Une réalité brute: beaucoup de comptes, peu d’argent, puis l’inverse
Le débat sur la réforme financière est souvent raconté comme une histoire morale. Les “petits” contre les “gros”. Les “victimes” contre les “privilégiés”. Pourtant, avant même la morale, il y a l’arithmétique. Et l’arithmétique explique pourquoi les banques adorent le flou et les slogans.
Un chiffre résume la structure sociale du choc. Environ 782.000 comptes sont sous le seuil de 100.000 dollars. Ensemble, ils représentent environ 14,8 milliards de dollars. Cela paraît énorme, mais c’est le segment le plus dispersé du système. Il correspond à la majorité des ménages. Il ressemble à des salaires, à des économies de prudence, à des indemnités de fin de service, à des fonds familiaux placés “au calme”.
Face à cela, on trouve environ 145.000 déposants au-dessus de 100.000 dollars. Ils totalisent environ 67,4 milliards. On peut discuter les nuances, mais l’ordre de grandeur ne bouge pas. Une minorité concentre la masse. Une majorité concentre le nombre.
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À partir de là, la mécanique devient presque automatique. Les banques cherchent à calmer la majorité en nombre. Elles lui promettent une protection visible. Puis elles déplacent le coût vers la masse financière concentrée. Elles le font sans le dire. Elles le font par des instruments, par des délais, par des définitions. Elles le font surtout en fabriquant une opposition sociale entre catégories de déposants.
Ce n’est pas un accident. C’est une méthode.
Moyennes et écarts: ce que les chiffres disent du quotidien
Ces ordres de grandeur permettent déjà de comprendre ce que ressent un déposant au guichet. Si l’on divise 14,8 milliards par 782.000 comptes, on obtient une moyenne d’environ 18.900 dollars par compte. Ce n’est pas une moyenne “de luxe”. C’est une moyenne de vie. On peut vivre des mois avec 18.900 dollars. On peut aussi perdre sa vie si on ne les a pas au moment critique.
En face, 67,4 milliards divisés par 145.000 donnent environ 465.000 dollars en moyenne par déposant. Là aussi, la moyenne trompe. Elle mélange des entreprises, des professions libérales, des épargnes familiales, et des fortunes. Mais elle montre une chose. Dans cette tranche, chaque paramètre de la loi déplace des sommes gigantesques, même si on ne change qu’un mot.
C’est pour cela que le débat réel n’est pas “qui mérite”. Le débat est “qui porte”. Et les banques, depuis le début, ont tout fait pour éviter de porter.
Elles ont laissé porter les déposants. Elles ont laissé porter l’économie réelle. Elles ont laissé porter l’État quand cela les arrangeait. Elles ont même laissé porter le temps, parce que le temps fait le travail à leur place. Plus on attend, plus la valeur réelle des dépôts se dissout. Plus on attend, plus les gens se résignent. Et plus on se résigne, plus la loi peut être écrite contre eux.
La promesse de protection: utile politiquement, dangereuse juridiquement
Quand une loi arrive avec une promesse simple, elle séduit immédiatement. “Les dépôts sous 100.000 dollars seront protégés.” Cette phrase peut sauver un gouvernement dans l’opinion. Elle peut aussi servir de bouclier au Parlement. Mais elle ne protège rien tant qu’elle n’est pas traduite en obligations fermes.
Les banques adorent cette promesse parce qu’elle est facile à afficher et difficile à contrôler. Elle calme une majorité. Elle crée l’idée d’un progrès. Elle permet de dire que “la réforme avance”. Ensuite, le texte peut faire autre chose dans les articles techniques.
Le piège est dans les verbes. Un droit se construit avec “doit”. Une promesse se cache derrière “peut”. Une garantie se définit par un calendrier strict. Une illusion se cache dans une échéance “indicative”. Une protection réelle dit d’où vient l’argent et qui est responsable si l’argent manque. Une protection fictive renvoie à des mécanismes futurs.
Les banques ont un intérêt vital à cette ambiguïté. Si l’exécution échoue, elles veulent pouvoir dire qu’elles ont “fait un effort”. Elles ne veulent pas être juridiquement responsables. Elles veulent que la responsabilité se dissolve entre la Banque du Liban, l’État, et les aléas.
C’est une manière de rester intouchables, même après l’effondrement.
Le tour de magie social: faire payer 16% en prétendant protéger 85%
La répartition des comptes crée une tentation politique immédiate. On annonce que 85% des comptes sont sous 100.000 dollars. On laisse entendre qu’ils seront protégés. Puis on bascule vers l’idée que “les autres” doivent porter l’essentiel. Dans certaines formulations, on avance même l’idée que 16% des comptes paieront, car ils représentent environ quatre cinquièmes de la masse.
Cette logique peut sembler intuitive. Elle devient injuste dès qu’elle est utilisée comme arme. Car le problème n’est pas de demander une contribution aux plus gros dépôts. Le problème est de construire une loi qui protège d’abord les banques, puis demande aux déposants de se battre entre eux pour décider qui souffrira le plus.
Les banques adorent ce mécanisme. Elles ne disent pas: “nous avons échoué, nous devons absorber”. Elles disent: “le pays doit choisir”. Elles déplacent la responsabilité. Elles transforment une faillite bancaire en conflit social.
Elles ont ainsi une sortie double. Si les “gros” perdent, les banques gardent leur capital. Si l’État compense, les banques gardent leur capital aussi. Et si les “petits” se satisfont d’une promesse, les banques gagnent du temps.
Dans tous les cas, elles préservent ce qu’elles ont le plus peur de perdre: la hiérarchie normale des pertes.
Le point oublié: les syndicats et les caisses, ces “dépôts” qui ne sont pas des fortunes
L’une des faiblesses les plus graves du débat public est sa paresse. On parle des dépôts comme s’il s’agissait uniquement de comptes individuels. Or une partie importante de l’argent “au-dessus de 100.000” n’est pas de l’argent de luxe. Ce sont des caisses. Ce sont des fonds professionnels. Ce sont des indemnités. Ce sont des réserves pour la retraite ou la couverture sociale.
Dans certaines professions, des cotisations obligatoires alimentent des fonds. Un exemple emblématique est celui des caisses d’indemnités financées par des prélèvements sur les salaires. Quand une partie de ces fonds est immobilisée, ce n’est pas “un riche qui souffre”. C’est une structure collective qui perd sa capacité à payer.
Quand des représentants professionnels décrivent une loi comme une “atteinte” aux fonds des déposants et aux fonds syndicaux, ils ne parlent pas en théorie. Ils parlent d’un risque concret. Ils parlent d’un régime où des milliards “protégés sur le papier” deviennent, en réalité, indisponibles ou décotés.
Les banques utilisent pourtant ce malentendu. Elles laissent l’opinion croire que frapper cette tranche, c’est frapper des fortunes. Elles savent que ce faux récit réduit la solidarité. Il rend la réforme plus facile à retourner contre ceux qui n’ont pas de mégaphone.
En clair, elles cherchent à faire passer une confiscation collective pour une justice sociale.
La technique bancaire: transformer un dépôt en papier, puis appeler ça un remboursement
Quand on touche à la tranche au-dessus de 100.000 dollars, la tentation la plus courante est d’éviter le remboursement en monnaie disponible. On propose des titres. On propose des certificats. On propose des instruments étalés.
Sur le papier, on “reste à 100%”. Dans la réalité, on change la nature du droit. Un dépôt est un droit immédiat, même si la banque n’a pas toujours le cash. Un titre est un droit conditionnel. Il dépend d’un marché. Il dépend d’un prix. Il dépend d’une liquidité. Il dépend d’une confiance.
Les banques préfèrent ces instruments pour une raison simple. Un instrument transforme une perte visible en perte invisible. On ne dit plus: “vous avez perdu 40%”. On dit: “vous avez un titre, il vaut ce qu’il vaut”. La décote devient une “fluctuation”.
C’est le même truc, avec un vocabulaire plus propre.
Et c’est ici que la loi devient un champ de bataille. Si elle autorise des instruments sans garanties fortes, elle légalise une décote déguisée. Si elle impose une contribution bancaire ferme, elle oblige les banques à absorber une partie du choc. Si elle laisse la contribution floue, elle transforme l’instrument en piège.
Les banques veulent un piège. Elles le veulent parce que le piège maintient le contrôle.
Le temps comme arme: la rente du retard et la fatigue des déposants
Les banques ont déjà démontré que le temps est leur meilleur allié. Chaque mois de délai fait trois choses.
D’abord, il érode la valeur réelle des droits. Même quand un déposant récupère une fraction, il la récupère tard. Le retard est une perte. Il transforme un droit en aumône. Ensuite, il fragmente la résistance sociale. Les gens partent. Les gens vendent. Les gens signent des arrangements individuels. Le collectif se dissout. Enfin, il permet aux banques de négocier au cas par cas. Elles peuvent favoriser les plus influents, calmer les plus bruyants, et laisser les autres s’épuiser.
Une loi devrait briser cette rente. Elle devrait imposer des délais et des sanctions. Or les banques poussent toujours vers le contraire. Elles veulent des délais “réalistes”. Elles veulent une application “progressive”. Elles veulent des exceptions “transitoires”.
Le mot “transitoire” est leur assurance-vie. Dans un pays où le provisoire dure, le transitoire est un régime permanent.
L’argument de la stabilité: un chantage travesti en prudence
Les banques invoquent la stabilité comme si elles en étaient les gardiennes. “Ne touchez pas trop fort, sinon vous cassez le système.” Cette phrase sonne prudente. Elle est en réalité un chantage.
Le système est déjà cassé. Il ne fonctionne pas comme un système bancaire normal. Le crédit est asphyxié. La confiance est détruite. Les transactions se déplacent vers le cash. Les ménages évitent les banques. Les entreprises se replient sur des circuits parallèles. Les banques ont déjà cessé d’être ce qu’elles prétendent être.
Dans ce contexte, parler de stabilité pour éviter une restructuration sérieuse, c’est protéger une carcasse. C’est protéger des licences et des réseaux. Ce n’est pas protéger l’économie.
Une restructuration dure peut sauver les fonctions bancaires. Elle peut éliminer des banques mortes. Elle peut changer des actionnaires. Elle peut recapitaliser celles qui sont viables. Elle peut reconstruire un cadre de paiement. Mais cela exige une chose que les banques redoutent: perdre le contrôle et perdre du capital.
Quand elles disent “stabilité”, elles veulent dire “impunité”.
Les mots qui déplacent des milliards: 10%, 20%, 40%
Dans ce genre de loi, tout se joue sur des paramètres. Une contribution bancaire fixée à 10% sur un mécanisme de remboursement n’a rien à voir avec 20%. Et 20% n’a rien à voir avec 40%.
Sur une masse de dépôts de 67,4 milliards au-dessus de 100.000 dollars, 10% représentent environ 6,7 milliards. 20% représentent environ 13,5 milliards. 40% représentent environ 27 milliards. Ces montants ne sont pas des détails techniques. Ils définissent qui souffre et qui survit.
Les banques cherchent toujours à réduire ces pourcentages. Elles le font en parlant de “capacité”. Elles le font en parlant de “soutien nécessaire”. Elles le font en parlant d’“impossibilité de recapitaliser”. Elles le font surtout en poussant la charge vers la Banque du Liban ou vers l’État.
Le scandale est que ces mêmes banques ont accepté des rendements élevés pendant des années. Elles ont profité du modèle tant qu’il tenait. Puis, quand il s’est effondré, elles ont demandé à la société de payer. Elles veulent maintenant que la loi grave cette inversion.
C’est une tentative de réécrire l’histoire économique du pays.
L’État comme payeur de dernier ressort: le rêve bancaire
Quand les banques n’arrivent pas à faire payer le déposant, elles veulent faire payer l’État. Elles parlent d’actifs publics. Elles parlent de recettes futures. Elles parlent de “mise en valeur” du patrimoine. Elles flirtent avec l’idée de puiser dans ce qui appartient à tous pour compenser ce qui a été perdu par un modèle privé.
C’est une logique profondément toxique. Elle transforme une faillite bancaire en dette collective. Elle impose une seconde peine à une population qui a déjà payé par l’inflation et l’effondrement des services publics.
Le pire est que ce transfert peut être présenté comme une solution “responsable”. On dira que l’État doit “sauver la confiance”. Or ce n’est pas l’État qui a vendu des dépôts comme produit sûr. Ce sont les banques. Ce n’est pas l’État qui a bloqué l’accès aux fonds. Ce sont les banques. Ce n’est pas l’État qui a traité les déposants comme variables. Ce sont les banques.
L’État a des responsabilités lourdes, mais il ne doit pas devenir l’assurance gratuite du cartel bancaire.
Le Parlement comme chambre de transformation: comment on enterre sans rejeter
L’erreur classique est de croire qu’une réforme meurt quand elle est rejetée. Au Liban, elle meurt souvent quand elle passe. Elle passe, mais elle est vidée.
Le processus est connu. On garde les titres. On garde les grands principes. On garde la phrase sur la protection des petits dépôts. Puis on modifie les définitions. On élargit les exceptions. On renvoie l’application à des instances fragiles. On introduit des délais élastiques. On retire les sanctions automatiques.
Au final, la loi existe. Les banques se présentent comme “conformes”. Et le déposant se retrouve face au même mur.
C’est pour cela que l’étiquette “amendable” est dangereuse. Dans ce dossier, amender peut vouloir dire améliorer. Mais amender peut aussi vouloir dire neutraliser.
Les banques ont l’expertise pour neutraliser. Les déposants ont rarement les moyens de suivre l’alinéa qui les trahit.
La division comme stratégie centrale: faire oublier le responsable
Depuis 2019, le système bancaire a réussi une opération remarquable. Il a transformé sa faute en débat social. Au lieu de dire “les banques ont failli”, on parle de “qui doit perdre”. Au lieu de dire “les actionnaires doivent absorber”, on parle de “partage”. Au lieu de parler de responsabilité, on parle de “réalisme”.
Ce glissement n’est pas neutre. Il efface le cœur de la logique financière. Dans une économie normale, le capital encaisse avant le déposant. Ici, les banques veulent l’inverse. Et pour obtenir l’inverse, elles ont besoin de diviser.
Elles divisent les déposants entre eux. Elles divisent les professions entre elles. Elles divisent les syndicats et les ménages. Elles divisent même l’opinion en opposant “justice sociale” et “stabilité”.
Cette division est leur dernière ligne de défense. Car si l’on regarde les faits, la conclusion est simple. Le système bancaire a promis ce qu’il ne pouvait pas tenir. Il a profité du modèle. Il a ensuite bloqué l’accès aux dépôts. Et maintenant, il veut une loi qui transforme son échec en norme.
Ce que la loi devrait faire, et ce que les banques veulent empêcher
Une loi digne de ce nom devrait imposer trois choses.
Elle devrait imposer une hiérarchie des pertes claire. Les actionnaires d’abord. Le capital d’abord. Ensuite seulement, des mécanismes sur les dépôts, avec protection stricte des petites épargnes.
Elle devrait imposer une vérité comptable. Audits, transparence, classement des banques, tri entre viables et non viables. Sans cette vérité, tout mécanisme est un théâtre.
Elle devrait imposer une exécution automatique. Des délais fermes. Des sanctions claires. Une impossibilité de contourner par des exceptions.
Les banques veulent empêcher ces trois choses. Elles veulent garder la hiérarchie floue. Elles veulent éviter l’audit qui tranche. Elles veulent que l’exécution dépende d’instances et de compromis.
En un mot, elles veulent que la loi ressemble à une réforme, mais fonctionne comme une continuation.
Le risque final: une loi qui légalise la confiscation et détruit ce qui reste de confiance
Le pays peut survivre à une restructuration dure. Il peut survivre à une purge du secteur bancaire. Il peut survivre à la disparition de banques mortes. Ce sera douloureux, mais cela peut reconstruire un cadre.
En revanche, il ne survivra pas à une légalisation propre de la confiscation. Car une confiscation légale, une fois acceptée, détruit la dernière ressource invisible du pays: la confiance minimale dans le contrat.
Quand un citoyen comprend que son dépôt n’est pas un droit, mais une variable, il n’épargne plus dans le système. Il se protège seul. Il fuit la banque. Il fuit la monnaie. Et quand un pays ne peut plus capter l’épargne, il ne finance plus son économie. Il s’appauvrit durablement.
Les banques jouent pourtant ce jeu, parce qu’elles préfèrent un pays appauvri à un secteur bancaire réformé qui leur ferait perdre du pouvoir. C’est cela, le cœur de la critique. Elles ne défendent pas la stabilité nationale. Elles défendent leur survie comme cartel.
La question n’est donc pas de savoir si la loi est “une entrée vers le FMI”. La question est de savoir si la loi est une sortie vers la justice. Si elle ne l’est pas, elle ne fera pas entrer le pays dans une solution. Elle fera entrer le pays dans une normalisation de l’échec, avec les déposants comme victimes permanentes.



