Au cœur d’une crise institutionnelle persistante, le Liban voit son Parlement sombrer un peu plus dans l’inertie. La séance consacrée au débat sur le budget amendé, initialement prévue cette semaine, a été annulée, une fois encore, faute de quorum. Cette nouvelle défaillance parlementaire cristallise les tensions politiques et révèle un blocage structurel dans la gouvernance du pays. Dans un contexte où le Liban attend désespérément le soutien du Fonds monétaire international (FMI), l’incapacité du pouvoir législatif à avancer sur les réformes indispensables assombrit davantage l’horizon économique.
Une séance parlementaire fantôme : le quorum introuvable
Le président de la Chambre, Nabih Berri, a laconiquement annoncé le report sine die de la séance budgétaire. Ce report, loin d’être anodin, reflète un malaise profond. Le Parlement n’a pas réussi à réunir un nombre suffisant de députés pour ouvrir la session. Derrière cette absence apparente se cache en réalité un boycott concerté. Plusieurs blocs parlementaires avaient fait connaître leur intention de ne pas participer, dénonçant un manque de clarté dans la conduite des affaires publiques.
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Ces groupes politiques ont mis en avant deux griefs majeurs : l’absence de transparence dans la gestion des finances publiques, et le refus persistant du gouvernement de publier les états financiers consolidés. Ce point est jugé critique par les parlementaires qui accusent l’exécutif de maquiller la réalité des comptes et de repousser les exigences de reddition imposées par les bailleurs internationaux.
Un boycott symptomatique d’une défiance généralisée
Le boycott de cette session n’est pas le fruit du hasard. Il traduit une perte de confiance systémique dans le fonctionnement des institutions. Des voix au sein de plusieurs groupes parlementaires affirment que le projet de budget amendé, tel que présenté, ne tient pas compte des réalités économiques du pays. Pire encore, certains élus estiment qu’il repose sur des hypothèses erronées, voire irréalistes, concernant la croissance, les recettes fiscales et le déficit.
Cette défiance s’exprime aussi dans les critiques visant le rôle marginal accordé au Parlement dans la définition de la politique budgétaire. Plusieurs députés affirment que les grandes lignes du budget sont arrêtées au sein d’un cercle restreint de responsables gouvernementaux, sans véritable concertation ni débat parlementaire en amont. En conséquence, ils refusent de cautionner une procédure qu’ils jugent viciée dans son principe.
Un processus budgétaire à l’arrêt
Cette situation n’est pas nouvelle, mais elle prend une ampleur inédite. Depuis plusieurs mois, le Parlement peine à tenir ses sessions régulières. Les ordres du jour sont souvent boudés par une majorité fluctuante d’élus, et les textes essentiels – comme le budget ou les lois fiscales – s’empilent dans les tiroirs de commissions inopérantes.
Le renvoi indéfini de la dernière séance illustre cet enlisement. Selon les règles en vigueur, un quorum des deux tiers est nécessaire pour l’ouverture de certaines sessions budgétaires. Or, malgré l’urgence économique, cette exigence n’a pas été atteinte, signe d’un relâchement grave dans l’exercice des responsabilités collectives. Le pays fonctionne sans budget adopté, ce qui oblige l’État à recourir à la règle du douzième provisoire, en contradiction avec les exigences des partenaires internationaux.
L’attente du FMI : une patience qui s’effrite
Cette paralysie parlementaire intervient à un moment critique pour le Liban. Le pays est toujours en négociation avec le Fonds monétaire international pour le déblocage de tranches de financement prévues dans le cadre d’un programme de soutien. Ce programme, conditionné à la mise en œuvre de réformes structurelles, reste au point mort.
Parmi les réformes exigées par le FMI figurent l’adoption d’un budget crédible, la refonte du secteur bancaire, l’audit des institutions publiques, et l’adoption de nouvelles lois fiscales. Or, à ce jour, aucun de ces engagements n’a été formellement rempli. La mission du FMI, qui devait revenir à Beyrouth en début d’année, a repoussé sa visite en l’absence de progrès concrets.
Une source au sein du ministère des Finances a confirmé que « sans lois fiscales nouvelles, il sera impossible de respecter les engagements de réduction du déficit ». Cette déclaration, relayée dans la presse, révèle l’ampleur du blocage. Le Liban ne peut, dans ces conditions, honorer les objectifs budgétaires qu’il a lui-même définis.
Une gouvernance institutionnelle fragmentée
Le dysfonctionnement du Parlement ne peut être compris isolément. Il s’inscrit dans un cadre plus large de désarticulation institutionnelle. Depuis la fin du dernier mandat présidentiel, l’exécutif fonctionne de manière intérimaire, le gouvernement n’ayant pas obtenu la confiance pleine d’un Parlement lui-même divisé. Les institutions se maintiennent dans une forme de léthargie où chacun cherche à éviter les responsabilités sans proposer d’alternative viable.
Dans ce contexte, l’initiative parlementaire devient un terrain de blocage. Les commissions mixtes se réunissent rarement, les projets de loi stagnent, et les séances plénières se transforment en occasions manquées. Le président de la Chambre est accusé par certains députés d’instrumentaliser l’agenda parlementaire pour servir des intérêts partisans, tandis que d’autres reprochent à l’opposition de se désengager au lieu de proposer des amendements.
Des réformes fantômes et des promesses non tenues
Le blocage actuel illustre l’échec des tentatives de réforme annoncées depuis plusieurs années. À chaque étape, les propositions sont soit vidées de leur contenu, soit renvoyées aux calendes grecques. Des lois clés – comme la réforme de la fiscalité foncière, l’unification du taux de change, ou la restructuration bancaire – sont restées à l’état de projets.
Cette inertie s’accompagne d’un discours politique répétitif sur la nécessité de changer. Mais dans les faits, peu de choses bougent. Les mêmes constats sont dressés, les mêmes appels sont lancés, sans traduction concrète dans les textes. Le Parlement, censé être l’organe central de la production législative, apparaît de plus en plus comme un lieu de blocage plutôt que de solutions.
Le risque d’une perte totale de crédibilité
À terme, cette situation pourrait entraîner une rupture de confiance totale entre le Liban et ses partenaires internationaux. Le FMI, mais aussi les institutions européennes, les pays du Golfe, et les bailleurs multilatéraux, conditionnent leur aide à des signaux clairs de réforme. Or, l’image que renvoie le Parlement est celle d’un immobilisme chronique.
Cette perte de crédibilité pourrait avoir des conséquences concrètes : gel des aides, abandon des projets d’infrastructure, fermeture de lignes de crédit, et même isolement diplomatique. Le Liban ne peut se permettre de fonctionner durablement sans budget adopté, sans réforme bancaire, sans cadre fiscal actualisé.



