La Banque mondiale constate que l’économie libanaise a enregistré une croissance positive en 2025. Elle parle d’un pas « modeste » vers une trajectoire possible de reprise de long terme. Ce rebond est présenté comme largement tiré par le tourisme, par des signes précoces de stabilisation macroéconomique et par un effet de base après des années de chute. La même lecture insiste sur la fragilité du cadre, car le conflit régional, des incidents sécuritaires intermittents et une polarisation politique persistante continuent de peser sur l’investissement et l’activité.
Ce diagnostic a le mérite d’être clair. Le pays peut afficher un mieux conjoncturel tout en restant structurellement exposé. La preuve se lit dans les chiffres externes et financiers cités. Le déficit du compte courant est estimé à 15,8 % du produit intérieur brut en 2025. Il se réduit grâce à des exportations de services plus fortes et à des transferts, tandis que le déficit commercial sur les biens se creuse. La Banque mondiale ajoute que le déficit externe continue d’être financé par une économie du cash « considérable ». L’amélioration est donc réelle, mais elle repose sur des flux qui ne remplacent pas une base productive et un système financier normal.
15,8 % du produit intérieur brut: un déséquilibre extérieur difficilement soutenable
Un déficit courant de 15,8 % du produit intérieur brut n’est pas un simple indicateur. C’est une contrainte de souveraineté économique. Il signifie qu’un pays dépend d’entrées de devises externes pour financer son niveau de consommation et d’importations. Il signifie aussi qu’un choc sur le tourisme ou sur les transferts peut se traduire, très vite, par une tension sur la monnaie et sur l’activité.
La Banque mondiale indique d’ailleurs que des transferts durables sont « critiques » pour couvrir les besoins de financement externe. Cette phrase résume la situation. Le Liban tient parce que sa diaspora tient. Il tient aussi parce que le cash permet de continuer à fonctionner malgré la paralysie bancaire. Mais ce modèle crée une vulnérabilité permanente. Le cash amortit la crise, puis il l’installe. Il facilite l’activité quotidienne, puis il réduit la traçabilité, donc la capacité de l’État à lever l’impôt et à planifier.
Un taux de change stable depuis août 2023, mais une stabilité « gérée » et coûteuse
La Banque mondiale souligne que la stabilité du taux de change persiste depuis août 2023. Elle l’explique par une meilleure collecte des recettes et une stérilisation budgétaire. Elle met aussi en avant l’absence de financement monétaire, qui a réduit la liquidité en monnaie locale. Dans ce cadre, la Banque du Liban parvient à gérer la monnaie en circulation, à maintenir la stabilité du change et à accumuler des réserves en devises.
Les chiffres de marché confirment cette stabilité, mais ils en disent aussi le prix. Au 30 janvier 2026, le taux officiel est affiché à 89 500 livres pour un dollar, stable sur les dates de comparaison fournies. Le marché parallèle est décrit autour de 89 600 à 89 700, avec des variations marginales. On est très loin des spirales de dépréciation des années précédentes. C’est un acquis. Mais c’est un acquis qui dépend d’un dosage fin entre collecte fiscale, rareté de la liquidité en livres et réinjections ciblées en dollars.
La Banque mondiale précise que les réserves en devises ont augmenté de 586,5 millions de dollars entre juillet 2024 et juillet 2025. Elle ajoute que ces réserves servent, en partie, à réinjecter de la liquidité en dollars via des paiements aux déposants, au titre des circulaires 158 et 166. Elle note que cette réinjection contrecarre l’effet de stérilisation lié à la collecte accrue en monnaie locale. En clair, la stabilité est un équilibre de flux, pas un retour à la normalité bancaire.
Réserves proches de 55 milliards: un coussin qui grossit, mais dont une part est « prix de l’or »
Un autre chiffre donne de l’épaisseur à la discussion. Le total des réserves liquides en devises et des réserves d’or atteint 54,634 milliards de dollars à la mi-janvier 2026, contre 52,269 milliards fin décembre 2025. L’augmentation est de 2,365 milliards en quelques semaines. Elle s’inscrit après une hausse indiquée de 18,032 milliards sur l’année 2025.
Mais la composition compte autant que le niveau. La hausse récente est principalement attribuée à l’or. Les réserves d’or progressent de 2,218 milliards, passant de 40,374 milliards fin décembre 2025 à 42,592 milliards à la mi-janvier 2026. Cette dynamique est décrite comme portée par un rallye mondial de l’or, donc par l’effet prix, plus que par une accumulation liée à l’excédent externe. C’est une bonne nouvelle pour le coussin, mais ce n’est pas une réforme. C’est un amortisseur, pas une stratégie.
La liquidité se contracte: la stabilisation se fait aussi par « rationnement »
Le volet monétaire illustre la mécanique. Sur le marché monétaire, le taux overnight non cash recule de 55 % en fin de semaine précédente à 10 % le vendredi, ce qui est présenté comme un signe d’augmentation relative de la liquidité en livres. La baisse est spectaculaire, mais elle n’indique pas une abondance structurelle. Elle indique surtout un ajustement de court terme sur un marché fragmenté.
Les agrégats publiés pour la semaine se terminant le 15 janvier 2026 montrent une contraction marquée des dépôts. Les dépôts bancaires des résidents reculent de 18 247 milliards de livres. La baisse provient principalement des dépôts en devises des résidents, en recul de 18 637 milliards de livres, soit l’équivalent de 208,2 millions de dollars au taux officiel de 89 500. Les dépôts en livres des résidents augmentent légèrement de 390 milliards, avec une hausse des dépôts d’épargne en livres de 1 916 milliards et une baisse des dépôts à vue en livres de 1 527 milliards.
Dans le même temps, la masse monétaire au sens large (M4) se contracte de 19 534 milliards de livres sur la semaine, sous l’effet d’une baisse de la monnaie fiduciaire en circulation de 1 291 milliards, tandis que le portefeuille de bons du Trésor du secteur non bancaire progresse timidement de 5 milliards. L’ensemble décrit une stabilisation par compression. C’est efficace pour contenir le change. C’est moins favorable à une économie qui voudrait repartir sur l’investissement, car la normalisation suppose du crédit, pas seulement du cash et des ajustements de liquidité.
Réformes: le texte existe, l’exécution manque encore
La Banque mondiale reconnaît des avancées sur le plan institutionnel. Elle cite notamment l’amendement de la loi sur le secret bancaire, l’adoption d’une loi de restructuration du secteur bancaire, des réformes judiciaires et des nominations dans la fonction publique. Pourtant, elle insiste sur l’inégalité du rythme. Elle appelle à des progrès rapides sur plusieurs fronts, dont la restructuration et la réhabilitation du secteur bancaire, le rétablissement de la soutenabilité de la dette et l’élargissement de l’espace budgétaire via une mobilisation plus progressive des recettes.
Le point le plus sensible reste la réforme bancaire. La loi de restructuration est décrite comme « un pas en avant », mais pas totalement alignée sur les standards internationaux. Surtout, elle attend l’adoption d’un texte complémentaire, la « loi sur le déficit financier », pour devenir effective. Cela résume l’impasse libanaise depuis 2019. On empile des cadres, mais on retarde le moment où l’on traite le cœur du problème, la distribution des pertes et le retour d’une intermédiation bancaire normale.
Budget et dette: amélioration annoncée, mais sans ancre à moyen terme
Sur les finances publiques, la Banque mondiale relève une amélioration. Elle indique qu’un équilibre budgétaire global et un excédent de trésorerie sont attendus en 2025, grâce à une meilleure conformité fiscale. Dans le même souffle, elle souligne un manque de méthode. La politique budgétaire « manque d’ancre » en l’absence de cadre budgétaire à moyen terme. Elle note aussi qu’il reste une marge importante pour améliorer la mobilisation des recettes et la progressivité de la fiscalité.
Sur la dette, la Banque mondiale projette une baisse du ratio dette sur produit intérieur brut en 2025, principalement grâce à un produit intérieur brut nominal plus élevé. Mais elle ajoute que la dette publique reste élevée et que la restructuration avance lentement, ce qui maintient le Liban hors des marchés internationaux de capitaux. Le point est crucial. Sans accès normal aux marchés, l’État et l’économie restent dépendants d’une combinaison d’aides, de mesures administrées et de flux privés. Cela peut stabiliser. Cela ne finance pas une reconstruction à l’échelle du pays.
Les marchés prixent un scénario d’accord, mais sans certitude
Les prix des euro-obligations donnent une lecture très politique. Les cours touchent 29 cents, décrits comme leur plus haut niveau depuis le défaut du 9 mars 2020. La clôture de la semaine se situe à 28,75–29,00 cents, contre 28,50–28,65 cents la semaine précédente. Dans le détail, les maturités 2020–2030 clôturent à 28,75 cents contre 28,50, et les maturités 2031–2037 atteignent 29,00 cents contre 28,65. Le mouvement est mis en regard de l’adoption de la loi de budget 2026 dans le délai constitutionnel, et surtout de l’attention portée à une mission du Fonds monétaire international attendue du 9 au 13 février, présentée comme une étape sérieuse vers un accord au niveau des services. Les euro-obligations affichent aussi un gain cumulé de 26 % depuis la fin de l’année, lorsqu’elles se traitaient autour de 23,10 cents fin décembre 2025.
Ce mouvement n’est pas une preuve de solvabilité retrouvée. C’est une anticipation de scénario. Les marchés achètent l’idée d’une trajectoire, donc l’idée que les réformes pourraient enfin se matérialiser et qu’un accord pourrait encadrer le redressement. Le risque est que l’anticipation devienne déception, si les textes manquent, si l’exécution traîne ou si le calendrier politique s’impose.
4 % de croissance attendue en 2026, sous condition, avec un risque politique daté
La Banque mondiale projette une croissance réelle de 4 % en 2026. Elle la conditionne à une poursuite des réformes, à des entrées modestes liées à la reconstruction et au maintien de la stabilité politique. Elle indique que les transferts et le tourisme restent les moteurs principaux. Elle ajoute que les risques sont orientés à la baisse. Elle cite explicitement le risque d’un ralentissement de l’agenda des réformes à l’approche des élections législatives prévues en mai 2026. Elle mentionne aussi le risque de stagnation après la phase de rebond initial et celui d’une fatigue de la communauté internationale si l’implémentation reste lente. Enfin, elle rappelle que toute dégradation sécuritaire pèserait sur l’activité.
Cette projection de 4 % est crédible dans un scénario de normalisation graduelle. Elle reste fragile dans un pays où le modèle de stabilisation repose encore sur une économie du cash, sur une compression de la liquidité en livres, sur des transferts et sur un tourisme exposé aux chocs régionaux. C’est la différence entre un rebond et une reprise. Le rebond se constate. La reprise se construit.



