vendredi, janvier 23, 2026

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Banques libanaises : le chantier incertain d’une restructuration à hauts risques

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Le Liban s’apprête à entamer un processus de restructuration bancaire d’une ampleur sans précédent. Après plusieurs tentatives avortées depuis 2020, le gouvernement et la Banque centrale convergent autour d’un nouveau plan destiné à trancher le nœud du système financier : l’allocation des pertes, l’assainissement des bilans bancaires et la restitution progressive des dépôts. Si les principes affichés paraissent équilibrés, les modalités concrètes suscitent de fortes inquiétudes dans un pays où la confiance dans le système bancaire est au plus bas. L’absence de cadre légal, l’opacité des pertes réelles et les jeux de pouvoir entre l’exécutif, la Banque centrale et les banques freinent l’élaboration d’une solution durable et équitable.

Des pertes colossales et une équation politique bloquée

La crise financière qui frappe le Liban depuis 2019 a abouti à un effondrement du secteur bancaire. Selon les données les plus récentes, les banques commerciales détiennent environ 83 milliards de dollars de dépôts dans leurs bilans, dont la majorité est placée auprès de la Banque du Liban (BDL). Les placements des banques à la BDL totalisent 80 milliards de dollars, dont une part importante n’est plus récupérable dans leur totalité en raison des pertes accumulées par l’État et la Banque centrale.

Ces pertes doivent désormais être réparties entre trois acteurs principaux : l’État, les banques et les déposants. Or, aucun accord politique n’est intervenu sur la clé de répartition. Le projet actuellement discuté prévoit que 84 % des déposants, soit ceux disposant de moins de 100 000 dollars par compte, seront entièrement remboursés. Cette catégorie regroupe environ 20 milliards de dollars.

Pour les dépôts supérieurs à ce seuil, aucun engagement précis n’est pris. Le gouvernement évoque une restitution étalée sur jusqu’à dix ans, selon les ressources disponibles, les rentrées budgétaires et les résultats attendus d’une entité de défaisance qui sera créée pour gérer les actifs illiquides. Cette perspective ne garantit ni le montant ni le calendrier, alimentant les critiques de déposants qui redoutent un effacement de facto de leurs avoirs.

Un mécanisme flou de défaisance publique

L’un des piliers du plan est la mise en place d’une entité publique de défaisance chargée de récupérer les créances douteuses, les biens immobiliers et les titres peu liquides détenus par les banques. Ce mécanisme vise à dégager les bilans des banques des actifs les plus risqués afin de restaurer leur solvabilité. L’institution sera alimentée par les apports de l’État, des obligations garanties et des produits de vente d’actifs.

Cependant, aucune évaluation indépendante n’a encore été rendue publique quant à la valeur réelle de ces actifs. Les observateurs redoutent que la structure ne devienne un « cimetière financier » dans lequel s’accumulent des titres sans espoir de rentabilité. Pire encore, l’absence de gouvernance claire pourrait ouvrir la voie à des détournements de fonds ou à des usages clientélistes dans l’attribution des actifs transférés.

Classement différencié des banques : vers une restructuration sélective

Le projet confère à la Banque centrale, en coordination avec la Commission de contrôle des banques, la responsabilité de classifier les établissements bancaires selon leur viabilité. Les critères d’évaluation incluent le ratio de fonds propres, la qualité des actifs, l’exposition en devises et la capacité à générer des revenus sur les trois prochaines années.

Les banques jugées viables seront autorisées à poursuivre leur activité après recapitalisation. Celles jugées non viables seront dissoutes ou fusionnées. En pratique, les grandes banques systémiques devraient bénéficier d’un traitement privilégié. Leur importance dans le système de paiements et leurs liens étroits avec les structures politiques rendent leur disparition peu probable.

En revanche, les banques de taille moyenne ou marginale sont les principales exposées aux mesures de redressement forcé. Plusieurs dirigeants bancaires dénoncent un processus biaisé qui renforcerait la concentration du secteur et favoriserait les acteurs proches du pouvoir.

Un traitement inégal des déposants

La question du traitement des déposants est la plus sensible du processus. Si le seuil de 100 000 dollars est confirmé comme base de garantie, il ne s’agit pas d’un seuil légal mais d’un engagement politique. Aucune loi n’a encore été votée pour en fixer la valeur. De plus, il n’est pas précisé si le seuil s’applique par client, par banque ou par compte, ce qui ouvre la porte à des interprétations contradictoires.

Pour les dépôts supérieurs, le gouvernement évoque un remboursement « progressif », sans mécanisme de capitalisation ni calendrier. Ce flou renforce la thèse d’un effacement partiel, voire d’un « bail-in » implicite, dans lequel les gros déposants absorbent une partie des pertes. Cette option, bien qu’efficace pour assainir les bilans, est politiquement explosive. Elle revient à faire porter sur les épargnants individuels une partie de la faillite publique.

Oppositions politiques et tensions institutionnelles

Le projet de loi de restructuration rencontre une forte résistance au Parlement. Plusieurs députés proches du secteur bancaire réclament une évaluation plus technique et transparente des pertes. D’autres estiment que les actionnaires doivent être les premiers à supporter les pertes, avant les déposants. Le manque d’audit judiciaire du secteur alimente la défiance. Aucun responsable n’a été poursuivi pour mauvaise gestion ou dissimulation de pertes depuis le début de la crise.

Au sein du gouvernement, des divergences apparaissent sur le rythme à adopter. Certains ministres plaident pour une réforme progressive étalée sur plusieurs années, d’autres souhaitent des décisions rapides sous pression des institutions internationales.

La Banque centrale, acteur clé du processus, entretient le flou sur sa participation réelle. Tout en soutenant officiellement le plan, elle reste réticente à une publication détaillée de ses engagements envers les banques. Le gouverneur a indiqué que des discussions avancées avec des partenaires étrangers portaient sur un mécanisme de soutien étalé sur cinq ans, sans fournir davantage de précisions.

Risques économiques majeurs et absence de filet social

La mise en œuvre du plan pourrait générer des tensions économiques sévères. En l’absence de flux de crédit, les PME continueront à souffrir d’un étranglement financier. La consommation restera atone, et la monnaie nationale pourrait de nouveau être sous pression.

Plus grave encore, aucune mesure de soutien direct aux déposants vulnérables n’est prévue. Les familles dont l’épargne a été gelée n’ont accès ni à une compensation immédiate ni à un échéancier. Les risques de troubles sociaux, déjà perceptibles dans plusieurs manifestations à Beyrouth, Tripoli ou Saïda, sont accrus.

Quel avenir pour le système bancaire ?

À ce jour, le Liban reste sans mécanisme légal global de résolution bancaire. Le plan discuté n’a pas encore été voté, et aucun calendrier précis n’a été rendu public. Le risque d’une restructuration désordonnée, où les décisions seraient prises au cas par cas sous la pression, reste élevé.

La crédibilité du système financier dépend désormais de la capacité du gouvernement à trancher clairement la question de la hiérarchie des pertes, à garantir un minimum de justice pour les déposants, et à éviter la capture du processus par les intérêts bancaires et politiques.

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Newsdesk Libnanews
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