Dans un geste qui illustre les évolutions récentes des relations entre Beyrouth et Damas, une délégation des Forces libanaises (FL) s’est rendue mardi à Damas pour rencontrer Hamza al-Mustafa, le ministre syrien de l’Information. Composée du député Melhem Riachi, ancien ministre de l’Information au Liban, et de Tony Darwish, responsable des relations extérieures au sein des FL, cette délégation marque une étape notable dans le dialogue entre les deux pays voisins, plus d’un an après la chute du régime de Bachar al-Assad. Selon des informations rapportées par la chaîne MTV, la rencontre s’est déroulée dans un contexte de rapprochement diplomatique et sécuritaire, alors que les autorités libanaises et syriennes multiplient les échanges pour aborder des dossiers communs comme la sécurité frontalière et la coopération économique.
Les détails de cette entrevue, tenue au siège du ministère syrien de l’Information, n’ont pas été rendus publics dans leur intégralité, mais elle s’inscrit dans une série de contacts bilatéraux qui ont accéléré depuis le début de 2026. Melhem Riachi, figure clé des FL et député du Mont-Liban II (Metn), a été accompagné par Tony Darwish, dont le rôle au sein du département des affaires étrangères des FL le positionne comme un interlocuteur privilégié pour les questions régionales. Hamza al-Mustafa, nommé ministre de l’Information en mars 2025 au sein du gouvernement de transition syrien dirigé par le président Ahmed al-Sharaa, est un ancien directeur général de Syria TV et un universitaire spécialisé dans les médias. Cette rencontre intervient alors que la Syrie, sous sa nouvelle direction, cherche à renforcer ses liens avec les acteurs libanais, y compris ceux historiquement opposés à l’influence damascène.
Un contexte de normalisation accélérée
Les relations entre le Liban et la Syrie ont connu une transformation profonde depuis la fin du régime Assad en décembre 2024. Le vice-Premier ministre libanais Tarek Mitri a qualifié ce changement de « radicalement différent », soulignant lors d’une déclaration le 3 février 2026 que les liens entre les deux pays se fondent désormais sur une confiance mutuelle et un respect réciproque. Cette évolution s’est concrétisée par plusieurs accords, dont le plus récent porte sur le transfert de plus de 300 prisonniers syriens condamnés au Liban vers leur pays d’origine pour y purger le reste de leur peine. Signé le 6 février 2026 au siège du gouvernement libanais à Beyrouth par Tarek Mitri et le ministre syrien de la Justice Mazhar al-Wais, cet accord vise à soulager les prisons libanaises surpeuplées et à symboliser une volonté commune de tourner la page des tensions passées.
Le processus de transfert, qui a débuté le lendemain de la signature, concerne des détenus syriens impliqués dans divers délits, mais exclut ceux encore en attente de jugement ou soupçonnés de crimes graves. Mazhar al-Wais a déclaré que cette mesure « renforcera la confiance existante et permettra aux relations de progresser davantage ». Du côté libanais, Tarek Mitri a insisté sur le fait que l’accord exprime une « volonté politique conjointe » basée sur la confiance et le respect mutuel. Ce dossier, longtemps bloqué par des suspicions réciproques, illustre comment les autorités de Damas et de Beyrouth abordent désormais des questions sensibles avec une approche pragmatique.
Au-delà des prisons, les discussions bilatérales portent sur la sécurisation des frontières, un enjeu majeur dans un contexte régional marqué par les instabilités. Le Liban, confronté à des flux migratoires et à des réseaux de contrebande, a initié des opérations pour démanteler ces filières, souvent liées à des acteurs syriens sous l’ancien régime. Avec le soutien de partenaires occidentaux, l’armée libanaise a renforcé ses patrouilles le long de la ligne frontalière, longue de plus de 375 kilomètres, pour contrer les infiltrations et le trafic illicite. Damas, de son côté, a déployé des forces supplémentaires pour coopérer dans ces efforts, comme l’a confirmé le ministère syrien des Affaires étrangères lors d’une visite récente du ministre Asaad Hassan al-Shaibani à Beyrouth en octobre 2025.
Les implications sécuritaires d’un tel rapprochement
La visite de la délégation des FL à Damas n’est pas isolée. Elle fait suite à une série d’échanges diplomatiques, dont la rencontre entre le Premier ministre libanais Nawaf Salam et le président syrien Ahmed al-Sharaa en avril 2025. Lors de cette visite, les deux dirigeants ont discuté de la délimitation des frontières, un dossier historique qui remonte à l’indépendance des deux pays en 1943 et 1946 respectivement. Bien que la Syrie ait reconnu la souveraineté libanaise en 2008 sous Bachar al-Assad, des zones contestées comme les fermes de Chebaa persistent, compliquées par l’occupation israélienne.
Sur le plan sécuritaire, la coopération s’est intensifiée face à des menaces communes. La Syrie, engagée dans une transition post-conflit, a rejoint la Coalition internationale contre l’État islamique en novembre 2025, un geste salué par Washington et qui a ouvert la voie à une levée partielle des sanctions. Le ministre syrien de l’Information, Hamza al-Mustafa, a déclaré lors d’une interview avec Al Arabiya English que la Syrie vise une solution pacifique aux tensions internes, accusant les Forces démocratiques syriennes (FDS) de ne pas respecter les accords antérieurs. Cet accord avec les FDS, signé fin janvier 2026, prévoit l’intégration progressive des forces kurdes dans l’armée syrienne nationale, avec un déploiement de troupes gouvernementales à Qamichli et dans d’autres zones du nord-est.
Pour le Liban, ces développements syriens ont des répercussions directes. La réduction de l’influence iranienne en Syrie, suite au démantèlement des milices pro-Téhéran, a affaibli le Hezbollah, allié historique de Damas. Les frappes israéliennes sur des positions syriennes, comme celles du 28 novembre 2025 dans le sud du pays, ont mis en lumière la vulnérabilité de la région. Israël, qui occupe le plateau du Golan depuis 1967 et l’a annexé en 1981, a intensifié ses opérations pour créer une zone tampon, forçant Damas à adopter une posture de désescalade via des médiations américaines.
Les Forces libanaises, un acteur clé dans ce paysage
Les Forces libanaises, fondées pendant la guerre civile libanaise (1975-1990) comme milice chrétienne, ont toujours incarné une opposition farouche à l’ingérence syrienne. Sous la direction de Bachir Gemayel, assassiné en 1982, puis de Samir Geagea, le parti a résisté à l’occupation syrienne qui a duré de 1976 à 2005. Cette période a été marquée par des affrontements intenses, culminant avec l’attaque syrienne contre les forces du général Michel Aoun en octobre 1990, qui a mis fin à la résistance armée chrétienne.
Aujourd’hui, les FL, représentées au Parlement par plusieurs députés dont Melhem Riachi, défendent une souveraineté libanaise renforcée. Riachi, né à Khenchara dans le district du Metn nord, est un ancien ministre de l’Information (2016-2019) et un expert en communication géostratégique. Élu député en 2022, il a joué un rôle dans la déclaration d’intentions de 2015 entre les FL et d’autres partis libanais. Tony Darwish, quant à lui, gère les relations extérieures des FL depuis plusieurs années, participant à des rencontres internationales pour promouvoir les intérêts libanais.
Cette visite à Damas reflète un pragmatisme nouveau au sein des FL, motivé par les changements en Syrie. Le gouvernement de transition syrien, dirigé par Ahmed al-Sharaa, a cherché à normaliser ses relations avec les voisins, y compris le Liban. Des visites comme celle du ministre syrien des Affaires étrangères Asaad Hassan al-Shaibani à Beyrouth en octobre 2025 ont pavé la voie à une coopération accrue, notamment dans la lutte contre le terrorisme et la stabilisation régionale.
Les défis économiques et migratoires au cœur des échanges
Sur le plan économique, les deux pays cherchent à relancer leurs échanges commerciaux, affectés par des années de conflit. Le Liban, en crise depuis 2019, voit en la Syrie un marché potentiel pour ses exportations, tandis que Damas, en phase de reconstruction, bénéficie de l’expertise libanaise en banque et en services. Des sources officielles indiquent que des discussions sur la réouverture des passages frontaliers, comme celui de Masnaa, sont en cours pour faciliter le transit de biens et de personnes.
Le dossier des réfugiés syriens reste central. Plus d’un million de Syriens résident au Liban, posant des défis humanitaires et sécuritaires. Le gouvernement libanais pousse pour des retours organisés, coordonnés avec Damas. En janvier 2026, une réunion entre le chef de la Sûreté générale libanaise, le général Hassan Choucair, et une délégation des FDS a discuté du rapatriement de 11 femmes libanaises du camp d’Al-Hol en Syrie, illustrant les efforts pour résoudre ces questions humanitaires.
Par ailleurs, les tensions internes en Syrie, comme les affrontements avec les FDS dans le nord-est, influencent la stabilité régionale. Une délégation du ministère syrien de la Défense, menée par Hamza al-Hameedi, a inspecté des sites militaires à Hassaké début février 2026 pour évaluer l’application de l’accord avec les FDS. Ces dynamiques pourraient impacter le Liban, particulièrement dans les zones frontalières où des tribus arabes traversent les lignes.
Les perspectives régionales et les rôles des acteurs internationaux
Les relations libano-syriennes s’inscrivent dans un cadre régional plus large, marqué par les efforts de normalisation. La Syrie a signé des accords avec l’Arabie saoudite et la Turquie pour des investissements, comme l’a annoncé Hamza al-Mustafa lors d’une visite à Riyad. Une délégation saoudienne s’est rendue à Damas début février 2026 pour discuter de contrats stratégiques, soulignant l’intérêt des États du Golfe pour la reconstruction syrienne.
Les États-Unis jouent un rôle médiateur, avec l’envoyé spécial Tom Barrack facilitant des discussions entre Damas et les FDS, ainsi qu’entre la Syrie et Israël. Des pourparlers indirects entre Damas et Tel-Aviv, via Paris, visent à désescalader les tensions au Golan et à sécuriser les frontières. Bien que des frappes israéliennes persistent, Ahmed al-Sharaa a opté pour une approche pragmatique, évitant la confrontation directe.
Au Liban, les élections parlementaires prévues en mai 2026 influencent les positionnements politiques. Les FL, alliées à d’autres forces souverainistes, cherchent à renforcer leur influence face à un Hezbollah affaibli. La visite à Damas pourrait signaler une stratégie pour diversifier les alliances, tout en maintenant une vigilance sur la souveraineté libanaise.
Les implications immédiates pour la stabilité frontalière
Les échanges récents soulignent l’importance de la coordination sécuritaire. Des convois syriens ont été déployés à Qamichli début février 2026 pour intégrer des bâtiments gouvernementaux, malgré des résistances locales. Ces mouvements, soutenus par les États-Unis, visent à unifier les forces syriennes et à contrer les résurgences djihadistes.
Au Liban, l’armée nationale, sous le commandement du général Joseph Aoun, collabore avec les forces onusiennes (FINUL) pour sécuriser le sud, face aux tensions avec Israël. Les développements syriens, comme la visite d’une délégation militaire à Hassaké le 6 février 2026, pourraient influencer les flux migratoires et les trafics, nécessitant une vigilance accrue de Beyrouth.
Enfin, les efforts pour intégrer les minorités en Syrie, y compris les Kurdes et les Druzes, impactent indirectement le Liban multiconfessionnel. Des défections au sein de groupes armés comme les Forces de la garde nationale à Sweida en janvier 2026 indiquent une consolidation du pouvoir central à Damas, qui pourrait stabiliser la région mais aussi raviver des craintes historiques au Liban quant à une influence renouvelée. Les discussions en cours sur la réforme politique syrienne, avec 14 000 candidatures pour les instances électorales en septembre 2025, suggèrent une transition en marche, observée de près par Beyrouth pour ses retombées immédiates sur la sécurité et l’économie communes.

