Le 2 septembre 2025, Walid Joumblatt, leader du Parti socialiste progressiste (PSP) et figure incontournable de la politique libanaise, s’est exprimé dans les colonnes du quotidien Nida’ Al Watan, appelant à la désescalade dans un contexte de tensions régionales exacerbées. Alors que le Liban traverse une période de crises multiples, marquées par une impasse politique, une économie exsangue et des frictions croissantes à la frontière sud, les propos de Joumblatt résonnent comme une tentative de ramener le calme dans un pays au bord de l’implosion.
Une voix de modération dans un climat explosif
Dans son entretien avec Nida’ Al Watan daté du 2 septembre 2025, Walid Joumblatt a adopté un ton mesuré, fidèle à sa réputation de leader pragmatique. Face à l’escalade des tensions à la frontière sud, où des échanges de tirs entre le Hezbollah et l’armée israélienne se sont intensifiés ces dernières semaines, Joumblatt a appelé toutes les parties à privilégier le dialogue et à éviter une guerre ouverte. « Le Liban ne peut supporter un nouveau conflit. Nous avons déjà trop souffert. Il est temps de faire preuve de retenue et de sagesse », a-t-il déclaré, selon le journal. Cette prise de position intervient alors que les incidents à la frontière sud, notamment dans la région de Chebaa, ont fait craindre une reprise des hostilités à grande échelle, similaires à celles de 2006.
Joumblatt a également abordé la crise politique interne, marquée par l’absence de président depuis octobre 2022 et l’incapacité du Parlement à s’entendre sur un successeur. Il a exhorté les forces politiques à dépasser leurs divergences pour élire un président capable de restaurer la stabilité institutionnelle. « Sans un président, le Liban reste un bateau sans capitaine. Les rivalités doivent céder la place à un consensus, même imparfait », a-t-il souligné. Ces propos reflètent sa volonté de se positionner comme un acteur de compromis, une posture qu’il a souvent adoptée dans des moments critiques de l’histoire libanaise.
L’appel de Joumblatt intervient dans un contexte particulièrement tendu. Selon des rapports récents de l’ONU, les violations de la résolution 1701, qui impose un cessez-le-feu entre le Liban et Israël depuis 2006, se sont multipliées en 2025. Les incidents impliquant la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) – notamment une attaque contre un convoi de la FINUL le 28 août 2025 près de Naqoura, où deux Casques bleus ont été légèrement blessés – ont amplifié les craintes d’une escalade. Joumblatt n’a pas explicitement mentionné cet incident, mais son plaidoyer pour la retenue semble répondre à ces développements récents.
Un rôle historique de pivot dans les crises nationales
Walid Joumblatt, héritier d’une dynastie politique druze qui domine la scène libanaise depuis des décennies, s’est imposé comme un acteur clé dans les périodes de turbulence. Fils de Kamal Joumblatt, assassiné en 1977, il a repris les rênes du PSP à l’âge de 28 ans, en pleine guerre civile (1975-1990). Depuis lors, il a navigué avec habileté entre les factions rivales, alternant alliances et ruptures pour préserver l’influence de sa communauté et de son parti.
Pendant la guerre civile, Joumblatt a d’abord soutenu les forces de gauche et pro-palestiniennes, avant de s’adapter aux réalités changeantes du conflit. Dans les années 1980, il a consolidé le contrôle druze sur le Chouf, une région stratégique, tout en s’opposant tour à tour aux milices chrétiennes, aux forces syriennes et à d’autres acteurs. Sa capacité à changer de camp tout en maintenant une base loyale lui a valu le surnom de « caméléon » de la politique libanaise, une étiquette qu’il assume avec un mélange de pragmatisme et d’ironie.
Après la fin de la guerre civile, marquée par les accords de Taëf en 1989, Joumblatt a joué un rôle central dans la reconstruction politique du Liban. Membre influent de l’alliance du 14-Mars, hostile à l’ingérence syrienne, il a été un acteur majeur des manifestations de 2005 qui ont conduit au retrait des troupes syriennes après l’assassinat de Rafic Hariri. Cependant, en 2008, il a opéré un virage stratégique en se rapprochant du Hezbollah, une décision qui a surpris mais reflétait son sens aigu des rapports de force.
En 2019, lors des manifestations populaires contre la classe politique, Joumblatt a adopté une position ambivalente. Tout en soutenant certaines revendications des protestataires, il a défendu le système confessionnel, qu’il considère comme un rempart pour les minorités comme les Druzes. Cette dualité illustre sa stratégie : défendre les intérêts de sa communauté tout en se positionnant comme un médiateur entre factions opposées.
En 2025, alors que le Liban fait face à une crise économique sans précédent – avec une inflation dépassant les 200 % en 2024 selon la Banque mondiale – et à une paralysie institutionnelle, Joumblatt continue de jouer ce rôle de pivot. Ses appels récents à la désescalade s’inscrivent dans cette lignée, cherchant à éviter un embrasement qui fragiliserait davantage le pays et, par extension, la communauté druze.
Le poids politique du Parti socialiste progressiste
Le PSP, fondé par Kamal Joumblatt en 1949, reste une force incontournable dans le paysage politique libanais, bien que son influence ait fluctué au fil des décennies. Avec une base électorale principalement ancrée dans la communauté druze, le parti dispose d’un poids disproportionné par rapport à la taille démographique de cette communauté, estimée à environ 5 % de la population libanaise.
Aux élections législatives de 2022, le PSP a remporté 8 sièges sur 128 au Parlement, un résultat modeste mais stratégique. Ces sièges, concentrés dans le Chouf et l’Aley, deux régions à forte population druze, permettent à Joumblatt de conserver une influence significative dans les négociations politiques. Le PSP est également un acteur clé dans les coalitions, souvent courtisé par les blocs rivaux du 8-Mars (pro-Hezbollah) et du 14-Mars (anti-Hezbollah).
Cependant, l’influence du PSP dépasse les chiffres. Joumblatt dispose d’un réseau de relations internationales, notamment avec la France, les États-Unis et certains pays du Golfe, qui renforce son rôle de médiateur. En août 2025, lors d’une visite à Paris, il a rencontré des responsables français pour discuter de la crise libanaise, plaidant pour un soutien accru à la FINUL et à l’armée libanaise, selon des sources diplomatiques. Cette démarche illustre sa capacité à mobiliser des soutiens extérieurs pour peser sur les dynamiques internes.
Le PSP maintient également une milice, bien que celle-ci soit moins active que pendant la guerre civile. Cette capacité militaire, bien que limitée par rapport à celle du Hezbollah, confère à Joumblatt une certaine autonomie dans les régions druzes. En 2024, des heurts mineurs dans le Chouf entre partisans du PSP et d’autres factions ont rappelé que le parti conserve une capacité de mobilisation locale.
Depuis 2019, Walid Joumblatt a progressivement passé le relais à son fils, Taymour, qui dirige officiellement le PSP depuis 2023. Cependant, Walid reste la figure dominante, prenant la parole sur les questions stratégiques. Cette transition, bien que réussie jusqu’à présent, soulève des questions sur l’avenir du parti. Taymour, moins charismatique que son père, devra prouver sa capacité à naviguer dans un environnement politique aussi complexe.
La communauté druze dans l’équilibre des forces
La communauté druze, bien que minoritaire, joue un rôle crucial dans l’équilibre confessionnel libanais. Concentrés dans le Chouf, l’Aley et le Metn, les Druzes ont historiquement su tirer parti de leur position géographique et de leur cohésion communautaire pour exercer une influence disproportionnée. Le système politique libanais, basé sur le confessionnalisme, garantit aux Druzes une représentation fixe au Parlement et dans les institutions, ce qui renforce leur poids.
Dans le contexte actuel, marqué par les tensions entre le Hezbollah et Israël, les Druzes se retrouvent dans une position délicate. Le Chouf, situé à proximité de la frontière sud, pourrait être affecté en cas d’escalade militaire. Joumblatt a donc tout intérêt à plaider pour la désescalade, afin de protéger sa communauté d’un conflit qui pourrait raviver les divisions internes.
Les Druzes sont également confrontés à des tensions internes. Une partie de la communauté, notamment les jeunes, exprime un mécontentement face au système confessionnel et à la domination des élites traditionnelles comme les Joumblatt. Lors des manifestations de 2019, certains Druzes ont rejoint les appels à une réforme du système, bien que le PSP ait réussi à maintenir son emprise.
Sur le plan régional, la communauté druze libanaise entretient des liens avec les Druzes de Syrie et d’Israël, bien que ces relations soient limitées par les dynamiques géopolitiques. En Syrie, les Druzes du sud, notamment dans le gouvernorat de Soueïda, ont protesté en 2024 contre le régime de Bachar el-Assad, un allié du Hezbollah. Ces tensions pourraient compliquer la position de Joumblatt, qui doit naviguer entre son alliance tactique avec le Hezbollah et les attentes de sa communauté.
En août 2025, un incident dans le Chouf, où des affrontements entre jeunes Druzes et des partisans d’une faction rivale ont fait deux blessés, a mis en lumière les défis auxquels Joumblatt est confronté. Bien que mineur, cet événement a rappelé la fragilité de l’unité communautaire dans un contexte de crise généralisée.
Une influence à l’épreuve des crises
Les déclarations de Joumblatt dans Nida’ Al Watan le 2 septembre 2025 soulignent son rôle persistant de modérateur dans un Liban fracturé. En appelant à la retenue face aux tensions à la frontière sud et à la paralysie politique, il cherche à préserver la stabilité dans un pays au bord du gouffre. Son passé de négociateur habile, capable de s’adapter aux rapports de force, lui confère une crédibilité unique, même si son influence est parfois contestée par une nouvelle génération.
Le PSP, bien que limité en termes de taille, reste un acteur incontournable grâce à sa base druze et à ses alliances stratégiques. La communauté druze, quant à elle, continue de jouer un rôle clé dans l’équilibre des forces, mais elle doit composer avec des défis internes et régionaux croissants. Alors que le Liban fait face à des incertitudes croissantes, l’ombre de Walid Joumblatt plane toujours sur la scène politique, incarnant à la fois la résilience et les contradictions d’un système en crise.



