Depuis la chute du régime syrien de Bachar el-Assad, les relations entre le Liban et la Syrie prennent un tournant inattendu. Après des décennies d’interférences syriennes dans les affaires libanaises, certains politiciens libanais explorent désormais la possibilité de reconstruire des relations plus pragmatiques avec leur voisin. Ces démarches, qui suscitent autant d’espoirs que de critiques, se déroulent dans un contexte marqué par l’affaiblissement du Hezbollah et les ambitions géopolitiques de puissances étrangères comme la Turquie.
L’influence syrienne au Liban : Un héritage depuis l’indépendance
L’implication de la Syrie dans les affaires libanaises ne date pas d’hier. Dès l’indépendance du Liban en 1943, Damas a revendiqué une autorité morale sur le pays du Cèdre, justifiant son ingérence par des liens historiques et géographiques. Al Sharq Al Awsat (15 décembre 2024) rappelle que certains dirigeants syriens ont longtemps considéré le Liban comme une extension naturelle de leur territoire, alimentant des tensions dès les premières années de l’État libanais.
Durant la guerre civile libanaise (1975-1990), la Syrie est intervenue militairement sous prétexte de maintenir la paix. Si cette présence a permis de limiter certaines escalades, elle s’est rapidement transformée en une tutelle oppressante. Après la fin de la guerre, Damas a consolidé son influence en occupant militairement le Liban jusqu’en 2005, en manipulant la politique intérieure et en soutenant des groupes armés locaux comme le Hezbollah. Ad Diyar (15 décembre 2024) souligne que cette domination a laissé des séquelles profondes, avec des assassinats politiques attribués à Damas, dont celui de Rafic Hariri en 2005, qui a déclenché le retrait des troupes syriennes.
L’affaiblissement du Hezbollah après la chute de Bachar el-Assad
Le Hezbollah, longtemps considéré comme un allié indéfectible du régime syrien, voit aujourd’hui sa position fragilisée. La chute de Bachar el-Assad a privé le Hezbollah d’un soutien stratégique essentiel, notamment en termes de logistique et de routes d’approvisionnement. Al Quds (15 décembre 2024) rapporte que l’effondrement du régime syrien a désorganisé les réseaux de contrebande d’armes et de financements qui transitaient par la Syrie, affectant directement les capacités opérationnelles du mouvement.
De plus, la crise économique libanaise a exacerbé le mécontentement populaire envers le Hezbollah, accusé de servir des intérêts étrangers, notamment ceux de l’Iran, plutôt que ceux du peuple libanais. Cette perception fragilise son influence politique, ouvrant la voie à de nouveaux équilibres dans le paysage libanais.
Une Turquie de plus en plus présente
Dans ce contexte de reconfiguration régionale, la Turquie cherche à jouer un rôle plus actif au Liban. D’après Al Arabi Al Jadid (15 décembre 2024), Ankara finance des projets éducatifs et humanitaires dans le Nord du Liban, notamment à Tripoli, une région majoritairement sunnite. Cette stratégie vise à gagner la sympathie des communautés locales tout en renforçant l’influence turque sur la scène libanaise.
En Syrie, la Turquie soutient des groupes armés comme Hay’at Tahrir al-Sham (HTS) pour préserver ses intérêts stratégiques dans le nord du pays. Selon Ad Diyar (15 décembre 2024), ces alliances militaires et politiques renforcent la capacité d’Ankara à peser sur les discussions concernant l’avenir de la Syrie et, indirectement, du Liban.
Des échanges actuels discrets mais stratégiques
Malgré ce contexte complexe, des politiciens libanais comme Walid Joumblatt tentent de renouer avec Damas. Selon Al Quds (15 décembre 2024), Joumblatt aurait amorcé des discussions avec des représentants syriens pour relancer la coopération bilatérale. « Il est temps de reconstruire des relations sur des bases réalistes, loin des tensions du passé, »aurait-il déclaré lors d’une réunion à Beyrouth.
Ces discussions portent sur des enjeux concrets, comme la gestion des réfugiés syriens, un fardeau majeur pour le Liban. D’après Ad Diyar (15 décembre 2024), elles incluent également des projets économiques transfrontaliers, notamment dans les secteurs de l’énergie et de l’agriculture.
Un passé difficile à oublier
Cependant, le souvenir de l’occupation syrienne et des assassinats politiques reste vivace au Liban. Al Sharq Al Awsat(15 décembre 2024) rapporte que certaines forces politiques, particulièrement au sein des anciens alliés de Rafic Hariri, considèrent toute ouverture envers Damas comme une insulte à la mémoire des victimes de la tutelle syrienne.
En parallèle, la crainte d’une résurgence de l’influence syrienne, combinée aux ambitions turques, alimente les réticences. Pour certains analystes, la chute du régime syrien ne garantit pas une Syrie pacifique et coopérative. Au contraire, les luttes de pouvoir internes à Damas pourraient exacerber les ingérences dans la région, notamment au Liban.
Des opportunités économiques à saisir
Malgré ces tensions, des politiciens libanais voient dans la reprise des relations avec la Syrie une opportunité économique. Ad Diyar (15 décembre 2024) évoque des projets d’importation de gaz et d’énergie via la Syrie, ainsi que des initiatives visant à stabiliser les échanges commerciaux transfrontaliers.
Cependant, ces projets restent conditionnés à la stabilisation de la Syrie et à une clarification du rôle des puissances étrangères dans la région. La Turquie, en particulier, pourrait chercher à interférer pour protéger ses propres intérêts stratégiques, compliquant davantage les négociations.
Ce que cela signifie pour le Liban
Alors que le Liban tente de reconstruire des ponts avec la Syrie, il doit composer avec un héritage historique lourd et des dynamiques géopolitiques complexes. Si des politiciens comme Walid Joumblatt prônent un pragmatisme dicté par la crise, l’ombre de puissances comme la Turquie et l’Iran rend ces efforts incertains. Le Liban peut-il parvenir à redéfinir sa relation avec Damas tout en préservant sa souveraineté et en naviguant entre ces influences externes divergentes ?



