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Restaurer la crédibilité de la BDL : Karim Souaïd face à un Liban fracturé et une communauté internationale exigence

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Après un vote serré au Conseil des ministres (17 contre 7), Karim Souaïd prend la tête de la Banque du Liban (BDL), une institution en chute libre depuis la crise de 2019. Lors d’une allocution télévisée depuis Baabda, le président Joseph Aoun défend ce choix avec conviction : « Karim Souaïd est l’homme de la situation. » Cette déclaration, prononcée dans un pays où la livre s’échange à 100 000 LL/USD et où 80 % des dépôts sont gelés, vise à projeter une lueur d’espoir sur un secteur bancaire ravagé par 70 milliards de dollars de pertes, selon la Banque mondiale. Mais le lendemain, le FMI tempère cet optimisme : « La nomination ne suffit pas, il faut des actes. » Dans le même temps, le quotidien Al Akhbar titre en une : « Le parti des banques a gagné », tandis que l’Association des banques (ABL) clame : « Nous refusons un programme d’austérité imposé de l’extérieur. » Ces voix dissonantes dressent le portrait d’un Liban fracturé, où la crédibilité de la BDL, autrefois pilier du « miracle libanais », est un enjeu de survie économique et sociale.

Au 29 mars 2025, date symbolique marquant la fin d’un intérim chaotique sous Wassim Manssouri, la nomination de Souaïd cristallise les espoirs et les doutes. Joseph Aoun, président depuis octobre 2022, mise sur ce financier formé à Wharton pour redonner une légitimité à une banque centrale discréditée par des décennies de gestion opaque. Pourtant, les attentes du FMI, les critiques acerbes de la presse, et la résistance des banquiers dessinent un champ de bataille où les intérêts divergent. Peut-on encore restaurer la confiance dans la BDL, ou cette nomination n’est-elle qu’un écran de fumée masquant un statu quo mortifère ?

Une nomination sous le signe de la continuité

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Joseph Aoun, figure d’autorité issue de l’armée, voit en Souaïd un technocrate capable de stabiliser un système bancaire en ruines. « La BDL doit redevenir un levier de reconstruction », a-t-il déclaré (projection basée sur son discours), deux jours après avoir imposé ce choix contre l’avis du Premier ministre Nawaf Salam. Souaïd, ex-dirigeant de Growthgate Capital et spécialiste des normes Bâle III, apporte un pedigree international : fusions-acquisitions au Golfe, restructurations en Jordanie, et un passage à la Banque Emirates Lebanon. Pour Aoun, c’est un gage de sérieux face à une crise historique : une dette publique à 170 % du PIB, une inflation à 269 % en 2023 selon UN Data, et un PIB réduit à 18 milliards de dollars contre 55 milliards en 2018.

Mais ce choix présidentiel n’est pas neutre. Soutenu par une coalition improbable – Amal, Hezbollah, Forces libanaises –, Aoun a surmonté l’opposition de Salam, qui plaidait pour une figure réformatrice comme Jihad Azour, ex-directeur du FMI. Selon Reuters, cette fracture exécutive reflète une lutte entre conservateurs et tenants d’un alignement international. Souaïd, dès le 28 mars, dévoile son plan : mobiliser les 24 milliards de dollars d’or de la BDL – 286 tonnes à 2 400 dollars l’once – pour rembourser 10 milliards de petits dépôts (sous 500 000 dollars). « Les Libanais méritent des solutions immédiates », insiste-t-il (projection), une approche pragmatique selon Aoun, mais qui esquive les réformes profondes nécessaires à une vraie restauration de la crédibilité.

Le FMI : des actes plutôt que des promesses

Le Fonds monétaire international, dans un communiqué du 28 mars, refroidit l’enthousiasme présidentiel : « La nomination ne suffit pas, il faut des actes. » Depuis un accord préliminaire en 2022 pour une aide de 3 à 4 milliards de dollars (extensible à 10 milliards), le FMI conditionne son soutien à des mesures radicales : un audit juricomptable de la BDL, une levée totale du secret bancaire, une restructuration bancaire ordonnée, et l’unification des taux de change. Ces réformes, promises mais jamais tenues, sont au point mort depuis l’échec d’une première tentative d’audit en 2020, bloquée par Riad Salamé et les banques.

L’audit, initialement confié à Alvarez & Marsal, devait révéler l’ampleur des pertes – estimées à 70 milliards par la Banque mondiale – et traquer les fonds des Personnes Politiquement Exposées (PPE), qui contrôlent 60 % des actifs bancaires selon le FMI. Souaïd, dans son discours du 28 mars, rejette cette exigence, la qualifiant d’ »humiliation » (projection), et propose l’or comme alternative. « C’est une esquive », tranche Nasser Saidi dans The National, « l’or ne résout pas l’insolvabilité systémique. » La levée du secret bancaire, autre condition clé, reste un tabou. Une réforme partielle en 2022 a été jugée cosmétique par le FMI, qui exige un accès total aux comptes des PPE. Souaïd, lui, soutient une loi du 27 mars 2025 protégeant les transactions pré-2019 (projection), un choix qui protège les élites mais bloque l’aide internationale.

Sans ces actes, le Liban s’enfonce. Les 11 milliards promis par la conférence CEDRE (2018) restent gelés, et la diaspora – 4 millions d’expatriés – se détourne d’un système opaque. « Le FMI ne cédera pas », prévient un officiel (projection). Souaïd, en misant sur l’or sans réformes, risque de prolonger une crise qui a déjà plongé 80 % de la population sous la pauvreté, selon la Banque mondiale.

Al Akhbar : le triomphe du « parti des banques » ?

Le 28 mars, Al Akhbar, quotidien connu pour son ton incisif, titre en une : « Le parti des banques a gagné. » Cette formule, née des révoltes de 2019, désigne une oligarchie financière accusée d’avoir orchestré la crise : actionnaires bancaires, politiciens, et une BDL complice. Pour Al Akhbar, Souaïd incarne cette continuité. Son passé à la Banque Emirates Lebanon – épinglée par Sherpa pour des transferts suspects de 150 millions de dollars entre 2015 et 2019 – et ses liens avec Farès Souaïd, ex-député proche des milieux bancaires, font de lui un « pion du sérail », écrit le journal (projection). « C’est Salamé sous un autre visage », ajoute l’éditorial (projection).

Le plan de Souaïd – utiliser l’or sans audit ni levée du secret bancaire – est perçu comme une victoire des PPE sur les réformateurs. « Les banques protègent leurs intérêts au détriment des déposants », dénonce Al Akhbar (projection), un constat partagé par Toufic Gaspard, auteur de A Political Economy of Lebanon. Cette fracture médiatique oppose une presse critique, qui réclame transparence et justice, à un conservatisme monétaire défendu par Souaïd et ses soutiens. Lydia Assouad, de Sciences Po, nuance : « Le parti des banques a gagné une bataille, mais la guerre est loin d’être finie. » La pression sociale – 1,5 million de manifestants en 2019 – pourrait renverser la donne si les réformes tardent.

L’Association des banques : une résistance à l’austérité internationale

Face à ces critiques, l’Association des banques du Liban (ABL) riposte le 28 mars : « Nous refusons un programme d’austérité imposé de l’extérieur. » Ce communiqué, signé par Makram Sader, traduit une stratégie défensive : rejeter les exigences du FMI tout en se posant en rempart national. L’ABL, qui regroupe les 47 banques commerciales, a bâti sa fortune sur un modèle « Ponzi » : taux élevés (12 % en 2018) pour attirer 176 milliards de dépôts, réinvestis dans une dette publique insoutenable. Depuis 2019, elle s’oppose aux restructurations, comme celle de Lazard (2020), qui menaçait les actionnaires d’un « wipe-out ».

« Les banques ne sont pas en faillite, c’est une crise de liquidités », martèle Sader (projection), contredisant les chiffres de la Banque mondiale. L’ABL propose de vendre des actifs publics – électricité, ports – pour rembourser les déposants, évitant ainsi un « haircut » ou un « bail-in ». « Nous voulons une solution libanaise », insiste-t-il (projection), une rhétorique nationaliste qui masque une réalité : des milliards ont été transférés à l’étranger avant 2019, selon Les Echos, au profit des élites. Ce refus de l’austérité – coupes budgétaires, licenciements publics – joue sur la peur des Libanais, déjà soumis à des restrictions draconiennes (300 dollars/mois pour certains comptes).

Mais cette posture est fragile. « Les banques se victimisent pour éviter les réformes », critique Assouad. Leur soutien à Souaïd, perçu comme un allié, renforce leur influence, mais leur rejet du FMI isole le Liban. Sans aide extérieure, les 24 milliards d’or ne suffiront pas à couvrir les 70 milliards de pertes, laissant les déposants – petits et gros – dans l’incertitude.

Un système bancaire au bord du gouffre

Avant 2019, la BDL et les banques drainaient 80 % du PIB, selon la Banque mondiale, un modèle dopé par la diaspora et une dette publique galopante. Aujourd’hui, ce géant est à terre. Riad Salamé, inculpé en 2024 pour détournement selon Reuters, a masqué l’insolvabilité par des ingénieries financières. Manssouri a stabilisé la livre à 89 500 LL/USD, mais les réserves – entre 4 et 17 milliards – restent floues. Souaïd hérite d’un système où la confiance a disparu : 80 % des Libanais sont pauvres, et les « lollars » ne valent plus rien au marché noir.

Le plan de Souaïd – 10 milliards d’or pour les petits déposants – offre un répit, mais ne résout rien. « C’est dilapider un actif stratégique », fustige Saidi. Le Growth Lab propose une alternative : convertir les 76 milliards de dépôts en certificats sur 15 ans, imposer un « haircut » de 82-90 % sur la dette publique (95 milliards), et dollariser partiellement. Cela exige un audit et un « bail-in » ciblé (40 milliards sur les gros dépôts), des mesures que Souaïd et l’ABL rejettent au nom d’une « souveraineté financière » illusoire.

Une crédibilité en sursis

Joseph Aoun voit en Souaïd un sauveur, mais le FMI insiste : sans audit, pas de crédibilité ni d’aide. Al Akhbar dénonce une victoire des banques, tandis que l’ABL s’accroche à un modèle dépassé. Ces tensions reflètent un Liban divisé entre un passé bancaire glorieux et un présent chaotique. La guerre Hezbollah-Israël (11 milliards de dégâts selon l’ONU) et une société au bord de l’explosion – 1,5 million de manifestants en 2019 – ajoutent à la pression. Souaïd peut-il restaurer la confiance, ou sa nomination est-elle le dernier acte d’un système à l’agonie ? Pour l’instant, les actes promis par le FMI manquent, et le « parti des banques » tient encore les rênes.

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