mercredi, janvier 14, 2026

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Banque du Liban : injection de 2,6 milliards $ — pari sur des réserves déjà entamées

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Le gouverneur Wassim Souaïd a précisé hier la mécanique retenue pour augmenter le plafond des retraits en devises : 800 dollars par mois via la circulaire 158, 400 dollars via la circulaire 166. Les deux textes révisés doivent libérer 2,6 milliards de dollars sur douze mois. L’argent provient des réserves obligatoires prélevées sur les banques commerciales. Le régulateur estime que 320 000 déposants profiteront de l’élargissement, soit un quart de la population adulte qui continue d’avoir un solde en comptes dits « bloqués ».

Cette mesure intervient surtout pour soulager les banques libanaises confrontées à une possible crise de liquidité d’ici février 2026 pour les premiers établissements. Les experts indiquent qu’il s’agit de gagner du temps tout en éviter toute restructuration pour le moment

L’opération intervient alors que la négociation technique avec le Fonds monétaire international doit reprendre d’ici la fin du mois. Les services du FMI demandent depuis deux ans un mécanisme clair de partage des pertes entre l’État, la Banque centrale et le secteur financier. En écartant le plan de restructuration conçu par le cabinet Lazard, le gouverneur parie sur un audit externe qu’il confiera à une société internationale « de premier rang ». Aucune feuille de route n’a encore été publiée pour la loi bancaire censée suivre cet audit.

Les chiffres de réserve alimentent le scepticisme. Le bilan officiel affiche un matelas d’un peu plus de onze milliards de dollars. Or sept milliards appartiennent juridiquement au Trésor : ce sont des dépôts publics et des comptes d’entités d’État. Il reste, en théorie, quatre milliards disponibles pour couvrir toutes les obligations monétaires. De plus, le solde net des réserves, calculé après déduction des passifs à court terme, est négatif depuis 2015. Le recours aux réserves obligatoires revient donc à avancer de l’argent qu’un bilan consolidé ne possède plus.

L’Association des banques considère toutefois la mesure comme une soupape sociale. Ses responsables soulignent que plusieurs familles vivent depuis trois ans sur l’équivalent de 400 dollars mensuels, montant largement absorbé par l’inflation des biens importés. Les établissements insistent sur le fait que le financement incombe à la Banque centrale et non à leurs propres fonds, même si la réduction des réserves accroît le risque systémique.

Le gouverneur justifie la ponction par la nécessité d’éviter un retour aux files d’attente devant les guichets. Il affirme que l’injection sera contenue grâce à un contrôle hebdomadaire des sorties nettes et à des ventes de devises aux bureaux de change pour stabiliser la parité informelle. Les cambistes ont déjà observé un renchérissement du billet vert depuis l’annonce : l’écart entre le taux bancaire et le taux parallèle s’est élargi de six pour cent en quarante-huit heures, phénomène que les opérateurs attribuent à la perspective d’une demande accrue.

La communauté financière relève un second point de fragilité : les retraits en numéraire se font sur des dépôts antérieurs à octobre 2019, mais rien n’interdit au déposant d’injecter aussitôt ces dollars sur le marché pour acheter davantage de livres libanaises, alimentant la spirale inflationniste. Le ministère de l’Économie explique que la variation mensuelle des prix ne peut être contenue sans une remontée rapide de l’offre locale. Or l’industrie manufacturière tourne encore à moins de quarante pour cent de ses capacités faute de crédit de trésorerie.

L’enveloppe de 2,6 milliards représente environ 23 pour cent de l’encours restant des réserves obligatoires. Son utilisation fragilise le dernier tampon qui protège théoriquement les déposants contre une crise de liquidité bancaire. Les experts proches du dossier redoutent qu’une nouvelle contraction des réserves rende la Banque centrale dépendante d’un swap sur ses stocks d’or. Le stock, valorisé autour de dix-huit milliards de dollars, reste intouchable sans une loi spéciale et constitue un tabou politique depuis l’accord de Taëf.

À la Chambre des représentants, plusieurs élus de la commission des Finances s’inquiètent de l’absence de cadre légal pour la répartition des pertes. Le texte présenté au début de l’année prévoit un haircut progressif selon la taille du dépôt, mais il n’a toujours pas été inscrit à l’agenda. Sans loi, l’audit international commandé par la Banque centrale risque de rester lettre morte, comme celui déjà mené en 2021 sans suite opérationnelle.

L’injection apparaît aussi comme un calcul politique. Le relèvement du plafond intervient à quinze mois des législatives ; il apaise une partie des déposants qui font pression sur leurs députés. Pourtant, le Trésor lui-même voit ses marges se réduire : sur les onze milliards affichés, il ne récupérera pas les sept milliards qui lui appartiennent si le régulateur les utilise pour couvrir des retraits privés. Le ministère des Finances devra alors recourir à de nouvelles avances, creusant le déficit consolidé.

Le marché obligataire domestique réagit déjà à ces signaux. Les bons du Trésor à six mois ont vu leur rendement monter de cent cinquante points de base depuis l’annonce, reflet d’une méfiance accrue. À l’international, les titres libanais restent hors des écrans radars des gestionnaires ; sans accord avec le FMI, les investisseurs institutionnels exigent des rendements supérieurs à trente pour cent pour envisager une exposition.

Le secteur réel scrute enfin la question de la liquidité productive. Les entreprises exportatrices, qui opèrent surtout en livre libanaise, paient leurs intrants en dollar. Toutes redoutent qu’une nouvelle vague de retraits pousse la Banque centrale à acheter des devises sur le marché, renchérissant le coût de leurs importations. Les représentants du commerce de détail, eux, espèrent un sursaut de consommation à court terme ; ils mettent toutefois en garde contre un scénario dans lequel l’augmentation des ventes serait noyée par la dépréciation rapide de la monnaie locale.

Sans calendrier législatif précis, la restructuration bancaire demeure un chantier théorique. La Banque centrale assure qu’elle publiera, avant septembre, la liste restreinte des cabinets éligibles pour l’audit. Le FMI attend un texte de répartition des pertes avant d’ouvrir la discussion sur un nouveau programme. Les bailleurs bilatéraux réclament des garanties sur l’indépendance de l’audit et sur la stabilité du taux de change pendant la durée de l’accord.

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Newsdesk Libnanews
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