Le budget 2025 du Liban reflète la nécessité d’augmenter les recettes de l’État pour faire face à la crise économique sans précédent que traverse le pays. Le plan fiscal de cette année prévoit une série d’augmentations d’impôts et de taxes sur divers produits et services, ce qui suscite des inquiétudes quant à leur impact sur les ménages les plus vulnérables. L’élasticité de la demande joue un rôle central dans l’analyse de l’efficacité et de la justice de ces hausses fiscales. En parallèle, le pouvoir d’achat des ménages, notamment à travers le prisme du Produit intérieur brut par habitant (PPP), offre une perspective clé sur les conséquences à long terme de ces décisions budgétaires.

1. Contexte de la crise économique : Le cadre budgétaire de 2025

Le Liban, qui était autrefois perçu comme un centre financier et commercial prospère au Moyen-Orient, a vu son économie se détériorer rapidement depuis 2019. Cette dégradation a été marquée par :

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  • Une dévaluation extrême de la livre libanaise, ayant perdu plus de 90 % de sa valeur par rapport au dollar.
  • Une inflation élevée, notamment pour les biens de consommation de base.
  • Une montée de la pauvreté, avec près de 80 % de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté selon des estimations récentes.

Dans ce contexte, le budget 2025 tente d’accroître les recettes fiscales pour financer les dépenses publiques tout en cherchant à stabiliser les finances du pays. Cependant, les hausses d’impôts, surtout sur les produits essentiels, menacent de réduire encore davantage le pouvoir d’achat des ménages vulnérables, aggravant une situation déjà critique.

2. Élasticité de la demande et choix fiscaux : une analyse détaillée

L’élasticité de la demande pour différents biens et services varie selon leur nature. Certains produits, comme les denrées alimentaires ou l’énergie, ont une demande inélastique, ce qui signifie que les ménages ne peuvent pas réduire leur consommation, même en cas de hausse de prix. À l’inverse, les produits de luxe ont généralement une demande plus élastique, les consommateurs pouvant adapter leur comportement en fonction des hausses de prix.

Le budget 2025 propose une série de hausses de taxes sur des biens variés. Une compréhension des comportements de consommation et de la répartition des dépenses au sein des différents groupes de la population est essentielle pour évaluer l’impact de ces mesures.

Tableau 1 : Augmentation des taxes sur divers produits en 2025

Catégorie de ProduitMontant de la Taxe (LL)Variation Annuelle (%)
Produits alimentaires5 570 1115,4 %
Tabac7 839 29223,4 %
Alcool673 97512,5 %
Véhicules6 334 57633,2 %
Produits inflammables (carburants)2 680 9485,4 %
Produits de luxe7 819 29223,4 %

3. Analyse de l’élasticité : produits de base vs produits de luxe

3.1 Produits de première nécessité

Les produits de première nécessité, comme les denrées alimentaires et les produits énergétiques, sont essentiels à la survie des ménages. Leur élasticité est faible, car les familles, et en particulier les ménages vulnérables, ne peuvent réduire leur consommation sans affecter leur bien-être de base. Par conséquent, les hausses fiscales sur ces biens se traduisent par une réduction directe du pouvoir d’achat.

  • Produits alimentaires : L’augmentation de 5,4 % des taxes sur les produits alimentaires, dans un contexte de flambée des prix déjà existante, exerce une pression supplémentaire sur les budgets familiaux. Les ménages à faible revenu, qui consacrent une part importante de leur revenu à l’alimentation, verront leur pouvoir d’achat s’éroder davantage. Selon les données de la Banque Mondiale, le prix des produits alimentaires a augmenté de près de 500 % entre 2019 et 2024, ce qui a déjà forcé de nombreuses familles à adopter des stratégies de survie.
  • Carburants et énergie : La hausse de 5,4 % des taxes sur les carburants et produits énergétiques aggravera la crise énergétique du pays, où les coupures d’électricité sont fréquentes et les ménages dépendent de générateurs privés. Les coûts de l’énergie sont devenus insoutenables pour une grande partie de la population.

3.2 Produits de luxe

Les produits de luxe, tels que les articles de mode, les bijoux et les voitures de luxe, sont des biens dont la consommation est plus flexible. Une hausse des prix, induite par une augmentation de 23,4 % des taxes, pourrait entraîner une réduction de la demande, mais cette baisse n’affectera pas la satisfaction des besoins essentiels. Les ménages aisés peuvent reporter ou réduire leurs achats de luxe sans affecter leur qualité de vie, contrairement aux ménages à faible revenu.

Cette différence d’élasticité justifie une taxation plus élevée des produits de luxe, car cela permet de générer des recettes fiscales sans aggraver la situation des foyers vulnérables.

Tableau 2 : Comparaison de l’élasticité de la demande entre produits essentiels et produits de luxe

Catégorie de ProduitÉlasticité de la DemandeImpact sur les Ménages VulnérablesImpact sur les Ménages Aisés
Produits alimentairesInélastiqueTrès élevéFaible
Produits énergétiquesInélastiqueTrès élevéModéré
TabacModérément inélastiqueÉlevéModéré
AlcoolModérément élastiqueModéréFaible
Produits de luxeÉlastiqueFaibleModéré

4. Évolution du pouvoir d’achat et du PIB par habitant (PPP)

Le pouvoir d’achat est un indicateur crucial pour évaluer l’impact des politiques fiscales. Le Produit intérieur brut par habitant en parité de pouvoir d’achat (PPP) est un outil clé qui permet de comparer la capacité d’achat de la population dans un contexte de fluctuation monétaire.

En 2024, le PIB par habitant du Liban a chuté de manière spectaculaire en raison de la crise économique. Il est passé de 16 000 dollars (en PPP) en 2018 à environ 6 500 dollars en 2024, selon les estimations de la Banque Mondiale. Cette réduction dramatique du PIB par habitant reflète une érosion massive du pouvoir d’achat, particulièrement pour les foyers les plus vulnérables.

Tableau 3 : Évolution du PIB par habitant (PPP) au Liban
AnnéePIB par habitant (PPP) en USDVariation (%)
201816 000
201914 500-9.3 %
202011 800-18.6 %
20219 300-21.2 %
20227 800-16.1 %
20236 800-12.8 %
20246 500-4.4 %

5. Impact du budget 2025 sur le pouvoir d’achat et le PPP

Le budget 2025, en augmentant les taxes sur les biens de première nécessité, pourrait encore affaiblir le pouvoir d’achat des ménages vulnérables. En effet, le coût des biens essentiels ne cesse de grimper, tandis que les salaires stagnent ou diminuent en termes réels.

Les augmentations fiscales sur les produits alimentaires et énergétiques contribueront à augmenter l’inflation, qui a déjà atteint des niveaux insoutenables pour la majorité des citoyens libanais. Dans ce contexte, le PIB par habitant (PPP)pourrait encore diminuer en 2025, entraînant un appauvrissement généralisé.

5.1 Effets sur les ménages vulnérables

Les ménages à faible revenu, dont les dépenses sont principalement concentrées sur les biens essentiels, sont particulièrement exposés. Le fait que la demande pour ces biens soit inélastique signifie qu’ils devront supporter des coûts supplémentaires sans pouvoir ajuster leur consommation. Le budget 2025, en l’absence de mesures compensatoires telles que des subventions ciblées ou des augmentations salariales, risque donc d’aggraver la situation des foyers les plus vulnérables, en poussant encore plus de personnes dans la pauvreté. Cela pourrait également accentuer la spirale inflationniste en raison de l’effet domino que ces augmentations fiscales auront sur les prix des biens et services.

5.2 Effets sur les ménages aisés

En revanche, les ménages aisés, bien que touchés par les hausses fiscales sur les produits de luxe, sont mieux équipés pour absorber ces augmentations. Leur consommation de biens essentiels ne constitue qu’une petite part de leur revenu, et la hausse des taxes sur les produits de luxe, bien que conséquente (23,4 %), est modulée par l’élasticité de la demande de ces biens. Ainsi, même si ces ménages peuvent réduire leurs dépenses en produits de luxe, ils ne verront pas leur pouvoir d’achat global affecté de manière significative.

6. Recommandations politiques pour atténuer l’impact des hausses fiscales

Dans un contexte de crise économique aussi profonde, il est essentiel que les politiques fiscales soient conçues pour minimiser les impacts négatifs sur les populations les plus vulnérables. Voici quelques recommandations pour ajuster le budget 2025 tout en maximisant les recettes fiscales et en protégeant les foyers à faible revenu :

6.1 Réduire les taxes sur les produits de première nécessité

Les produits de première nécessité, tels que les aliments, les carburants et les biens énergétiques, sont essentiels à la survie des ménages et ont une demande inélastique. Il est donc crucial de limiter les hausses fiscales sur ces produits, car ils affectent directement le coût de la vie des foyers les plus vulnérables. Des alternatives incluent :

  • Subventions ciblées : Offrir des subventions aux ménages à faible revenu pour compenser les hausses des prix des biens essentiels.
  • Réduction des taxes : Réévaluer les augmentations fiscales prévues sur les produits alimentaires et énergétiques et envisager des réductions ou exemptions pour certains produits de base.
  • Mesures de contrôle des prix : Établir des contrôles ou des plafonds sur certains produits essentiels afin de protéger les consommateurs contre les hausses de prix excessives.

6.2 Augmenter les taxes sur les produits de luxe

Les produits de luxe, ayant une demande plus élastique, peuvent être soumis à des hausses fiscales plus importantes sans affecter les besoins fondamentaux des ménages. En augmentant les taxes sur ces produits, le gouvernement peut générer des recettes fiscales supplémentaires sans aggraver la pauvreté.

  • Progressivité fiscale : Introduire un système fiscal plus progressif qui cible les ménages aisés et leurs habitudes de consommation de luxe, tout en réduisant la pression sur les biens de première nécessité.

6.3 Revoir la fiscalité sur les services financiers et les actifs des plus riches

Le Liban pourrait envisager de mieux taxer les actifs des ménages les plus riches, tels que les propriétés foncières, les transactions financières ou les revenus de capital. Cela permettrait de générer des recettes substantielles sans pénaliser les ménages à faible revenu, qui dépendent davantage des revenus du travail pour subsister.

7. Impact attendu sur le PPP et les perspectives économiques

Si ces recommandations ne sont pas mises en œuvre, le budget 2025 pourrait avoir des effets négatifs importants sur le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat (PPP), en raison de la dégradation du pouvoir d’achat des ménages les plus pauvres et de l’augmentation de l’inflation. Les projections pour 2025 montrent que le PPP du Liban pourrait chuter encore de 10 à 15 %, entraînant une diminution du niveau de vie et aggravant les inégalités économiques.

7.1 Diminution du PPP

Le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat (PPP) est un indicateur clé de la capacité des ménages à maintenir leur niveau de vie dans un contexte de fluctuation des prix. En 2024, le PPP du Liban s’est établi à environ 6 500 USD, bien en dessous des niveaux observés avant la crise. Si les hausses fiscales sur les biens essentiels se poursuivent sans mesures d’atténuation, le PPP pourrait tomber sous la barre des 6 000 USD en 2025, marquant une perte continue du pouvoir d’achat pour la grande majorité de la population.

Cette baisse du PPP aurait des effets multiplicateurs négatifs sur l’économie libanaise, notamment :

  • Réduction de la consommation intérieure : Les ménages ayant moins de pouvoir d’achat, la demande intérieure pour les biens et services diminue, ce qui ralentit encore la croissance économique.
  • Augmentation de la pauvreté : Un PPP en baisse signifie qu’une proportion croissante de la population ne pourra plus se permettre les biens et services essentiels, ce qui augmentera le taux de pauvreté.
  • Émigration accrue : La perte continue du pouvoir d’achat pourrait inciter davantage de Libanais à quitter le pays, aggravant le problème de la fuite des cerveaux et réduisant les opportunités de relance économique.

7.2 Mesures nécessaires pour stabiliser le PPP

Pour éviter une nouvelle chute du PPP, il est essentiel que le gouvernement mette en œuvre des politiques fiscales plus équitables et des mesures de soutien aux ménages vulnérables. Parmi les mesures à considérer :

  • Augmentations salariales indexées à l’inflation : Pour compenser l’érosion du pouvoir d’achat, des augmentations salariales dans les secteurs public et privé devraient être mises en place, indexées sur le taux d’inflation.
  • Programmes de protection sociale : Le développement de programmes sociaux, tels que des aides alimentaires et énergétiques, permettrait de protéger les foyers les plus vulnérables contre les hausses de prix des biens essentiels.
  • Réformes fiscales structurelles : Une réforme fiscale plus large visant à augmenter la progressivité de l’impôt tout en allégeant la pression sur les biens de première nécessité pourrait stabiliser le pouvoir d’achat à long terme.

Vers un budget plus équitable pour 2025 ?

Le budget 2025 du Liban met en lumière les défis majeurs auxquels le pays est confronté en matière de justice fiscale et de protection des plus vulnérables. En l’absence de mesures correctives, les hausses fiscales prévues sur les biens essentiels risquent d’aggraver les inégalités économiques et d’accentuer la pauvreté, tandis que les taxes sur les produits de luxe, bien qu’importantes, restent insuffisantes pour compenser ces effets.

L’élasticité de la demande montre que les taxes sur les biens de première nécessité pénalisent disproportionnellement les ménages vulnérables, qui n’ont pas la capacité d’ajuster leur consommation face à des hausses de prix. À l’inverse, les produits de luxe, dont la consommation est plus élastique, pourraient être davantage taxés sans affecter gravement le pouvoir d’achat des ménages aisés.

Le PIB par habitant (PPP), un indicateur clé du niveau de vie, continuera de chuter si des politiques de soutien aux ménages ne sont pas mises en place rapidement. Le gouvernement libanais devra donc trouver un équilibre entre augmenter les recettes fiscales nécessaires à la relance économique et protéger les plus démunis face à l’inflation et à la perte de pouvoir d’achat.

Tableau récapitulatif des recommandations politiques pour atténuer l’impact fiscal en 2025 :

RecommandationObjectif
Réduction des taxes sur les biens essentielsProtéger les ménages vulnérables
Augmentations salariales indexées à l’inflationMaintenir le pouvoir d’achat
Progressivité accrue des taxes sur le luxeAccroître les recettes fiscales de manière équitable
Programmes sociaux ciblésSoutenir les foyers en difficulté
Réformes fiscales structurellesStabiliser l’économie et limiter les inégalités

Dans un contexte de crise économique prolongée, le budget 2025 doit répondre aux besoins urgents des ménages les plus touchés tout en générant des recettes pour soutenir la relance du Liban. La justice fiscale, fondée sur une meilleure compréhension de l’élasticité de la demande, doit être au cœur de cette stratégie pour garantir un avenir plus stable et équitable pour tous les Libanais.

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