Une relation glaciale au sommet de l’exécutif
Les échanges entre le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam s’enlisent dans une atmosphère qualifiée de « glaciale » par plusieurs sources parlementaires, révélant un clivage profond au sommet de l’État. Ces divergences ne sont pas nouvelles, mais elles prennent une ampleur inédite à la lumière des derniers blocages sur les dossiers économiques, en particulier la gouvernance de la Banque du Liban. Alors que le pays traverse une crise financière majeure, l’absence de consensus entre les deux têtes de l’exécutif retarde les réformes les plus urgentes.
Les échanges entre les deux responsables seraient devenus sporadiques, limités à des réunions protocolaires, sans coordination stratégique réelle. Plusieurs réunions interministérielles ont été annulées à la dernière minute en raison de désaccords sur l’ordre du jour. Selon un haut cadre administratif, le président Aoun souhaiterait renforcer les prérogatives de la présidence dans les décisions économiques, alors que le Premier ministre défend une vision strictement parlementaire de la gouvernance budgétaire.
La Banque du Liban, dont la direction est assurée par Karim Souaid depuis quelques mois, cristallise ces tensions. Les décisions prises en matière de politique monétaire, de restructuration des banques et de gestion des réserves de change alimentent des accusations mutuelles d’opacité et de marginalisation institutionnelle. Le président reprocherait au gouvernement une gestion technocratique déconnectée des équilibres politiques, tandis que le Premier ministre refuserait toute ingérence dans les prérogatives de la Banque centrale.
Ce climat de tension affaiblit la capacité de l’État à affronter les chocs financiers. Les acteurs économiques s’inquiètent de l’incapacité du sommet de l’exécutif à envoyer des signaux cohérents aux marchés. Le taux de change fluctue sans repère, les agences de notation internationales maintiennent une perspective négative, et les investisseurs institutionnels conditionnent tout engagement à la stabilité institutionnelle. Dans ces conditions, l’absence de dialogue structuré entre le président et le Premier ministre devient un facteur aggravant de la crise.
La gouvernance économique au cœur du conflit
Au centre de ces tensions figure la gouvernance économique du pays, un enjeu stratégique dans le contexte actuel de récession prolongée. Le président Aoun milite pour une approche de rééquilibrage macroéconomique fondée sur un nouveau pacte social, impliquant l’armée dans les projets d’infrastructures stratégiques et la régulation des flux financiers. Cette proposition suscite la méfiance du camp gouvernemental, qui y voit une politisation des leviers économiques.
De son côté, Nawaf Salam privilégie une approche institutionnaliste, fondée sur l’indépendance des organismes de régulation, la transparence budgétaire, et l’autonomie des organes de contrôle. Il considère que toute réforme crédible passe par une reconfiguration de la gouvernance financière, notamment en matière de lutte contre la corruption, de réforme fiscale, et de restructuration de la dette. Ces orientations sont soutenues par certains bailleurs de fonds internationaux, mais leur mise en œuvre se heurte à l’inertie de l’administration centrale.
La désignation de nouveaux membres au sein du Conseil d’administration de la Banque du Liban a été suspendue à la suite de désaccords entre la présidence et la primature. Aucune procédure de nomination n’a pu être finalisée, en raison d’une divergence sur les critères de sélection. Le président Aoun souhaiterait y inclure des profils proches de son cabinet, tandis que le Premier ministre insiste sur la nomination d’experts indépendants issus de la société civile.
Ce bras de fer a également des répercussions sur les projets de loi économiques en discussion au Parlement. Plusieurs textes, notamment ceux portant sur la réforme bancaire, la loi sur le capital contrôlé et le fonds souverain, ont été reportés sine die, faute d’accord préalable entre les deux pôles de l’exécutif. Des députés rapportent que même les projets consensuels sont bloqués par des amendements contradictoires issus des deux bureaux politiques.
Une paralysie consensuelle redoutée par les députés
Face à ce climat de défiance croissante, de nombreux parlementaires, y compris dans les rangs de la majorité, craignent un retour à ce qu’ils appellent une « paralysie consensuelle ». Cette expression désigne une situation dans laquelle le besoin constant de compromis vide les institutions de leur capacité décisionnelle. Selon eux, le système actuel, fondé sur la recherche permanente d’un consensus entre les principales figures de l’exécutif, devient une source d’immobilisme lorsque la communication entre ces figures est rompue.
Des élus expriment leurs craintes de voir le pays retomber dans une logique de gestion à minima, avec des conseils des ministres ajournés, des nominations suspendues, et une absence totale d’initiatives législatives d’envergure. Cette paralysie aurait des conséquences désastreuses pour la reprise économique, notamment sur les négociations avec le FMI, qui réclament des garanties sur la stabilité institutionnelle et la mise en œuvre de réformes clairement identifiées.
Plusieurs députés rapportent que les discussions budgétaires ont été plombées par des divergences sur les priorités de dépenses. La présidence souhaiterait renforcer les budgets alloués à la défense, à la sécurité intérieure, et aux infrastructures, tandis que le gouvernement insiste sur les services sociaux, la santé, l’éducation, et la réforme du secteur public. Ce désaccord empêche la finalisation du projet de loi de finances, pourtant attendu par les partenaires internationaux.
Certains membres du Parlement s’inquiètent également de la montée d’un double discours au sein de l’État. Tandis que le Premier ministre communique régulièrement avec les institutions multilatérales, la présidence développe ses propres canaux diplomatiques, notamment avec des pays de la région. Cette fragmentation nuit à la lisibilité de la position libanaise sur les grandes questions économiques et complique la coordination avec les partenaires extérieurs.
Risques politiques et perspectives institutionnelles
L’impasse entre la présidence et le gouvernement pourrait avoir des répercussions plus larges sur l’équilibre institutionnel. Plusieurs juristes alertent sur une lecture concurrentielle des prérogatives constitutionnelles. Des interprétations divergentes du rôle de la présidence en matière économique alimentent une instabilité juridique. Le débat sur la validité des décrets présidentiels sans contreseing gouvernemental refait surface dans certains cercles administratifs.
Des scénarios de révision constitutionnelle sont parfois évoqués, bien que leur faisabilité soit jugée faible. Certains proposent de clarifier les domaines de compétence exclusive entre les deux pôles de l’exécutif, afin de prévenir les blocages. Mais cette piste reste à l’état de réflexion, tant les équilibres confessionnels et partisans rendent difficile toute réforme en profondeur.
Parallèlement, la lassitude gagne une partie de l’opinion publique, qui perçoit ces affrontements comme le reflet d’une classe politique déconnectée des urgences sociales. Le débat public se déporte vers les réseaux sociaux, où la défiance envers les institutions atteint des niveaux critiques. Les appels à une troisième voie, incarnée par des personnalités issues de la société civile, se multiplient, sans pour autant se traduire encore dans l’arène politique institutionnelle.
Le risque principal reste l’aggravation de la crise économique faute de décisions concertées. Sans réformes bancaires, sans budget voté, et sans pilotage clair de la politique monétaire, le Liban pourrait voir s’envoler les dernières opportunités d’aide internationale structurée. Dans ce contexte, les divergences entre le président Aoun et le Premier ministre Salam ne sont plus seulement des désaccords politiques : elles deviennent des facteurs actifs de désintégration de la gouvernance.



