Une délégation gouvernementale à Tripoli
Le 25 mars 2025, le président du Conseil des ministres libanais, Nawaf Salam, a effectué une visite officielle à Tripoli, la deuxième plus grande ville du Liban, située dans le nord du pays. Cette visite, rapportée par des sources locales, s’est déroulée dans un contexte de tensions sécuritaires et sociales persistantes dans la région. Accompagné d’une délégation de haut niveau, Salam a tenu une réunion dans la salle de l’Indépendance au sein du Sérail de Tripoli, siège administratif historique de la ville. Parmi les participants figuraient le vice-premier ministre Tarek Mitri, ainsi que les ministres de l’Intérieur Ahmad Hajjar, de la Défense Michel Murr, des Travaux publics Hani Rassamni, et de l’Éducation Rima Karami. Le gouverneur du Nord, Ramzi Nohra, ainsi que des responsables des forces de sécurité et des autorités judiciaires étaient également présents.
Cette réunion marque une tentative significative du gouvernement de renforcer sa présence dans une ville souvent perçue comme négligée par l’État central. Tripoli, avec sa population majoritairement sunnite et ses défis socio-économiques, a été le théâtre de violences sporadiques ces dernières années, notamment entre factions locales et en raison de la proximité de la frontière syrienne. La visite de Salam, ancien juge à la Cour internationale de justice et figure respectée pour son intégrité, intervient dans un climat de crise institutionnelle au Liban, amplifiée par l’absence prolongée d’un président de la République et une économie en chute libre.
Un discours axé sur la sécurité et la coordination
Dès le début de la réunion, Nawaf Salam a mis l’accent sur l’engagement de son gouvernement à garantir la stabilité à Tripoli. « Nous sommes déterminés à maintenir la sécurité à Tripoli et à protéger ses habitants », a-t-il déclaré, selon des propos relayés par les médias locaux. Il a appelé à « une coordination accrue entre les différentes agences sécuritaires et militaires » pour rétablir l’ordre et lutter contre les infractions. Salam a insisté sur la nécessité de ne pas tolérer les contrevenants, soulignant que la restauration de la confiance des citoyens envers l’État passait par des mesures concrètes et visibles.
Ce discours reflète une préoccupation majeure : Tripoli a souvent été un point chaud, marqué par des affrontements entre groupes armés, notamment dans les quartiers de Bab el-Tebbaneh et Jabal Mohsen, où des rivalités historiques entre sunnites et alaouites ont dégénéré en violences dans les années 2010. Bien que ces tensions aient diminué depuis, la ville reste vulnérable aux trafics d’armes, à la criminalité et à l’influence de groupes extrémistes profitant du vide sécuritaire. La présence de hauts responsables de l’Intérieur et de la Défense lors de cette visite suggère une volonté de renforcer les forces de l’ordre et l’armée libanaise dans la région, une tâche complexe dans un pays où les ressources publiques sont limitées.
Une rencontre avec les députés du Nord
Parallèlement à cette réunion, Nawaf Salam a tenu une seconde rencontre dans le bureau du gouverneur Ramzi Nohra au Sérail de Tripoli, cette fois avec les députés représentant Tripoli, Minieh et Dennieh. Ces zones, qui forment une partie du gouvernorat du Nord, sont cruciales pour la stabilité politique et sociale du Liban. Les discussions, bien que non détaillées publiquement, auraient porté sur les priorités locales : sécurité, développement économique et infrastructures. Tripoli, autrefois un centre commercial florissant, souffre aujourd’hui d’un taux de chômage élevé, d’une pauvreté endémique et d’un manque d’investissements publics, des problèmes exacerbés par la crise économique nationale depuis 2019.
La participation de ces parlementaires, issus de courants politiques divers – sunnites proches du Courant du Futur, indépendants, ou encore alliés au Hezbollah – témoigne de la nécessité d’un consensus minimal pour avancer. Cependant, les divisions politiques au Liban, où les intérêts confessionnels et partisans prédominent, pourraient limiter l’impact de cette initiative. La présence de Tarek Mitri, une figure modérée et respectée, pourrait toutefois faciliter le dialogue entre ces factions.
Tripoli : un symbole des défis libanais
La visite de Nawaf Salam à Tripoli n’est pas anodine. La ville incarne les paradoxes du Liban : riche d’une histoire multiculturelle, elle est aussi un miroir des inégalités régionales et de l’abandon par l’État. Autrefois surnommée la « capitale économique du Levant » grâce à son port et son dynamisme commercial, Tripoli a vu son rôle s’effacer au profit de Beyrouth. Les infrastructures délabrées, les coupures d’électricité quasi permanentes et la montée de l’exode des jeunes vers l’étranger illustrent l’ampleur de la crise. En parallèle, la proximité de la Syrie – à seulement 30 kilomètres – expose la ville aux retombées du conflit voisin, notamment l’afflux de réfugiés et les réseaux de contrebande.
Le gouvernement de Salam, formé dans un contexte de crise, cherche à inverser cette tendance. Mais les défis sont immenses : le budget de l’État, amputé par des années de corruption et de mauvaise gestion, ne permet pas de financer des projets d’envergure. Les forces de sécurité, bien que déployées à Tripoli, manquent de moyens et doivent composer avec des loyautés locales parfois plus fortes que l’autorité centrale. La promesse de coordination entre agences sécuritaires, si elle reste vague, pourrait inclure un renforcement des patrouilles, une coopération accrue avec les municipalités et une lutte contre les réseaux criminels qui prospèrent dans l’ombre.
Restaurer la confiance : une mission ambitieuse
L’appel de Salam à « restaurer la confiance des citoyens dans l’État » résonne comme un défi existentiel pour le Liban. Depuis le soulèvement populaire d’octobre 2019, la défiance envers la classe politique n’a cessé de croître, alimentée par l’explosion du port de Beyrouth en 2020 et l’incapacité des dirigeants à répondre aux besoins de base. À Tripoli, cette méfiance est encore plus marquée : les habitants reprochent à l’État de les avoir abandonnés, tandis que des leaders locaux, parfois liés à des milices ou à des intérêts privés, comblent le vide laissé par les institutions.
La visite de Salam pourrait être un premier pas pour inverser cette perception. En réunissant des ministres clés et des élus locaux, le gouvernement montre une volonté de dialogue et d’action. Mais sans résultats tangibles – amélioration de la sécurité, relance économique, réhabilitation des infrastructures – cet effort risque de rester symbolique. Les attentes sont élevées, notamment parmi les jeunes de Tripoli, qui oscillent entre désespoir et désir de changement.
Perspectives et incertitudes
La visite de Nawaf Salam à Tripoli s’inscrit dans une tentative plus large de stabiliser le Liban, un pays au bord de l’effondrement. Elle intervient alors que le gouvernement doit jongler avec d’autres priorités : les négociations avec le FMI, la reconstruction post-crise, et les tensions régionales liées à la Syrie et à Israël. Tripoli, par sa position géographique et son poids démographique, est un test pour l’administration Salam. Une réussite dans le Nord pourrait renforcer sa légitimité ; un échec, en revanche, risquerait d’aggraver le sentiment d’abandon dans une région déjà marginalisée.
En attendant, les habitants de Tripoli observent. La coordination promise entre les forces de sécurité sera-t-elle effective ? Les engagements du gouvernement se traduiront-ils par des investissements concrets ? Dans un Liban fracturé, la visite de Salam est un pari audacieux pour réaffirmer l’autorité de l’État, mais son succès reste suspendu à une exécution sans faille.



