Une circulaire du Ministère du Tourisme annule la circulaire n°9 du 2 juin 2022. Cette dernière avait permis aux établissements touristiques de contourner l’affichage en livre libanaise au plus fort de la crise monétaire. Le nouveau cadre rétablit la livre comme référence légale du secteur pour la déclaration et le contrôle. Les restaurants, cafés et hôtels doivent désormais faire certifier et tamponner par le ministère leurs listes de prix principales exclusivement en monnaie locale. Des campagnes d’inspection sont annoncées, avec menace de poursuites contre les établissements qui ne mettent pas à jour leurs documents.
Le texte ajoute un correctif important, après la première annonce. Il ne s’agit pas d’une interdiction totale du dollar. Il s’agit d’une re-régulation, via un cadre de notification formel. L’objectif affiché est de combler l’écart entre le droit et la réalité du marché. La livre reste la monnaie officielle pour la supervision, tout en laissant aux entreprises une souplesse de tarification, présentée comme ayant aidé le secteur à se stabiliser.
Ce que change réellement la mesure: de la tarification à la traçabilité
Le point central n’est pas le moyen de paiement. C’est la capacité de l’État à contrôler un secteur qui a fonctionné, pendant la crise, avec des prix souvent exprimés en devises et des pratiques hétérogènes. En réimposant des listes de prix en livre, certifiées et tamponnées, l’administration cherche d’abord à retrouver une base documentaire unique. Cette base facilite les inspections. Elle facilite aussi la gestion des litiges. Elle donne enfin un référentiel pour comparer les prix déclarés, établissement par établissement.
La sévérité juste consiste à reconnaître ce progrès administratif, sans l’exagérer. La mesure rend le contrôle plus possible. Elle ne rend pas automatiquement le marché plus transparent, si l’application est irrégulière. Les inspections annoncées deviennent donc le vrai test, car elles distinguent une règle écrite d’une règle appliquée.
La critique de la dollarisation « par défaut »: un secteur stabilisé, mais une économie désorganisée
La circulaire de juin 2022 avait répondu à une urgence. Le change bougeait vite. Les coûts importés explosaient. Les établissements avaient besoin de prix lisibles pour se protéger. Cette souplesse a contribué à une reprise de l’activité touristique, au sens où elle a réduit le risque de vendre à perte dans une monnaie instable.
Mais cette dollarisation de facto a eu un coût collectif. Elle a accentué la fragmentation des prix. Elle a créé des écarts entre clients, selon leur accès au cash en devises. Elle a aussi compliqué la surveillance, car la référence officielle restait la livre, alors que le marché raisonnait ailleurs. Le retour à une ancre légale ne répare pas tout, mais il corrige une anomalie durable: un secteur encadré par des règles en livre, mais piloté au quotidien par le dollar.
La clarification publiée après l’annonce est, de ce point de vue, réaliste. Elle acte qu’un bannissement total du dollar n’est pas crédible dans l’immédiat. Elle privilégie un modèle hybride, avec une monnaie officielle de contrôle et une flexibilité commerciale encadrée.
Un contexte de change qui explique la prudence du ministère
Les chiffres de change montrent pourquoi la mesure ne peut pas être une rupture brutale. Le taux officiel est indiqué à 89.500 livres pour un dollar au 30 janvier 2026, inchangé par rapport au 23 janvier 2026 et au 26 décembre 2025. En parallèle, le taux du marché est décrit comme évoluant autour de 89.600 à 89.700 sur la semaine. L’écart entre officiel et marché est donc faible, et les mouvements sont qualifiés de marginaux.
Cette stabilité relative change la donne par rapport à 2022. Elle rend plus acceptable, pour les entreprises, un retour de la livre comme monnaie de référence administrative. Elle rend aussi moins risqué, pour l’État, d’exiger des documents en monnaie locale. Une règle de ce type est plus facile à imposer quand le change ne varie pas chaque jour.
Il faut toutefois rester strict sur un point. Stabilité du change ne veut pas dire retour de confiance totale. Dans une économie encore très marquée par le cash, l’affichage en livre peut coexister avec une facturation mentale en dollars, surtout dans l’hôtellerie et la restauration haut de gamme. La mesure ne supprime pas cette réalité. Elle tente de la canaliser.
Ce que la mesure doit produire, sinon elle restera symbolique
Le ministère fixe une exigence simple: des listes de prix principales certifiées et tamponnées. Pour que cela ait un effet économique, il faut deux conséquences mesurables.
La première est la réduction des pratiques arbitraires d’affichage. Si les inspections sont effectives, les établissements devront stabiliser leur documentation. Cela peut limiter les variations opportunistes entre menus, additions et modes de paiement.
La seconde est la création d’une base de comparaison. Une administration qui collecte des listes de prix peut, à terme, repérer des dérives, détecter des abus récurrents, et prioriser ses contrôles. Sans collecte et sans contrôle, l’obligation de tampon reste une formalité.
La sévérité juste conduit donc à une conclusion opérationnelle. La décision est cohérente, car elle restaure une ancre légale et renforce l’outil de supervision. Elle reste fragile, car elle dépend de la capacité d’inspection et du respect d’un cadre de notification qui doit être clair, public et appliqué de manière régulière.



