban, concernent non seulement les praticiens mais aussi les infirmiers, avec 35 % de départs depuis 2022, aggravant les vulnérabilités du système de santé public.
L’exode médical : des hôpitaux sous tension chronique
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Le domaine de la santé incarne l’ampleur de cette perte de talents. L’étude démographique de janvier 2025 précise que, parmi les 3 500 médecins partis jusqu’en 2022, une part significative incluait des spécialistes en médecine interne et chirurgie, avec 400 départs rien qu’en 2021. En 2024, cette tendance s’est poursuivie, exacerbée par les destructions au sud du pays, où 226 travailleurs de la santé et patients ont perdu la vie entre octobre 2023 et novembre 2024, selon les autorités sanitaires. À Beyrouth, des établissements comme l’hôpital Hôtel-Dieu de France, datant de 1881, fonctionnent à capacité réduite, avec des services en oncologie et urgences impactés par une réduction de 15 à 20 % des effectifs depuis 2021. Les praticiens des zones frontalières, autour de Nabatieh et Bint Jbeil, émigrent vers Doha ou Riyad, attirés par des contrats à 10 000 dollars mensuels incluant logements et assurances.
Le ministre de la Santé publique, Rakan Nasreddine, a averti en septembre 2024 d’une surcharge des urgences, avec des temps d’attente moyens de six heures dans les centres urbains. À Tripoli, au nord, les principaux centres de santé desservent 600 000 habitants avec des équipes d’infirmiers gérant des ratios de un pour 20 patients en réanimation. Dans la vallée de la Békaa, l’hôpital de Baalbek couvre 150 000 personnes à 60 % de ses capacités depuis août 2024, suite au départ de généralistes vers l’Allemagne. En juillet 2024, une épidémie de gastro-entérite a affecté 2 000 enfants à Zahleh, mais le manque d’épidémiologistes a retardé l’intervention, causant des complications. L’Organisation mondiale de la santé, dans son appel de septembre 2024, décrit le secteur comme sous « une tension sans précédent », avec un million de personnes privées d’accès aux soins de base en raison de ces pénuries et des coûts des médicaments importés, couvrant 80 % des besoins.
Cette désertion inclut les résidents en médecine d’urgence : l’étude de janvier 2025 sur un programme de formation local montre que 40 % des diplômés partent dès leur sortie, vers l’Europe ou le Golfe. À l’hôpital américain de Beyrouth, les consultations pour maladies chroniques ont progressé de 25 % en 2024, mais les délais pour IRM atteignent trois mois, contre deux semaines en 2023, d’après des audits internes. Les erreurs diagnostiques ont augmenté de 12 % au second semestre 2024, liées à la surcharge des équipes. Le gouvernement Salam a prévu 150 millions de dollars pour la santé en 2025, issus d’aides internationales, dont 20 millions pour des primes aux urgentistes des zones sensibles. L’OMS engage 50 millions de dollars pour former 1 000 résidents, mais 20 % des formateurs ont émigré depuis mars 2024, fragilisant ces initiatives.
Les ingénieurs et architectes : reconstruction entravée par le vide technique
L’ingénierie et l’architecture connaissent une attrition similaire, avec plus de 250 000 travailleurs qualifiés ayant quitté le pays depuis 2019, selon la Banque mondiale en 2024. L’Ordre des ingénieurs et architectes (OEA), comptant 22 000 membres en 2024, a enregistré 2 200 radiations pour émigration cette année-là, un pic qui immobilise les chantiers de reconstruction. Les petites entreprises, 65 % du secteur, ferment à un rythme soutenu : en janvier 2025, seuls 417 permis de construire ont été accordés, en baisse de 48 % par rapport à 2024, reflétant une contraction de 35 % des commandes en génie civil. À Beyrouth, un bureau typique à Achrafieh voit ses honoraires chuter à 800 dollars par projet en 2024, contre 4 000 auparavant, menant à des fermetures après le départ d’équipes vers les Émirats arabes unis.
La réhabilitation du port de Beyrouth, évaluée à 1,2 milliard de dollars avec financement de la Banque mondiale, accumule 45 % de retard en 2024, manquant de 50 experts en hydraulique et logistique post-explosion de 2020. À Saïda, au sud, l’extension de l’aéroport Rafic Hariri, à 300 millions, est au ralenti depuis juillet 2024, nécessitant des consultants jordanais à 40 % de surcoût. Le ministre des Travaux publics et des Transports, Fayez Rasamny, a signalé en septembre 2024 que 55 % des infrastructures – ponts et routes des années 1960 – requièrent une maintenance urgente, mais l’absence d’ingénieurs majore les budgets de 25 %. L’OEA prépare en octobre 2025 l’événement LEAD pour 500 participants, centré sur la « reconstruction résiliente », avec ateliers en modélisation 3D pour pallier les déficits humains. À Tripoli, les ingénieurs locaux émigrent vers l’Arabie saoudite, laissant le projet de tramway côtier suspendu depuis 2024.
En Békaa, le barrage de Qaraaoun, irriguant 60 000 hectares, attend des audits sans experts en génie électrique, avec 30 millions de dollars de surcoûts en 2024 pour expatriés. L’OEA a noté 1 100 départs en génie structurel depuis 2023, vitaux pour les normes antisismiques après le séisme de 2023 endommageant 25 000 bâtiments. Rasamny a transmis cette alerte au Conseil des ministres en septembre 2024, indiquant que la dette publique, à 155 milliards de dollars, restreint les formations, avec 100 millions alloués aux bourses pour ingénieurs en 2025.
L’éducation : transmission du savoir compromise
L’éducation, couvrant 1,8 million d’élèves, perd 900 enseignants du supérieur et secondaire depuis 2023, soit 9 % des effectifs en 2024. L’Université américaine de Beyrouth, fondée en 1866, a annulé des modules en intelligence artificielle et droit international après 14 % de départs en sciences en 2024. La ministre de l’Éducation nationale, Rima Karami, a regretté en septembre 2024 lors d’une audition parlementaire que 35 % des comités d’accréditation universitaires soient vacants, impactant 200 000 étudiants. Les 1 200 écoles publiques, avec 750 000 enfants, luttent avec 18 000 enseignants à moins de 350 dollars mensuels, générant 600 démissions mensuelles vers le Koweït.
Les établissements de Kesrouan ont vu 25 professeurs d’arabe et histoire partir en Belgique depuis avril 2024, tandis qu’à Baalbek, les éducateurs rejoignent l’Iran. L’UNESCO enregistre une baisse de 28 % des inscriptions universitaires en 2024, due à des frais gonflés par l’inflation. Une mesure d’août 2024 réduisant les classes à quatre jours par semaine pour 2025-2026 pallie les pénuries énergétiques ; Karami l’a justifiée comme « une concentration sur des sessions productives », mais les syndicats estiment une perte de 20 % d’heures d’enseignement. En 2024, la sixième année de disruptions a concerné 1,5 million d’enfants, 50 % des écoles publiques servant d’abris pour déplacés en octobre. Seulement 19 % des enseignants en zones de conflit priorisent la reprise des cours, d’après une étude de décembre 2024. Le fonds de bourses, à 120 millions de dollars, aide 4 000 étudiants, mais 73 % des enseignants envisagent de quitter le secteur d’ici 2025.
Les juristes : judiciaire ralentie par les départs
Le barreau de Beyrouth, de 9 500 à 7 800 membres depuis 2020, a perdu 350 juristes en 2024 vers Dubaï, pour des contrats à 9 000 dollars mensuels en droit des affaires. Le ministre de la Justice, Adel Nassar, a alerté en septembre 2024 sur 250 postes de magistrats vacants, allongeant les délais de jugement à 20 mois. Les tribunaux économiques, avec 1 200 faillites bancaires, manquent de 40 % d’avocats fiscalistes, entravant les réformes. Nassar a sollicité 25 millions de dollars au FMI pour former 600 stagiaires, mais les fonds attendent des audits. L’émigration des avocats a accru de 75 % les demandes de visas en 2024, avec 18 % de hausse des litiges sur brevets, retardant 300 startups technologiques.
Les facteurs macroéconomiques : précarité en spirale
Le chômage, à 30 % officiellement et 42 % chez les moins de 30 ans en 2024, affecte 70 % des diplômés universitaires, qui prospectent à l’étranger. La livre libanaise, à 15 000 pour un dollar au noir, rend 80 % des importations inabordables, avec un déficit commercial de 18 milliards de dollars. Le projet de budget 2025, discuté en septembre 2024 par le ministre des Finances Yassine Jaber, alloue 28 % aux salaires publics, mais l’inflation érode 55 % de leur valeur, selon le FMI. Jaber a défendu en septembre 2024 200 millions pour primes de rétention, aidant 10 000 qualifiés via un prêt européen de 600 millions, mais seulement 15 % en profitent.
À Tripoli, le chômage à 35 % oriente les juristes vers la Jordanie ; en Békaa, les ingénieurs fuient l’absence de projets agricoles. Le ministre de l’Intérieur, Ahmad al-Hajjar, a formé 2 000 jeunes à l’OEA en septembre 2024, mais les retours d’expatriés stagnent à 5 %. Le chômage féminin qualifié à 38 % accélère les fermetures de cabinets, tandis que les 12 violations de la résolution 1701 en septembre 2024 figent 40 % des chantiers en génie civil.



