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Rabih Alameddine remporte le National Book Award pour son roman sur les liens familiaux au Liban

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Mercredi soir, à Cipriani Wall Street, au cœur de Manhattan, s’est tenue la 76e cérémonie des National Book Awards, ces prestigieuses récompenses littéraires américaines souvent qualifiées d’« Oscars du livre ». Animée par l’acteur et comédien Jeff Hiller, la soirée a été rythmée par la performance musicale de Corinne Bailey Rae, qui a ouvert les festivités avec une interprétation décontractée de son titre « Put Your Records On ». Devant un parterre de plusieurs centaines d’écrivains, éditeurs, critiques et professionnels du secteur, l’événement a mêlé célébration de la littérature et protestation contre les turbulences du monde contemporain, des raids migratoires aux États-Unis aux conflits au Moyen-Orient.

Cette édition 2025, organisée par la National Book Foundation, a distingué cinq lauréats dans les catégories fiction, non-fiction, poésie, littérature traduite et littérature pour la jeunesse, chacun récompensé par un prix de 10 000 dollars. Les juges, composés d’auteurs, libraires et critiques, ont sélectionné les vainqueurs parmi des centaines de soumissions d’éditeurs. Au-delà des honneurs individuels, la cérémonie a servi de contre-voix aux événements actuels, avec des discours empreints de gratitude pour la littérature tout en exprimant l’horreur face aux crises politiques et sociales.

Une atmosphère chargée de tensions mondiales

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Dès l’ouverture, Jeff Hiller a donné le ton avec humour, se moquant gentiment d’une faute de frappe dans son propre livre récent, « A Certain Actress », qui a conduit certains lecteurs à croire qu’il s’agissait de « A Cetain Actress ». « Pouvez-vous imaginer Madeleine L’Engle découvrant que la couverture de son livre dit ‘A Wrinkle in Tim’ ? », a-t-il lancé, provoquant les rires du public. Mais derrière la légèreté, les interventions des lauréats ont rapidement viré à l’engagement. Les thèmes de l’immigration forcée, des violences raciales et des conflits au Moyen-Orient ont dominé, reflétant les préoccupations d’une Amérique divisée et d’un monde en proie à des crises humanitaires persistantes.

Les National Book Awards, fondés en 1950 par l’American Book Publishers Council, l’American Booksellers Association et le Book Manufacturers Institute, ont toujours visé à célébrer le meilleur de la littérature américaine. Au fil des décennies, ils ont évolué, ajoutant des catégories comme la poésie en 1950 ou la littérature traduite en 2018, pour refléter la diversité croissante de la production littéraire. De William Faulkner à Toni Morrison, en passant par Philip Roth et Robert Caro, les prix ont honoré des figures qui ont marqué l’histoire littéraire, souvent en écho aux débats sociétaux. En 2025, cette tradition se poursuit, avec des œuvres qui interrogent la résilience humaine face à l’adversité.

Le lauréat en fiction : Rabih Alameddine et les tourments du Liban moderne

Rabih Alameddine, romancier libano-américain, a reçu le prix de la fiction pour « The True True Story of Raja the Gullible (and His Mother) », publié chez Grove Press. Né au Liban et élevé entre le Koweït et les États-Unis, Alameddine est connu pour ses récits mêlant humour noir et critique sociale, comme dans ses précédents ouvrages « The Hakawati » ou « An Unnecessary Woman ». Son nouveau roman suit Raja, un professeur de philosophie de 63 ans vivant à Beyrouth, et sa relation intense avec sa mère âgée et acerbe. À travers des récits imbriqués – des contes dans des contes –, l’auteur explore les liens familiaux dans le chaos du Liban contemporain, marqué par les crises économiques, les tensions politiques et les souvenirs de la guerre civile.

Le livre, qualifié de saga comique sombre couvrant six décennies, dépeint la résilience d’une famille face à l’instabilité. Raja, homosexuel et souvent tourmenté, trouve dans sa mère un pilier à la fois exaspérant et essentiel. Les critiques soulignent la maîtrise narrative d’Alameddine : des passages lyriques alternent avec des dialogues vifs, évoquant à la fois la tradition orale arabe et l’absurde kafkaïen. Une recension note que l’œuvre « explore la résilience en temps sombres », avec des thèmes comme l’identité queer et la diaspora libanaise. Dans son discours, Alameddine a mêlé humour et gravité : il a remercié son agent Nicole Aragi, son psychiatre qui lui dit depuis 20 ans de « se remettre en question », et même ses médecins gastro-intestinaux. Mais il a aussi déploré le bombardement d’un camp de réfugiés palestiniens au Liban, où 12 personnes ont péri, déclarant : « Ils font une désolation et appellent cela un cessez-le-feu. Parfois, en tant qu’écrivains, nous devons dire : assez. »

Cette victoire marque une reconnaissance pour Alameddine, finaliste aux National Book Awards en 2014, et souligne l’importance croissante des voix issues du Moyen-Orient dans la littérature américaine.

Omar El Akkad, une indictment féroce de l’Occident contemporain

Dans la catégorie non-fiction, le prix est revenu à Omar El Akkad pour « One Day, Everyone Will Have Always Been Against This », édité chez Knopf. Né en Égypte, élevé au Qatar et au Canada, El Akkad est un journaliste et romancier primé, auteur de « American War » et « What Strange Paradise ». Son ouvrage est une critique acerbe des réponses américaines et européennes à la dévastation de Gaza, explorant comment les puissances occidentales rationalisent leur complicité dans les conflits.

Le livre, décrit comme un « reckoning » avec la vie en Occident, examine les mécanismes de l’hypocrisie libérale : comment les sociétés démocratiques soutiennent des violences à l’étranger tout en maintenant une image morale. El Akkad s’appuie sur des reportages personnels, des analyses historiques et des réflexions philosophiques pour dénoncer l’apathie collective. Une critique le qualifie de « cathartique savaging de l’hypocrisie occidentale sur Gaza », soulignant ses passages sur les effets du shrapnel sur les corps d’enfants. Dans son discours, El Akkad a exprimé la difficulté de célébrer un livre né d’un génocide : « Il est très difficile de penser en termes festifs à un livre écrit en réponse à un génocide. Il est difficile de penser en termes festifs quand j’ai passé deux ans à voir ce que fait le shrapnel au corps d’un enfant, et que je sais que mon argent des impôts finance cela, et que beaucoup de mes représentants élus le soutiennent joyeusement. »

Cette œuvre s’inscrit dans un contexte de débats intenses sur la politique étrangère américaine, particulièrement depuis l’escalade des tensions au Moyen-Orient en 2023-2024, et renforce le rôle des National Book Awards comme plateforme pour des voix critiques.

Patricia Smith, la poésie comme chemin de transcendance

Patricia Smith, poète née à Chicago, a remporté le prix de poésie pour « The Intentions of Thunder: New and Selected Poems », chez Scribner. Finaliste en 2008 pour « Blood Dazzler », Smith est une figure majeure de la poésie afro-américaine, avec des recueils comme « Incendiary Art » qui explorent la brutalité et la beauté de l’expérience noire. Son nouveau volume, couvrant plus de 35 ans de carrière, est un mélange de poèmes nouveaux et sélectionnés, lyriques et volcaniques, qui célèbrent la plénitude de la vie tout en affrontant les barrières raciales et sociales.

Les textes rument sur la joie noire, la violence contre les corps noirs et la résilience maternelle, avec un hommage à la poésie comme voie d’élévation. Une critique évoque des poèmes qui « secouent, grondent et rugissent à la vie avec la férocité d’une mère ayant perdu son fils dans le système carcéral ». Dans un discours hautement émotionnel, Smith a énuméré les obstacles qu’elle a surmontés, des mots durs de sa mère mourante aux discriminations, tout en rendant hommage à la poésie : « C’est contraire à tuer », a-t-elle déclaré, soulignant comment l’écriture transforme la douleur en transcendance.

Son prix met en lumière l’évolution de la poésie américaine, de plus en plus inclusive, et son rôle dans la documentation des injustices sociales persistantes aux États-Unis.

Gabriela Cabezón Cámara, une satire queer sur la conquête espagnole

Pour la littérature traduite, l’Argentine Gabriela Cabezón Cámara a été honorée pour « We Are Green and Trembling », traduit de l’espagnol par Robin Myers, chez New Directions. Cabezón Cámara, auteure de « The Adventures of China Iron », excelle dans les récits subversifs. Son roman, basé sur la vie réelle d’Antonio de Erauso – une nonne basque devenue conquistador au XVIIe siècle –, est un picaresque queer surréaliste, riche en langage imaginatif et en critique de la subjugation coloniale.

L’histoire suit Erauso fuyant un couvent, se travestissant en homme et naviguant les Amériques, où il rencontre un monde magique dans la forêt amazonienne. Les critiques louent sa subversion de l’histoire latino-américaine, avec un personnage trans au centre, et son exploration des échos coloniaux dans la modernité : idéologies d’extrême droite, effacement culturel et violence genrée. Dans son discours, Cabezón Cámara a déclaré : « Je vais parler en espagnol parce qu’il y a des fascistes qui n’aiment pas ça », traduit sur scène par Myers, provoquant des applaudissements nourris.

Ce prix, partagé entre auteure et traductrice, illustre l’ouverture croissante des awards à des voix internationales critiques.

Daniel Nayeri et l’histoire oubliée de l’Iran pendant la Seconde Guerre mondiale

Dans la littérature pour la jeunesse, Daniel Nayeri, immigré iranien aux États-Unis, a gagné pour « The Teacher of Nomad Land: A World War II Story », chez Levine Querido. Auteur de « Everything Sad Is Untrue », Nayeri puise dans l’histoire pour narrer l’odyssée de deux orphelins, Babak et Sana, fuyant l’invasion alliée et axis en Iran en 1941. Babak assume le rôle de « professeur des nomades », enseignant aux tribus tout en luttant pour survivre, croisant un garçon juif traqué par un espion nazi.

Le roman met en lumière une région et une ère souvent oubliées, soulignant le pouvoir de l’éducation et de la communication pour forger des liens. Critiques le décrivent comme une vue d’enfant sur la guerre, avec des thèmes de fraternité et de résilience. Nayeri, premier lauréat dans cette catégorie depuis des années, a dédié son prix aux histoires de réfugiés.

Les prix honorifiques : George Saunders et Roxane Gay

George Saunders, écrivain américain connu pour son humour noir et sa compassion, a reçu la Médaille pour contribution distinguée aux lettres américaines, remise par Deborah Treisman. Auteur de « Lincoln in the Bardo » (Booker Prize 2017) et professeur à Syracuse, Saunders a évoqué dans son discours le processus de révision comme une quête de vérité : « Nous sommes ouverts à découvrir comment les choses sont réellement, pas comme nous le pensons ou le souhaitons. Cela nous place dans une relation moins délirante avec la réalité. » Il a opposé les artistes aux dictateurs, soulignant l’avantage du « non-savoir » face à la certitude des bullies.

Roxane Gay, auteure de « Bad Feminist » et « Hunger », a obtenu le Literarian Award pour service exceptionnel à la communauté littéraire, présenté par Jacqueline Woodson. Éditrice et critique, Gay a noté que l’écriture est solitaire mais que le partage est un défi : « Il y a de la place pour toutes nos voix. Vous avez le pouvoir d’abandonner les anciennes façons de penser et les métriques absurdes comme les followers sur les réseaux sociaux. » Elle a moqué l’idée que « les hommes blancs hétéros ne peuvent pas avoir de chance » et appelé l’industrie à promouvoir la diversité.

L’évolution des National Book Awards dans le paysage littéraire américain

Depuis leur création en 1950, les National Book Awards ont joué un rôle pivotal dans la reconnaissance de la littérature américaine, en promouvant des œuvres qui interrogent la société. Initialement limités à la fiction et la non-fiction, ils se sont élargis dans les années 1960-1970 pour inclure science, philosophie, histoire et biographie, reflétant les changements culturels. Sous la supervision de la National Book Foundation depuis 1989, ils ont intégré la littérature traduite pour embrasser la globalité, et ont honoré des voix marginalisées, comme en 2025 avec des thèmes sur le Moyen-Orient et la diversité.

Cette année, les awards soulignent comment la littérature sert de miroir aux crises : Gaza, immigration, inégalités raciales. Les discours des lauréats rappellent que l’art n’est pas neutre, mais un outil pour confronter les delusions du pouvoir.

Les implications immédiates des œuvres primées

Les livres récompensés en 2025 circulent déjà largement, influençant débats et lectures. « The True True Story of Raja the Gullible » d’Alameddine, avec ses ventes en hausse post-cérémonie, inspire des discussions sur la diaspora libanaise aux États-Unis. El Akkad’s critique sur Gaza alimente les forums sur la politique étrangère, tandis que Smith’s poésie renforce les mouvements pour la justice raciale. Nayeri’s récit sur l’Iran éduque la jeunesse sur des histoires oubliées, et Cabezón Cámara’s satire queer challenge les narratifs coloniaux en Amérique latine. Saunders et Gay, par leurs médailles, renforcent l’importance des mentors dans l’industrie, avec Gay’s initiatives pour éditeurs émergents favorisant de nouvelles voix. Ces œuvres, ancrées dans les événements récents, continuent d’alimenter les conversations littéraires et sociétales sans relâche.

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