La corruption, en tant que phénomène moral et social, constitue une question complexe, surtout lorsqu’il s’agit de déterminer qui est le plus à blâmer : le corrompu ou le corrupteur. Ce débat éthique remonte à des siècles et a été exploré par plusieurs philosophes et spécialistes. En examinant les points de vue de penseurs comme Platon, Kant, et plus récemment des théoriciens de l’éthique moderne, nous tenterons de comprendre les dynamiques en jeu entre celui qui offre la corruption et celui qui la reçoit.
1. Le corrupteur : l’origine du mal selon Platon
Dans La République, Platon développe la notion de justice en se basant sur une société idéale où les vertus doivent prévaloir. Il compare la corruption à une forme de désordre social, où l’âme humaine est déséquilibrée par des désirs immoraux. Pour Platon, la corruption résulte d’une perversion des valeurs, et il semble donc logique de pointer du doigt le corrupteur. Celui-ci est perçu comme l’instigateur du mal, celui qui incite autrui à se détourner de la vertu. Dans cette perspective, c’est le corrupteur qui porte une responsabilité morale plus lourde, car il est à l’origine de l’acte déviant.
Pour Platon, la nature humaine tend vers le bien, mais le corrupteur, par ses actions, éloigne les individus de cette aspiration. Dans une société juste, c’est donc celui qui incite à la corruption qui serait jugé le plus sévèrement.
Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.
2. Le corrompu : la faiblesse de la volonté selon Kant
Emmanuel Kant, quant à lui, adopte une approche différente, centrée sur la responsabilité individuelle et l’impératif catégorique. Pour Kant, chaque individu doit être responsable de ses propres actions, quelles que soient les circonstances externes. La capacité à résister à la tentation fait partie intégrante de la moralité. Ainsi, le corrompu, celui qui accepte l’offre de corruption, est aussi coupable que le corrupteur, voire davantage. Car selon Kant, céder à la corruption équivaut à renoncer à son autonomie morale. Dans cette optique, le corrompu devient complice de sa propre chute morale, démontrant ainsi une faiblesse de la volonté.
Dans Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant insiste sur l’idée que toute action morale doit être guidée par la raison et non par des inclinations. Celui qui cède à la corruption faillit à ce principe et doit donc porter une grande part de responsabilité.
3. Le système : une vision contemporaine de la responsabilité partagée
Plus récemment, les penseurs en éthique contemporaine, comme Hannah Arendt, abordent la question sous un angle différent. Dans La banalité du mal, Arendt analyse la façon dont les individus peuvent être poussés à agir de manière immorale en raison du contexte institutionnel ou systémique. Selon cette perspective, ni le corrompu ni le corrupteur ne peuvent être totalement isolés du cadre dans lequel la corruption se produit. Les deux sont des rouages dans une machine plus vaste.
Cette vision systémique invite à considérer la corruption non seulement comme un acte entre deux individus, mais aussi comme un phénomène enraciné dans des structures de pouvoir et des contextes économiques ou politiques. Ainsi, le blâme peut être partagé entre les deux parties, avec une attention particulière aux circonstances qui ont facilité la corruption.
4. Le dilemme éthique de la responsabilité
L’éthique situationnelle, défendue par Joseph Fletcher, introduit la notion que la moralité d’un acte dépend des circonstances particulières. Dans certains cas, un corrompu pourrait être perçu comme victime de pressions insurmontables, que ce soit la pauvreté, la menace ou la nécessité de protéger ses proches. Dans cette optique, le blâme envers le corrompu pourrait être atténué, tandis que le corrupteur, profitant de ces vulnérabilités, serait vu comme moralement plus condamnable.
Fletcher ne nie pas la responsabilité individuelle, mais il nuance l’importance de cette dernière en fonction des contextes, soulignant que l’éthique doit s’adapter aux réalités concrètes plutôt qu’à des principes rigides.
5. La dialectique du pouvoir : une interaction complexe
En fin de compte, blâmer l’un plus que l’autre ne semble pas aussi simple. Le corrupteur, selon les théories classiques, porte souvent la responsabilité initiale de l’acte de corruption, mais le corrompu n’est pas exonéré de son propre rôle. Ce dilemme rappelle le concept d’autorité et de pouvoir développé par Michel Foucault, où les relations de pouvoir sont rarement unilatérales. Le corrompu participe également à ce jeu de pouvoir, et donc il est co-responsable.
Selon Foucault, la corruption s’inscrit dans une dynamique de pouvoir où les deux acteurs sont pris dans une relation d’influence mutuelle. Le corrupteur utilise son pouvoir pour obtenir ce qu’il veut, mais le corrompu détient également une part de pouvoir en acceptant ou non de se soumettre à cette influence.
Une responsabilité complexe et partagée
À travers les réflexions de ces philosophes et spécialistes, il apparaît que le débat autour du blâme dans un acte de corruption est loin d’être tranché. Platon et Kant semblent accorder une importance primordiale à la responsabilité individuelle, chacun pointant alternativement le corrupteur ou le corrompu comme principal coupable. Les approches modernes, comme celles de Foucault et Arendt, offrent une vision plus nuancée, où la responsabilité est partagée et où le contexte joue un rôle déterminant.
En fin de compte, la question de savoir qui est le plus à blâmer entre le corrompu et le corrupteur dépend largement du cadre moral dans lequel on se place. Une chose est certaine : la corruption, en tant que phénomène social et éthique, ne peut être pleinement comprise sans une analyse approfondie des rôles, des contextes et des dynamiques de pouvoir en jeu.



