samedi, janvier 31, 2026

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59 voix, 34 contre, 11 abstentions: les coulisses d’un budget voté sous pression

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Le Parlement libanais a approuvé, ce 29 janvier 2026, le projet de loi de finances pour l’année en cours, dans un climat marqué par des débats acrimonieux et une mobilisation massive aux abords de la place de l’Étoile. Avec 59 voix favorables, 34 oppositions et 11 abstentions, ce vote intervient au terme de trois jours de sessions intenses, présidées par Nabih Berri, et sous la menace d’une contestation sociale qui n’a cessé de s’amplifier. Ce résultat, obtenu dans la soirée du mercredi, reflète les fractures persistantes au sein de l’hémicycle, tout en soulignant les pressions exercées par un secteur public en ébullition, réclamant des ajustements salariaux face à une crise économique qui s’éternise depuis 2019.

Les discussions, entamées le mardi 27 janvier, ont rapidement révélé les lignes de faille politiques. Le gouvernement, dirigé par le Premier ministre Nawaf Salam, a défendu un texte visant à stabiliser les finances publiques, avec des recettes publiques divisées par trois depuis l’effondrement de la livre libanaise. Les crédits alloués à la santé et à l’éducation ont été augmentés, tout comme ceux destinés à l’armée et aux forces de sécurité, dans un contexte où les tensions régionales, notamment avec Israël, imposent une vigilance accrue sur les frontières sud. Pourtant, ces mesures n’ont pas suffi à apaiser les critiques, qui ont porté sur l’absence de réformes structurelles profondes, comme la restructuration du secteur électrique ou la lutte contre le recrutement anarchique dans la fonction publique.

Un hémicycle divisé face à un texte contesté

Au cœur des débats, le rapport de forces parlementaires s’est cristallisé autour de coalitions confessionnelles et politiques traditionnelles. Les 59 voix favorables proviennent majoritairement des blocs alignés sur le tandem chiite, incluant les députés du mouvement Amal, présidé par Nabih Berri lui-même, et ceux du Hezbollah, qui ont vu dans ce budget une continuité nécessaire pour maintenir la cohésion de l’État face aux défis extérieurs. Ces groupes, forts de leur représentation au sud et dans la Békaa, ont insisté sur l’importance d’une fiscalité accrue sur les importations et les transactions bancaires, arguant que ces mesures permettraient de générer des revenus supplémentaires sans alourdir davantage les classes moyennes déjà exsangues.

En face, les 34 voix contre émanent principalement des formations d’opposition, comme les Forces libanaises et les Kataeb, qui ont dénoncé un budget jugé cosmétique et insuffisant pour relancer l’économie. Le député Sami Gemayel, chef des Kataeb, a notamment fustigé l’absence de mécanismes concrets pour lutter contre la corruption et le gaspillage, rappelant que « ce qui a détruit l’économie n’est pas l’ancienne grille des salaires, mais le recrutement anarchique dans la fonction publique ». Les Forces libanaises, emmenées par des figures comme Georges Adwan, ont critiqué l’approche du gouvernement, accusant le texte de perpétuer une dépendance aux importations et d’ignorer les besoins réels des secteurs productifs, tels que l’agriculture et l’industrie, qui peinent à se redresser après les destructions liées aux conflits récents.

Les 11 abstentions, quant à elles, illustrent les hésitations au sein de blocs intermédiaires, comme le Parti socialiste progressiste druze ou certains indépendants sunnites. Ces députés, souvent issus de régions mixtes comme le Chouf ou Tripoli, ont exprimé des réserves sur la dollarisation partielle de l’économie, tout en reconnaissant la nécessité d’un cadre budgétaire pour éviter un vide institutionnel. Cette répartition des voix met en lumière une Chambre des députés fragmentée, où les alliances se forment moins sur des programmes économiques que sur des considérations géopolitiques, avec en toile de fond les influences régionales de l’Iran et de l’Arabie saoudite.

La contradiction politique entre participation et contestation

Un aspect saillant de ce vote réside dans les incohérences apparentes au sein de certaines formations. Plusieurs blocs participant au gouvernement Salam ont vu leurs députés émettre des critiques virulentes lors des débats, sans pour autant rejeter le texte in fine. Par exemple, des membres du bloc « Liban fort », associé à des figures chrétiennes maronites, ont utilisé la tribune pour amplifier les revendications du secteur public, tout en votant finalement en faveur du budget. Cette posture ambivalente a été relevée lors des échanges, où des députés ont accusé leurs collègues de jouer un double jeu : soutenir l’exécutif au Conseil des ministres tout en se posant en défenseurs des opprimés à l’hémicycle.

Cette contradiction s’explique en partie par la pression de la base électorale. Dans un pays où les coalitions gouvernementales sont souvent des mariages de raison, dictés par le confessionnalisme, les élus doivent naviguer entre loyauté institutionnelle et popularité locale. Ainsi, des députés sunnites, issus de régions comme Saïda ou Beyrouth, ont critiqué l’absence de provisions pour les locataires en difficulté, tout en évitant un rejet qui pourrait déstabiliser davantage l’État. De même, des représentants chiites ont défendu les augmentations pour les forces de sécurité, mais ont regretté le manque d’ambition sur les infrastructures, comme la reconstruction des routes endommagées par les intempéries et les conflits.

Cette dualité politique n’est pas nouvelle au Liban, mais elle s’est exacerbée avec la crise économique. Le budget 2026, avec son déficit projeté et sa dépendance aux aides internationales, force les acteurs à des compromis fragiles. Le Premier ministre Salam, issu d’un milieu judiciaire sunnite, a tenté de ménager les sensibilités en intégrant des amendements de dernière minute, comme des exonérations fiscales pour les petites entreprises, mais ces ajustements n’ont pas effacé les clivages profonds.

La stratégie de Nabih Berri, maître d’œuvre de la séance

En tant que président du Parlement depuis plus de trois décennies, Nabih Berri a orchestré ces sessions avec une main de fer, usant de sa longue expérience pour contenir les débordements. Dès l’ouverture des débats le 27 janvier, il a fixé un calendrier serré : trois jours d’examen, avec des séances diurnes et nocturnes, pour éviter que le budget ne soit promulgué par décret gouvernemental, comme en 2025. Berri a ajourné la première session à 18 heures, après des échanges houleux sur le respect de la Constitution et le rôle de l’État, permettant ainsi un refroidissement des esprits.

Le lendemain, le 28 janvier, il a géré les interventions avec une fermeté accrue, interrompant à plusieurs reprises des députés pour ramener l’ordre. Un épisode notable s’est produit lors de la séance nocturne du 29 janvier, lorsque la diffusion en direct de la session a été suspendue temporairement. Cette mesure, prise pour désamorcer une tension palpable – marquée par des accusations croisées sur l’influence iranienne et les armes non étatiques –, a permis à Berri de recentrer les débats sur les articles budgétaires. Il a notamment insisté sur le fait que le Liban avait pleinement respecté l’accord de cessez-le-feu de 2024 avec Israël, contrastant avec les violations présumées de l’autre partie, pour détourner l’attention des critiques internes.

Berri a également veillé à intégrer les préoccupations sécuritaires dans les discussions, soulignant les crédits supplémentaires pour l’armée, qui atteignent un niveau record dans ce budget. Sa stratégie, mêlant autorité et concessions tactiques – comme l’acceptation d’amendements sur les salaires des enseignants –, a permis d’atteindre le quorum et d’éviter un blocage total. Cependant, cette gestion n’a pas été exempte de controverses : des députés d’opposition l’ont accusé de partialité, arguant que ses interventions favorisaient les blocs alliés.

Des scènes de chaos aux abords du Parlement

Au-delà des murs de l’hémicycle, la place de l’Étoile s’est transformée en théâtre d’une contestation virulente. Dès le 27 janvier, des milliers de manifestants – fonctionnaires actifs, retraités militaires, enseignants et locataires – ont convergé vers le centre de Beyrouth, bloquant les accès au Parlement. Les routes menant à la place des Martyrs ont été coupées par des barricades improvisées, forçant les forces de l’ordre à déployer des barrières métalliques et des véhicules blindés pour contenir la foule.

Les heurts ont éclaté en fin d’après-midi du 28 janvier, lorsque des retraités militaires ont tenté de forcer l’entrée du bâtiment. Des poussages physiques avec les éléments de l’armée libanaise ont dégénéré en affrontements sporadiques, avec des jets de pierres et des gaz lacrymogènes. Annahar a décrit un « chaos » ambiant, où les slogans contre le gouvernement se mêlaient aux cris de désespoir face à l’inflation galopante. Les blocages se sont étendus aux axes routiers périphériques, comme l’autoroute menant à l’aéroport, paralysant la circulation dans la capitale pendant plusieurs heures.

Le 29 janvier, jour du vote, la mobilisation a atteint son pic. Des enseignants du secteur public, organisés en syndicats, ont rejoint les retraités, brandissant des pancartes réclamant une « dignité fonctionnelle ». Les forces de sécurité, renforcées par des unités anti-émeutes, ont maintenu un cordon serré, mais les tensions ont contraint Berri à ajourner temporairement la session jusqu’à 17 heures. Ces scènes extérieures ont directement influencé les débats internes, avec des députés relayant les revendications de la rue pour légitimer leurs critiques.

Ce que la rue voulait obtenir ce jour-là

Dans ce tumulte, les manifestants, emmenés par les retraités du secteur public et militaire, visaient un objectif précis : l’inscription dans le budget d’un ajustement salarial substantiel, avec un seuil minimal de 50 % d’augmentation pour compenser la dévaluation de la livre. Selon les comptes rendus, ce chiffre symbolique, porté par des comités de retraités, reflétait le minimum vital pour couvrir les besoins essentiels face à une inflation qui a dépassé les 200 % en cumul depuis 2019. Les enseignants, réunis en urgence avec des représentants gouvernementaux, ont insisté sur ce seuil comme une ligne rouge, arguant que les aides temporaires accordées en 2025 – comme des primes en dollars – n’avaient pas suffi à endiguer la pauvreté galopante.

Les retraités militaires, particulièrement actifs, ont bloqué des routes pour dramatiser leur cause, rappelant leur rôle dans la défense nationale lors des conflits récents. Leur narrative, centrée sur une « humiliation » prolongée par des pensions érodées, visait à forcer le gouvernement à intégrer des provisions immédiates. Al Binaa et Ad Diyar ont rapporté des témoignages de manifestants comme Salman Salman, un retraité accusant le budget de perpétuer une politique d’asphyxie. La rue, en somme, ne réclamait pas seulement des chiffres, mais une reconnaissance de sa contribution à l’État, dans un contexte où les salaires publics représentent une part significative des dépenses budgétaires.

Les implications immédiates d’un vote sous surveillance

Avec l’approbation du budget, les regards se tournent désormais vers l’exécution des engagements pris lors des débats. Le Premier ministre Nawaf Salam a réitéré, au procès-verbal de la session, une promesse clé : arrêter une formule sur les salaires d’ici la fin février 2026. Cette échéance, fixée sous la pression des manifestations, implique des négociations avec les syndicats et les institutions financières internationales, comme le FMI, qui conditionnent leur aide à des réformes fiscales.

Dans les rues de Beyrouth, la mobilisation ne s’est pas dissipée avec le vote. Les retraités militaires ont maintenu des blocages sporadiques, signalant une escalade potentielle. Les enseignants, quant à eux, ont annoncé des grèves reconductibles si les promesses ne se concrétisent pas. Cette dynamique post-vote illustre les limites d’un budget adopté sous contrainte, où les chiffres se heurtent à une réalité sociale inflammable. Les prochaines semaines, jusqu’à fin février, testeront la capacité de l’État à transformer des engagements verbaux en mesures concrètes, alors que les tensions régionales – avec des violations présumées du cessez-le-feu – ajoutent une couche d’instabilité aux défis internes.

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Newsdesk Libnanews
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