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Ce qu’il reste du 14 mars : un Liban en lambeaux

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Il y a vingt ans, le 14 mars 2005, Beyrouth pulsait d’un espoir ténu, presque douloureux. Une foule immense, unie par le choc de l’assassinat de Rafic Hariri, s’était massée pour réclamer liberté, souveraineté, un avenir affranchi de la mainmise syrienne. Ce jour-là, le Liban semblait prêt à se redresser, à effacer les stigmates de la guerre et de l’occupation. Mais le soir même, des hommes politiques, perchés dans leurs calculs, appelaient les manifestants à rentrer chez eux, à dissiper cet élan spontané. On voit bien le résultat aujourd’hui, en ce 14 mars 2025 : un pays à l’agonie, une mémoire brisée, des illusions envolées comme un souffle vain. Le haririsme économique, ce mirage scintillant porté par Hariri et ses alliés des banques, nous a précipités dans le gouffre. Le Hezbollah, fortifié dans ce chaos avant de s’effriter sous des frappes récentes, laisse un vide incertain. Et maintenant, où allons-nous ? Vers quel refuge, quand tout s’écroule autour de nous ?

Le mirage du haririsme : du vent vendu par Hariri et les banquiers

Il fut une époque où Rafic Hariri semblait porter une lumière. Entrepreneur ambitieux devenu chef du gouvernement, il rêvait d’un Liban renaissant, une vitrine de modernité au cœur d’un Moyen-Orient chaotique. Après la guerre civile (1975-1990), il brandissait une vision de reconstruction, incarnée par Solidere, ce projet démesuré censé ressusciter Beyrouth. Les décombres laissaient place à des tours éclatantes, les chemins ravagés à des voies lisses. Les capitaux affluaient, les dollars chantaient, et les Libanais, usés par des années de violence, s’agrippaient à cette promesse fragile.

Mais ce n’était qu’un leurre, un vent doré soufflé par Hariri et ses complices du monde bancaire. Lui-même magnat financier, lié à BankMed et aux cercles de l’opulence, il s’appuyait sur un système où les banques dictaient les règles. Riad Salamé, gouverneur de la Banque du Liban depuis 1993, était son ombre fidèle, le gardien d’une monnaie artificiellement arrimée au dollar. Ensemble, ils ont bâti une façade : emprunts colossaux, pillage des ressources publiques, taux mirobolants pour capter les dépôts de la diaspora et des richesses gulfiques. Les banquiers, gavés de gains, soutenaient l’édifice haririen – immeubles flambant neufs, dettes camouflées – tandis que l’État s’enfonçait dans un bourbier financier.

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Ce n’était pas un renouveau, mais une illusion gonflée d’air. La dette publique s’envolait, flirtant avec les 150 % du PIB dès les années 2010, pendant que les services essentiels – électricité, eau, soins – dépérissaient dans l’indifférence. La corruption, ancrée dans le confessionnalisme, s’épanouissait sous ce vernis brillant. Hariri, les banquiers et Salamé jonglaient avec des chiffres, offrant au Liban une vie à crédit, un pays suspendu à des promesses creuses. Quand les vents ont changé – guerre en Syrie, retrait des Gulfiques, tarissement des fonds –, le décor s’est effondré. La crise de 2019 n’était pas un hasard ; c’était la fin d’un mirage, un vent qui n’a jamais tenu ses engagements.

Aujourd’hui, le centre-ville, vitrine du haririsme, est un spectre. Les tours, financées par les appétits bancaires, sont désertes ; les vitrines, étouffées par la faillite, ont tiré leurs rideaux. La livre, que Salamé jurait sacrée, n’est plus qu’un chiffon, et les épargnants, pris au piège des restrictions, pleurent des vies de travail envolées. Hariri, dont le nom orne encore quelques plaques, n’est qu’un souvenir, un marchand de vent qui, avec les banquiers, a édifié une chimère emportée par la bourrasque.

Le Hezbollah : de l’ombre à la lumière, puis au crépuscule

Si le haririsme a façonné une économie de pacotille, le Hezbollah a redéfini le pouvoir au Liban. Surgi des cendres de l’invasion israélienne de 1982, ce mouvement chiite s’est imposé, porté par l’Iran et un discours de défi. En 2005, l’assassinat de Hariri – largement attribué à Damas et à ses alliés du Hezbollah – a tranché le pays en deux. Le 14 mars, mosaïque anti-syrienne, faisait face au 8 mars, bloc pro-Hezbollah. Ce jour-là, alors que les politiciens du soir étouffaient la voix des manifestants, le Parti de Dieu était déjà plus qu’une milice ; il était un État dans l’État.

Le retrait syrien de 2005, arraché par la rue et l’étranger, n’a pas freiné son essor ; il l’a libéré. En 2006, le conflit avec Israël, malgré ses ruines, a forgé son mythe de résistance. Dans les zones chiites, il a tissé un filet – écoles, dispensaires, aides – là où l’État, miné par les dettes haririennes, brillait par son néant. Politiquement, il s’est lié à Michel Aoun pour s’ancrer dans le système ; militairement, il a accumulé un arsenal défiant toute autorité.

Mais ce règne portait ses failles. La guerre syrienne, où il s’est jeté dès 2011 pour sauver Assad, a fissuré son prestige, même parmi les siens. Les sanctions internationales ont suivi, étranglant une économie déjà à bout, héritage empoisonné du duo Hariri-Salamé. Puis 2024 a frappé : raids israéliens, mort de Nasrallah, démantèlement de son commandement. Le Hezbollah, titan fragile, a plié. Ses fiefs – sud, banlieue sud – sont des carcasses fumantes, ses rangs désorganisés. L’Iran, vacillant, ne peut plus le soutenir.

Aujourd’hui, le Parti de Dieu est à la croisée des chemins. Affaibli sur le terrain, il conserve une assise politique et des fidèles. Mais son recul creuse un abîme. L’État, paralysé par des décennies de vide, n’a ni force ni vision pour le combler. Les héritiers du 14 mars, dispersés et discrédités, n’ont plus de voix. Dans les ruelles, les murmures se croisent : regret d’un Nasrallah idéalisé, rancune contre un mouvement qui a entraîné le Liban dans un feu qu’il n’a pas choisi. Vingt ans après, le Hezbollah demeure un mystère – trop diminué pour dominer, trop enraciné pour s’effacer.

Et maintenant, où va-t-on ?

En ce 14 mars 2025, le Liban n’est qu’un murmure. Les espoirs de 2005, étouffés dès le soir par ces politiciens pressés de rentrer dans le rang, se sont noyés dans les crises, les dettes, les guerres. On voit bien le résultat : le haririsme, ce vent doré soufflé par Hariri, les banques et Salamé, nous a laissés démunis face à l’effondrement. Le Hezbollah, après avoir culminé, chancelle sans éclaircir l’avenir. Et nous, Libanais, errons dans ce paysage désolé, cherchant un sens à ce qui fut un rêve.

Où allons-nous ? Vers une renaissance, osent dire les derniers idéalistes. L’élection de Joseph Aoun à la présidence et la désignation de Nawaf Salam comme Premier ministre en janvier 2025, après des années de blocage, ont fait naître une étincelle fugace. On parle de réformes, d’un cessez-le-feu durable avec Israël, d’un secours extérieur. Mais ces mots, usés par le temps, sonnent comme du vent. La Banque mondiale exige, la France insiste, l’Arabie saoudite guette, mais les barons confessionnels, tapis dans leurs fiefs, attendent leur heure.

Vers une nouvelle guerre, pressentent les épuisés. Le Hezbollah, même amoindri, ne déposera pas les armes sans résister. Israël, fort de ses succès, pourrait vouloir frapper encore. La région – Syrie en mutation, Iran déclinant, rivalités mondiales – fait du Liban un pion sur un échiquier cruel. Une flammèche, et tout pourrait s’embraser.

Ou vers le néant. Les Libanais s’enfuient, bradant leurs biens pour un billet, une issue. La diaspora grossit, et ceux qui restent s’enlisent dans la misère ou l’apathie. Beyrouth, jadis perle lumineuse, n’est qu’une ville blessée, hantée par ses chimères. Les cèdres, emblèmes de notre ténacité, fléchissent sous un ciel pesant et une terre à bout.

Vingt ans après le 14 mars, il ne reste qu’une lassitude. Nous avons cru au vent de Hariri, à ses banques, à Salamé, et nous voilà nus. Nous avons vu le Hezbollah s’élever puis trébucher, et nous sommes seuls. Le 14 mars 2005 était un sursaut, vite muselé par ceux qui préféraient l’ordre au changement ; le 14 mars 2025 est un silence. Où allons-nous ? Nulle part, sans doute. Ou vers un sursaut que nous n’osons plus espérer, car l’espoir, au Liban, est un luxe balayé par le vent.

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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