Une réforme administrative restée en suspens
Depuis plus d’une décennie, les appels à un redécoupage électoral plus équilibré au Liban s’accumulent sans véritable traduction législative. Pourtant, les élections municipales de 2025 ont relancé les débats autour des découpages administratifs hérités de périodes historiques successives. Dans un pays marqué par les déséquilibres démographiques, les transferts de population et l’érosion des structures locales, la carte électorale devient autant un instrument de représentation qu’un levier de domination partisane.
À travers les scrutins municipaux en cours, plusieurs journaux mettent en lumière des tensions grandissantes dans des zones à forte densité urbaine. Al Akhbar rapporte que « dans de nombreuses localités, notamment à Tripoli, Saïda, Zgharta et certaines banlieues de Beyrouth, le découpage actuel ne reflète ni les réalités sociales ni les équilibres confessionnels » (Al Akhbar, 14 mai 2025).
Selon Ad Diyar, cette configuration favorise soit des bastions politiques figés, soit des candidatures uniques imposées faute d’alternatives démocratiques réelles. L’absence d’un recensement officiel depuis 1932 aggrave le problème : aucune base statistique fiable ne permet d’adapter la représentation locale à la réalité contemporaine (Ad Diyar, 14 mai 2025).
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Enjeux politiques du découpage : majorités artificielles et clientélisme
Le redécoupage électoral est au Liban un outil de gestion communautaire autant que de contrôle politique. Dans certains cas, des villages ou quartiers entiers sont rattachés à des municipalités voisines pour diluer l’influence d’une communauté ou renforcer celle d’un parti.
Annahar cite l’exemple de certaines localités du Metn où « le rattachement à des circonscriptions dominées par un parti donné empêche l’émergence de candidatures alternatives crédibles » (Annahar, 14 mai 2025). À Baalbek, le maintien de grands découpages confessionnellement homogènes renforce le monopole électoral du tandem Hezbollah-Amal.
Selon Al Liwa’, ces pratiques favorisent un climat de méfiance : « les candidats indépendants, ou issus de la société civile, se retrouvent pénalisés par des découpages qui les empêchent d’accéder à une base électorale suffisante » (Al Liwa’, 14 mai 2025). Le clientélisme s’en trouve renforcé, chaque clan se taillant un territoire administratif qu’il gère en quasi-autonomie.
Vers un redécoupage ? Les obstacles institutionnels
L’un des blocages majeurs à un redécoupage repose sur l’absence de volonté politique partagée. La loi actuelle, toujours fondée sur les divisions établies sous l’ère ottomane et modifiées ponctuellement sous le mandat français, reste en vigueur faute d’accord sur un nouveau mode de distribution territoriale.
Selon Al Sharq, « toute tentative de redessiner la carte administrative du pays est perçue comme une tentative de rééquilibrer des rapports de force confessionnels, donc comme une menace existentielle par certaines formations » (Al Sharq, 14 mai 2025). Le Conseil d’État, bien qu’interpellé à plusieurs reprises, a toujours renvoyé la balle au Parlement.
Le ministère de l’Intérieur a bien présenté un projet en 2023 prévoyant une rationalisation du découpage, avec la fusion de petites municipalités et la création d’agglomérations. Mais ce projet a été gelé sous la pression de plusieurs députés, dont certains redoutent de perdre leur fief électoral.
Le cas emblématique de Tripoli
Tripoli illustre à lui seul les défaillances du découpage. La ville, divisée en plusieurs quartiers électoraux inégaux, voit sa représentation locale verrouillée par des rapports de force historiques entre grandes familles politiques. Lors du scrutin de mai 2025, Al Joumhouriyat rapporte que « plusieurs listes se sont formées en marge des clivages traditionnels, mais ont vu leur dynamique bloquée par la composition déséquilibrée des registres électoraux » (Al Joumhouriyat, 14 mai 2025).
Certains quartiers à forte densité sont sous-représentés, tandis que d’autres, moins peuplés mais politiquement acquis à certains clans, conservent une surreprésentation artificielle. Des ONG locales, telles que Legal Agenda, ont demandé une révision immédiate de la carte électorale de la ville, sans succès à ce jour.
Recomposition des équilibres communautaires
Le redécoupage est aussi au cœur d’un enjeu plus large : la transformation démographique du pays. La présence massive de déplacés syriens dans certaines zones, le retour partiel de certaines diasporas dans d’autres, et la forte urbanisation du littoral modifient la géographie électorale réelle.
Al Akhbar note que « dans plusieurs municipalités du Sud, les services électoraux ont constaté des mouvements de domiciliation massive visant à renforcer l’électorat d’un clan particulier » (Al Akhbar, 14 mai 2025). Ces transferts de fiches d’état civil, bien que légaux, sont utilisés à des fins de manipulation du corps électoral.
Dans certaines zones mixtes, notamment dans le Chouf ou au Nord de Beyrouth, les partis tentent de consolider leur base par une stratégie de quadrillage municipal. Cela implique parfois des alliances contre-nature entre formations rivales, uniquement motivées par des équilibres numériques.



