dimanche, février 22, 2026

Les derniers articles

Articles liés

CANAAN N’A JAMAIS ÉTÉ CONQUIS PAR LE PEUPLE HÉBREUX : SIDON, L’ADN ET L’EFFONDREMENT D’UN RÉCIT DE REMPLACEMENT

- Advertisement -

Par Bernard Raymond Jabre 


Il existe des récits si profondément ancrés dans les consciences qu’on ne les interroge plus. Ils deviennent des évidences, des arrière-plans silencieux sur lesquels se projettent des identités, des droits, des légitimités. Le récit biblique de la conquête de Canaan appartient à cette catégorie. Pendant des siècles, il a été lu comme une histoire de rupture nette : un peuple venant d’ailleurs, libéré d’Égypte, entrant en Terre promise, chassant ou exterminant les Cananéens, fondant ainsi une nouvelle identité sur une terre rendue “vide” par le récit lui-même. Or, depuis plusieurs décennies, une autre histoire émerge lentement, non pas portée par une idéologie concurrente, mais par la patience du sol, des strates archéologiques, et désormais par la génétique. Cette histoire ne crie pas. Elle insiste.
À Saïda, l’antique Sidon, l’une des cités majeures du Levant, les fouilles archéologiques menées sur plusieurs décennies ont mis au jour une réalité qui dérange les narrations simples. Sous la direction de Claude Doumet-Serhal, les campagnes ont révélé une continuité d’occupation exceptionnelle, traversant les grandes ruptures supposées de l’histoire du Proche-Orient ancien. Là où l’on attendait une cassure brutale entre l’âge du Bronze et l’âge du Fer, là où l’on imaginait le passage violent des “Peuples de la mer” ou l’effondrement généralisé des cités cananéennes, Sidon raconte autre chose. Les niveaux s’enchaînent, les architectures évoluent sans être anéanties, les pratiques cultuelles se transforment sans disparaître. Ce qui apparaît, notamment à travers des structures cultuelles et des espaces rituels, c’est une continuité cananéenne profonde, que les grecs appelleront plus tard “phénicienne”, non pas comme une rupture, mais comme une maturation.
Cette continuité n’est pas qu’architecturale ou stylistique. Elle est culturelle, religieuse, symbolique. Les divinités, les gestes rituels, le rapport à la terre et à la mer s’inscrivent dans une longue durée qui rend très difficile l’idée d’un effacement de population. Sidon ne montre pas les cicatrices d’un peuple remplacé par un autre. Elle montre plutôt les traces d’un peuple qui demeure, absorbe, s’adapte, traverse les crises sans perdre sa substance. Même la question des Peuples de la mer, longtemps présentés comme une vague destructrice uniforme, se nuance ici fortement. Les données archéologiques suggèrent des impacts différenciés selon les régions, des recompositions plus que des anéantissements, et surtout l’absence d’un scénario unique valable pour tout le Levant. Sidon, comme d’autres cités de Canaan, semble avoir échappé à l’image d’une table rase.
Mais ce que l’archéologie laissait pressentir, la génétique est venue le confirmer avec une force inattendue. En 2017, une étude internationale portant sur des génomes extraits de sépultures de l’âge du Bronze à Sidon a bouleversé les représentations établies. En comparant l’ADN de ces individus anciens avec celui de populations libanaises actuelles, les chercheurs ont mis en évidence une continuité génétique majeure. Une part très significative de l’ascendance des Libanais contemporains provient directement de ces populations cananéennes de l’âge du Bronze. Autrement dit, les Cananéens ne se sont pas volatilisés, ils n’ont pas été chassés vers une périphérie hypothétique, ils ont traversé les siècles, se mélangeant à d’autres apports, mais conservant un socle biologique profondément enraciné dans cette terre.
Cette découverte est décisive, non pas parce qu’elle “prouve” une thèse politique, mais parce qu’elle rend intenable un récit de remplacement total. Une conquête peut imposer un pouvoir, une langue, une religion dominante. Elle ne remplace pas intégralement une population sur des siècles sans laisser de traces génétiques massives. Or, précisément, ces traces montrent la persistance du substrat cananéen. Cela vaut pour le Liban actuel, mais plus largement, cela s’inscrit dans un paysage levantin où les populations anciennes apparaissent comme étonnamment continues, malgré les dominations successives.
C’est ici que le récit biblique doit être relu avec un autre regard. Non pas pour être disqualifié par mépris, mais pour être replacé à sa juste place : celle d’un récit théologico-politique de fondation, et non d’un compte rendu historique au sens moderne. La Bible hébraïque n’est pas un rapport d’archéologue, ni un registre administratif. Elle est une construction de mémoire, écrite, réécrite, amplifiée, condensée. Elle transforme des processus longs en événements uniques, des transformations internes en conquêtes spectaculaires, des différenciations culturelles en oppositions radicales. Dire que le récit de la conquête de Canaan ne correspond pas à une invasion massive et exterminatrice, ce n’est pas dire qu’il “ment”, mais qu’il parle un autre langage : celui du mythe fondateur, de la légitimation symbolique de la terre, de la construction d’une identité distincte au sein même du monde cananéen.
De plus en plus de travaux archéologiques convergent vers cette lecture : l’émergence d’Israël ancien apparaît moins comme l’arrivée d’un peuple étranger que comme un processus interne au monde cananéen. Des groupes se différencient, adoptent des pratiques spécifiques, développent une théologie particulière, se racontent une origine singulière. La continuité matérielle entre villages cananéens et premiers villages israélites, la proximité des pratiques domestiques, l’absence de destructions massives correspondant à une conquête généralisée, tout cela va dans le même sens. Israël n’apparaît pas comme l’anti-Canaan, mais comme l’un de ses devenirs possibles.
Dans cette perspective, l’idée d’un peuple juif “venant d’Égypte” pour remplacer les Cananéens devient problématique si elle est comprise littéralement et globalement. Cela ne signifie pas que toute mémoire d’Égypte soit fictive, ni que des groupes n’aient jamais circulé entre la vallée du Nil et le Levant. Cela signifie que le grand récit d’un exode massif suivi d’une conquête totale relève davantage de la théologie de l’élection que de l’histoire démographique. La génétique, ici, ne détruit pas la Bible ; elle empêche simplement qu’on la lise comme un document de colonisation antique.
Ce déplacement est fondamental, car il a des conséquences contemporaines. Lorsqu’un récit ancien est pris comme un acte de propriété rétroactif, lorsqu’une théologie est transformée en cadastre, alors l’histoire devient une arme. Or, ce que Sidon et l’ADN cananéen nous apprennent, c’est l’inverse : la terre de Canaan n’a jamais été vide, jamais purifiée, jamais homogène. Elle est une continuité humaine, charnelle, têtue, qui survit aux empires, aux dieux successifs, aux langues dominantes. La Phénicie n’a pas remplacé Canaan ; elle l’a prolongé. Israël ancien n’a pas effacé Canaan ; il en est issu, en tension, en différenciation, mais non en annihilation.
Il faut alors oser une conclusion inconfortable : le scandale n’est pas que le récit biblique soit symbolique ; le scandale est d’avoir voulu le lire comme une justification historique d’effacement. La science contemporaine ne fabrique pas un contre-mythe. Elle rend visible ce que le sol savait déjà : les peuples ne disparaissent pas aussi facilement qu’on le raconte. Ils se transforment, ils se renommant, ils se racontent autrement, mais ils demeurent. Canaan n’a pas été conquis. Il a été recouvert de récits. Et aujourd’hui, lentement, patiemment, l’archéologie et la génétique soulèvent ces récits pour laisser apparaître ce qui n’a jamais cessé d’être là : une continuité humaine, profonde, irréductible, que ni les armes ni les textes n’ont réussi à effacer.

Ce qu’il faut enfin accepter, et qui résiste encore aux lectures passionnelles, c’est que l’archéologie et la génétique ne rendent pas de verdict moral. Elles ne désignent ni vainqueur ni coupable. Elles déplacent seulement la question de la légitimité : de la conquête vers la continuité, du droit proclamé vers l’enracinement réel. Elles rappellent que l’identité n’est jamais une essence figée, mais un récit qui se construit sur un fond humain plus ancien que lui. En ce sens, reconnaître la continuité cananéenne n’abolit aucune tradition spirituelle ; elle l’oblige simplement à renoncer à la violence du mythe pris au pied de la lettre. Peut-être est-ce là l’enjeu le plus profond : apprendre à habiter la terre sans avoir besoin d’effacer ceux qui l’ont portée avant nous, et comprendre qu’aucun texte sacré ne gagne à être transformé en arme contre la vie même dont il prétend témoigner.


RÉFÉRENCES SCIENTIFIQUES ET DOCUMENTAIRES INTÉGRÉES

1) Haber, M. et al. (2017)
“Continuity and Admixture in the Last Five Millennia of Levantine History from Ancient Canaanite and Present-Day Lebanese Genome Sequences”
American Journal of Human Genetics, Vol. 101, Issue 2, pp. 274–282.
DOI: 10.1016/j.ajhg.2017.06.013

Pages clés :
– p. 274–275 : Présentation de l’échantillon cananéen (Sidon, âge du Bronze)
– p. 277–278 : Analyses de continuité génétique
– p. 279 : Conclusion sur l’ascendance majoritaire cananéenne des Libanais actuels

Citation clé :
“Present-day Lebanese derive most of their ancestry from a Canaanite-related population.”

2) New York Times (27 juillet 2017)
“DNA from the Bible’s Canaanites Lives on in Modern Lebanese”
Article de vulgarisation basé directement sur Haber et al. 2017.

3) Doumet-Serhal, C.
Sidon Excavations – British Museum Publications
Rapports de fouilles successifs (1998–2019)
Pages variables selon volumes, notamment sections sur continuité Bronze/Fer.

4) Finkelstein, I. & Silberman, N. (2001)
The Bible Unearthed
Free Press, New York.
Chapitres 3–4 : critique du récit de la conquête.

5) Merneptah Stele
Musée du Caire
Datée env. 1208 av. J.-C.
Première mention extra-biblique du nom “Israël”.

CONCLUSION MÉTHODOLOGIQUE
Ces sources convergent vers un modèle de continuité démographique et de différenciation culturelle interne à Canaan.

- Advertisement -
Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre
Bernard Raymond Jabre, Etudes scolaires à Jamhour puis à l’Ecole Gerson à Paris, continua ses études d’économie et de gestion licence et maitrise à Paris -Dauphine où il se spécialise dans le Master « Marchés Financiers Internationaux et Gestion des Risques » de l’Université de Paris - Dauphine 1989. Par la suite , Il se spécialise dans la gestion des risques des dérivés des marchés actions notamment dans les obligations convertibles en actions et le marché des options chez Morgan Stanley Londres 1988 , et à la société de Bourse Fauchier- Magnan - Paris 1989 à 1991, puis il revint au Liban en 1992 pour aider à reconstruire l’affaire familiale la Brasserie Almaza qu’il dirigea 11 ans , puis il fonda en 2003 une société de gestion Aleph Asset Management dont il est actionnaire à 100% analyste et gérant de portefeuille , de trésorerie et de risques financiers internationaux jusqu’à nos jours.

1 COMMENTAIRE

  1. Il semble établi par deux égyptologues israéliens que c’est aux alentours de 1338 av. JC , après la mort d’Aménophis IV, que quelques milliers d’Égyptiens sont contraints à l’exil , pour éviter une guerre civile entre les tenants de la religion monothéiste d’Akhénaton et la religion précédente de Ra. Le pharaon intérimaire pendant la jeunesse de Toutankhamon, leur assigne la province égyptienne de Canaan, qu’ils rejoignent en à peine 30 jours, en passant par l’isthme de Suez. On ne sait rien de la cohabitation des exilés égyptiens et des autochtones.
    C’est alors que commence la construction du mythe juif et la tradition orale qui sera la base de l’écriture de la Bible 800 ans plus tard. C’est au long de ces 800 ans que les hiéroglyphes se transforment, de copie en copie, en caractères hébraïques.
    Il n’y a donc jamais eu de peuple juif. C’est une invention « politique » destinée à confondre religion et sang. Un mythe. (cf. S. SAND, professeur émérite, chercheur de l’université de Tel Aviv)
    Jusqu’à l’avènement du sionisme à la fin du 19° siècle les populations juives ne se définissaient que par leur appartenance à une religion commune. Jamais comme un peuple. L’invention d’une histoire nationale continue est l’œuvre du mouvement politique sioniste
    Il suffit de se pencher sur le passé, pas d’écouter la légende.
    La majorité des juifs est juive par conversion au cours du premier millénaire.
    En outre la religion juive est bien différente aujourd’hui de ce qu’elle était dans le passé.
    Les Falasha juifs d’Éthiopie, les Abayudaya juifs d’Ouganda, les Lembas juifs du Zimbabwé, les Igbo juifs du Nigeria seraient un seul et même peuple avec les Yiddish, les Sépharades, les Ashkénazes, les Khazars du Caucase ? Qui peut croire ça ?

Les commentaires sont fermés.

A lire aussi